TRIBUNE – Les diplomates malades de la com’

Par Jean Daspry, Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« Tout ce qui est excessif est insignifiant » nous rappelle fort à propos ce maître es-diplomatie que fut Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord. Un constat d’évidence s’impose en l’an de grâce 2026. Le monde a changé, il est devenu fou, rapide et déréglé. Dans un tel monde, la diplomatie aussi doit s’adapter. Le e-diplomate du XXIe siècle utilise les médias, les réseaux sociaux. N’aurait-il pas tendance à en abuser ? Ne sommes-nous pas passés rapidement de l’Ancien monde – celui où la diplomatie se faisait dans l’atmosphère feutrée des chancelleries et des salles de réunion – au Nouveau monde – celui où la diplomatie se fait par des tweets – sans que nos dirigeants prennent toute la mesure de cette révolution copernicienne ? Nous en avons un exemple éclairant, frappant avec les dernières déclarations du Ministre de l’Europe et des Affaires qui lui sont totalement étrangères, l’ectoplasme, Jean-Noël Barrot sur l’importance, voire la prédominance de la dimension communication dans la pratique diplomatique au XXIe siècle[1]. Incroyable mais vrai. L’homme au crâne d’œuf a dit la vérité mais mesure-t-il au juste ce qu’il dit. ? En réalité, ne sommes-nous pas les témoins incrédules d’une double mutation du métier de diplomate qui débouche sur une double impasse de ce même métier de diplomate au mitan de cette année de la canicule ?
La double mutation du métier de diplomate
Décidément, les temps changent. Rien n’échappe à ce tsunami numérique et communicationnel qui dévaste le monde à la manière d’un incendie planétaire, y compris cette bonne vielle dame à l’allure guindée qui a pour nom diplomatie. Le résultat est devant nos yeux hagards. Nous assistons à la banalisation du métier de diplomate qui s’accompagne de sa perversion.
La banalisation du métier de diplomate : un fonctionnaire parmi d’autres
La transformation de l’ENA (École nationale d’administration portée sur les fonts baptismaux en 1945) en INSP (Institut national du service public en 2022) par la grâce du Dieu Jupiter gomme désormais ce qui fit des siècles durant la spécificité du métier de diplomate avec ses corps dédiés : secrétaires, conseillers, ministres plénipotentiaires. Aujourd’hui n’existe qu’un seul et unique corps de hauts fonctionnaires, celui des administrateurs de l’État. Une sorte de pot commun où l’on va pêcher ceux ou celles qui serviront pour un temps plus ou moins long au sein du Ministère des Affaires étranges soit à l’administration centrale, soit dans nos Ambassades et autres Consulats généraux. Ce ne sont pas les quelques adaptations de dernière minute pour y faire entrer une certaine spécificité linguistique à travers ce que fut le corps d’Orient qui changeront à l’affaire[2]. Finie la vocation, la passion du métier de diplomate ! « For Sure ». La messe diplomatique est dite. Ses officiants seront plus nombreux, interchangeables et polyvalents. Tout va très bien Madame la Marquise. Et, le sale gamin Jupiter est heureux d’avoir brisé le jouet diplomatique qui lui avait été confié en 2017. Sur ce sujet, au moins, il a tenu parole. Il a mis la cohorte diplomatique au pas. Il l’a fait rentrer dans le rang pour satisfaire son caprice de premier de la classe. Il est vrai qu’il a tout compris de la problématique des relations internationales sans avoir besoin de faire appel aux conseils avisés de diplomuches mal embouchés. De toute façon, les courtisans qui peuplent sa cellule diplomatique ne sont pas rétribués pour éclairer notre Talleyrand des châteaux de sable mais uniquement pour flatter son ego qu’il a particulièrement développé. Ainsi, va le monde diplomatique – ou ce qu’il en reste encore – au temps béni de Jupiter premier et de ses flagorneurs, professionnels du lèche-bottes.
À lire aussi : ANALYSE – La Chine et ses « ambassades de fer » : Une nouvelle frontière de la diplomatie
La perversion du métier de diplomate : un communicant parmi d’autres
Hier, le diplomate était en charge de mener la bataille des idées … avec un certain succès. Aujourd’hui, le diplomate est en charge de mener la bataille des narratifs … avec le succès que l’on sait. Hier, le diplomate analysait les lames de fond de la société internationale. Aujourd’hui, le diplomate en est réduit au rôle de commentateur d’une actualité internationale éphémère sur laquelle il n’a aucune prise. Hier, le diplomate réduit ses contacts avec les médias au strict minimum pour pouvoir travailler dans le calme et la sérénité. Aujourd’hui, le diplomate s’agite comme une mouche dans un bocal sur les réseaux sociaux pour porter la bonne – souvent la mauvaise – parole au quidam au QI de bulot. Et, il le fait avec la bénédiction urbi et orbi de son Ministre de tutelle, le très célèbre comique-troupier de la scène du théâtre des deux ânes, Jean-Noël le Tocard. Que nous dit ce diplomate hors-pair dans ses propos rapportés par le volatil cité plus haut ? « J’insiste pour qu’humour décalé et esprit de dérision soient les maitres mots de la politique de communication des agents de l’étranger. Il y aura d’autres crashs, car on juge désormais nos ambassades à leurs audiences sur les réseaux sociaux » (ndla : le Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères fait référence à un couac médiatique de notre ambassade à Brazzaville). L’une de ses ouailles, notre actuel Ambassadeur à Maurice crache le morceau lorsqu’il nous assène virilement : « La communication est aujourd’hui une dimension essentielle de la diplomatie ». Le message est on ne peut plus clair. Le temps où les diplomates « fermaient leur gueule et obtenait des résultats » est révolu. Désormais, ils doivent l’ouvrir sur les réseaux (a) sociaux et sont jugés à l’aune du nombre des « followers » et de « likes » qu’ils enregistrent sur les sites de nos Ambassades et Consulats généraux. C’est désormais là que se fait la diplomatie sérieuse de nos e-diplomates dopés à l’Intelligence artificielle et peut-être à la blanche[3].
Il faut ouvrir nos yeux et nos oreilles. La transformation structurelle de l’exercice de la diplomatie ne constitue pas un phénomène passager. Elle est appelée à se pérenniser sans que cela ne perturbe outre mesure nos diplomates d’hier et d’aujourd’hui. De notre modeste point de vue, nous estimons que cette situation inquiétante va conduire à une double impasse du métier de diplomate.
La double impasse du métier de diplomate
Face à pareille situation, ne serait-il pas opportun d’évoquer un double dérèglement diplomatique tant notre outil diplomatique est en train de perdre lentement mais sûrement ses repères traditionnels, son indispensable boussole par temps mauvais ? Outre qu’elle ridiculise la France, la diplomatie du commentaire, sorte de diplomatie du vide, participe de son effacement.
La diplomatie du commentaire : une raillerie de la France
Une question est aujourd’hui posée ? Quand cette frénésie de communication ridicule va-t-elle enfin prendre fin pour le plus grand bien de la crédibilité perdue de la parole de notre pays dans le concert des nations ?[4] Quand va-t-on instruire nos Ambassadeurs, Consuls généraux et leurs collaborateurs d’imaginer des stratégies globales et de long terme crédibilisant la diplomatie française face à « l’assombrissement du monde » (Jean-Marie Guéhenno) ? Quand va-t-on leur demander de réfléchir à ce monde suspendu au-dessus de l’inconnu, plus incompréhensible que jamais ? Quand va-t-on les inciter à se livrer à un salutaire exercice de prospective sans tabou au lieu de jouer les influenceurs qui n’influencent personne sur les réseaux sociaux ? La diplomatie du commentaire débouche sur une mousse diplomatique éphémère qui conduit notre pays dans une impasse mortifère. Que dire enfin de nos Ambassadeurs des plateaux de télévision qui arrondissent leurs difficiles fin de mois en jouant les folliculaires à la petite semaine ?[5] Que ne feraient-ils mieux de pratique le retex (pour retour d’expérience bien connu des militaires) au lieu de commenter le néant afin d’enrichir une diplomatie française appauvrie à tous les sens du terme. La révolution numérique devrait conduire naturellement à une tempête dans les crânes des diplomates.
La diplomatie du vide : un effacement de la France
Plusieurs questions deviennent aujourd’hui incontournables pour tenter de comprendre le vide de la diplomatie française ? Pense-t-on une seule seconde que c’est par une diplomatie sans colonne vertébrale et sans socle conceptuel solide que la France éternelle va être en mesure de faire entendre une voix singulière et indépendante dans le chaos du monde ? Pense-t-on une seule seconde que c’est en jouant sur Instagram de la stratégie d’influence numérique que le Quai d’Orsay va regagner son influence perdue en Afrique ?[6] Pense-t-on une seule seconde que c’est grâce à la mise en ligne de quelques vidéos ridicules que la France pourra gagner la prétendue bataille des récits ? Pense-t-on une seule seconde que notre réseau diplomatique puisse se transformer en « véritable force de frappe informationnelle » (Jean-Noël Barrot) avec des procédés dignes des émissions de télé-réalité ? ? Les réponses sont dans les questions. Si l’Ambassadeur Xavier Driencourt ne remet pas en cause la nécessité de communiquer, il considère que les Ambassades doivent expliquer l’action de la France et répondre aux campagnes de désinformation. Mais, selon lui, la communication ne peut devenir un objectif en soi. Tous ces gadgets numériques ne conduisent qu’a mettre plus encore en évidence l’effacement de la France et son impuissance grandissante sur la scène internationale.
Les diplomates dans la tourmente ou un remake de l’étrange défaite[7] ?
« Le fait que les hommes tirent peu de profit des leçons de l’Histoire est la leçon la plus importante que l’Histoire nous enseigne » (Aldous Huxley). L’Histoire serait-elle un éternel recommencement ? Qu’on le veuille ou non, l’art de la diplomatie telle qu’il fut pratiqué durant des siècles a bel et bien disparu. Mais que fait donc la meute des 34 Ambassadeurs au grand cœur qui s’agitait pour défendre Gaza martyrisé et humilié[8] quand la diplomatie française est « en état de mort cérébrale » à vouloir trop tirer sur la corde de la communication et des réseaux sociaux ? Rien, malheureusement ! Elle n’en a cure. Cela est sans importance, ne passionnant pas les foules avides de buzz et de scoops. Le réveil risque d’être douloureux. Mais, il sera trop tard. D’une diplomatie qui était attendue et écoutée au XXe siècle, ne restera bientôt qu’une diplomatie de l’impuissance que personne ne suit au XXIe siècle. Ce piètre rôle de figurant sur la scène internationale sera tôt ou tard tout ce qui restera aux diplomates français. Faute de disposer d’une analyse stratégique et prospective des grands enjeux du monde d’aujourd’hui et, plus encore, de demain, ces mêmes diplomates français seront cantonnés au statut peu enviable de somnambules. En plagiant la célèbre fable de Jean de la Fontaine[9], l’on peut affirmer aujourd’hui que les diplomates sont malades de la com.
À lire aussi : RFK Jr. : « Nous ne traversons pas seulement une crise sanitaire, mais une crise spirituelle »
Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Fanny Ruz-Guindos, Le Quai d’Orsay veut promouvoir la diplomatie de la poilade, Le Canard enchaîné, 5 août 2026, p. 3.
[2] Arrêté du 24 juillet 2026 relatif à la formation initiale des personnels relevant du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, Décrets, arrêtés, circulaires. Textes généraux, Ministère de l’Europe et des affaires étrangères, JORF n° 0173 du 26 juillet 2026, texte n° 17.
[3] Marine Miller, Sous pression et sous cocaïne. Travail sous cocaïne (1/3), Le Monde, 4 août 2026, p. 16.
[4] Denis Cosnard, Dette : l’effet boule de neige qui pèse sur la France. L’État a versé 34,5 milliards d’euros à ses créanciers au premier trimestre, presque 19 % de plus qu’il y a un an, Le Monde, , 8 août 2026, p. 10.
[5] Jean Daspry, Des Ambassadeurs des plateaux de télévision !, www.lediplomate.media, 28 juillet 2026.
[6] Yann Montero, Pour regagner son influence en Afrique, le Quai d’Orsay a choisi … Instagram, www.bvoltaire.fr , 6 août 2026.
[7] Raphaëlle Auclert, D’Ankara à Paris, l’ étrange défaite de l’Europe, www.lediplomate.media , 5 juillet 2026.
[8] Jean Daspry, Gaza : la meute des 34 Ambassadeurs, www.lediplomate.media, 25 août 2025.
[9] Jean de la Fontaine, Les animaux malades de la peste, fable publiée en 1678.
#Diplomatie, #DiplomatieFrançaise, #DiplomatieNumérique, #EDiplomatie, #QuaiDOrsay, #JeanNoelBarrot, #AffairesEtrangeres, #PolitiqueEtrangere, #France, #InfluenceFrancaise, #InfluenceDiplomatique, #SoftPower, #PuissanceFrancaise, #RéseauxSociaux, #CommunicationPolitique, #CommunicationDiplomatique, #CommunicationNumérique, #DiplomatieInfluence, #Ambassadeurs, #Ambassades, #Diplomates, #CriseDiplomatique, #RéformeDiplomatique, #CorpsDiplomatique, #RelationsInternationales, #Geopolitique, #AnalyseGeopolitique, #PolitiqueInternationale, #StrategieDiplomatique, #StrategieInfluence, #GuerreInformationnelle, #BatailleDesRécits, #Désinformation, #InfluenceNumérique, #Macron, #EmmanuelMacron, #PolitiqueFrançaise, #Etat, #INSP, #Tribune
