11 Septembre, 25 ans après : la guerre perdue contre le terrorisme islamiste

11 Septembre, 25 ans après : la guerre perdue contre le terrorisme islamiste

lediplomate.media — imprimé le 11/09/2026
Capture d’écran

Par La rédaction du Diplomate

Vingt-cinq ans ont passé, mais les images n’ont pas vieilli. Un ciel bleu sur Manhattan, un avion qui disparaît dans une tour, des hommes et des femmes aux fenêtres, puis cette poussière grise qui avale New York. Le 11 septembre 2001, Al-Qaïda ne frappa pas seulement l’Amérique : dix-neuf terroristes transformèrent quatre avions de ligne en armes et firent près de 3 000 morts. La riposte était légitime. Elle était même inévitable. Mais Washington transforma progressivement une guerre nécessaire contre une organisation terroriste en projet idéologique de remodelage du Moyen-Orient. L’Afghanistan devint une guerre de vingt ans ; l’Irak, qui n’avait pas organisé le 11-Septembre, fut envahi en 2003 ; les États furent déstabilisés, les sociétés fracturées et le djihadisme trouva de nouveaux terrains. Un quart de siècle plus tard, l’Occident a tué Ben Laden et détruit le califat territorial de Daech, mais il n’a pas supprimé l’idéologie qui les avait produits. Pour l’Europe, la leçon est désormais vitale : le danger djihadiste demeure, tandis que l’islam politique pose un défi distinct, plus lent, idéologique et social. Le nier par confort serait aussi imprudent que de confondre cette menace avec l’ensemble des musulmans européens.

11 septembre 2001 : le jour où la puissance américaine découvrit sa vulnérabilité

À 8 h 46, le vol American Airlines 11 frappe la tour nord du World Trade Center. À 9 h 03, le vol United Airlines 175 percute la tour sud. À 9 h 37, le vol American Airlines 77 s’écrase contre le Pentagone. À 10 h 03, le vol United Airlines 93 tombe en Pennsylvanie après la révolte de passagers qui comprennent que l’appareil doit servir d’arme. Les deux tours s’effondrent. New York devient en quelques heures le théâtre d’une catastrophe que des centaines de millions de personnes regardent presque en direct.

Les dix-neuf pirates de l’air ont été formés par Al-Qaïda. Quinze sont Saoudiens ; les autres viennent des Émirats arabes unis, d’Égypte et du Liban. Plusieurs membres clés du complot sont passés par la cellule de Hambourg. Leur cible est moins un territoire qu’un système de puissance : le World Trade Center représente la centralité économique américaine ; le Pentagone, sa force militaire ; le Capitole ou la Maison-Blanche, probablement visés par le quatrième appareil, son pouvoir politique.

Le génie sinistre de l’opération tient à cette économie de moyens. Quelques hommes, une préparation clandestine et une idéologie capable de transformer la mort en instrument stratégique suffisent à infliger à la première puissance mondiale un choc historique. Le terrorisme réussit lorsqu’il obtient un effet politique sans disposer de la puissance classique d’un État.

Al-Qaïda n’apparaît pourtant pas le 11 septembre. Ben Laden et son organisation ont déjà déclaré la guerre aux États-Unis, frappé les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie en 1998 et attaqué l’USS Cole en 2000. Le rapport de la Commission sur le 11-Septembre montrera que la menace était connue mais que les institutions américaines étaient mal adaptées à un adversaire transnational et clandestin.

Le choc est donc double. L’Amérique découvre qu’un océan ne la protège plus et qu’une organisation non étatique peut frapper son territoire au cœur. L’OTAN invoque pour la première fois l’article 5. Une immense solidarité internationale accompagne les États-Unis. La question n’est alors pas de savoir s’il faut répondre. Il faut répondre. La question décisive est : à quoi, comment et jusqu’où ?

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Une riposte légitime devenue projet de transformation du monde

L’intervention en Afghanistan répond à une logique stratégique claire. Le régime taliban abrite Al-Qaïda et son infrastructure. Détruire les sanctuaires, renverser le régime qui les protège et empêcher la préparation de nouveaux attentats relève de la légitime défense. En quelques semaines, le pouvoir taliban s’effondre. Mais la victoire militaire initiale contient déjà le piège de la suite : que faire d’un pays une fois l’ennemi chassé de sa capitale ?

Washington passe progressivement de la destruction d’un sanctuaire terroriste à la reconstruction politique d’un État. La mission s’élargit, les objectifs deviennent mouvants, la présence occidentale s’installe. Les talibans, défaits mais non détruits, se réorganisent. Vingt ans plus tard, en août 2021, ils reprennent Kaboul. L’image des évacuations chaotiques à l’aéroport résume l’écart entre la puissance militaire mobilisée et le résultat politique obtenu.

Mais la rupture stratégique majeure survient en Irak. Saddam Hussein est un dictateur brutal et un adversaire des États-Unis ; son régime n’a cependant pas organisé les attentats du 11-Septembre. En 2003, l’administration Bush choisit pourtant l’invasion au nom notamment des armes de destruction massive qui ne seront pas trouvées et dans un climat intellectuel marqué par l’idée qu’un changement de régime pourrait transformer le Moyen-Orient.

C’est ici que l’influence néoconservatrice devient déterminante. Une partie des élites de Washington croit que la supériorité américaine peut être convertie en ingénierie politique : abattre les dictatures, installer des institutions démocratiques et provoquer un effet d’entraînement régional. Le raisonnement contient une intuition généreuse, les peuples ne sont pas condamnés à l’autoritarisme, mais une erreur géopolitique considérable : les sociétés ne sont pas des pages blanches.

L’Irak possède une histoire, des communautés, des rivalités confessionnelles, des réseaux tribaux, un appareil d’État et des équilibres régionaux. La destruction du régime baasiste et la dissolution de l’armée créent aussi du vide, de l’humiliation, du chômage armé et une compétition féroce pour l’État. L’insurrection se développe, Al-Qaïda en Irak prospère et les fractures sunnites-chiites s’aggravent. Plus tard, une partie de ce chaos nourrira l’essor de l’organisation État islamique.

Le paradoxe est cruel. La guerre lancée pour empêcher la répétition du 11-Septembre contribue, par certains de ses choix, à élargir les espaces de radicalisation et de guerre. Elle renforce également l’Iran en supprimant à Bagdad un adversaire qui contenait sa puissance. La première puissance mondiale remporte rapidement la guerre conventionnelle et découvre ensuite qu’elle ne maîtrise pas la géopolitique produite par sa victoire.

Le coût est gigantesque. Le projet Costs of War de Brown University estime à environ 8 000 milliards de dollars le coût des guerres américaines de l’après-11-Septembre. Plus de 940 000 personnes auraient été tuées directement dans les principaux théâtres concernés ; les estimations incluant les morts indirectes atteignent plusieurs millions. Plus de 38 millions de personnes ont été déplacées. Ces chiffres couvrent des conflits différents et ne signifient évidemment pas que toutes ces morts seraient imputables aux seules forces occidentales. Ils donnent la mesure d’un cycle de guerres dont les conséquences ont largement dépassé les objectifs initiaux.

Le bilan ne doit pas être caricaturé. Al-Qaïda a été profondément affaiblie, Ben Laden a été tué en 2011, de nombreux attentats ont été empêchés et le califat territorial de Daech a été détruit. Les services de renseignement occidentaux ont considérablement amélioré leur coopération. Mais la victoire tactique n’a pas produit la victoire stratégique annoncée. Le djihadisme a muté, essaimé et trouvé de nouveaux foyers.

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2026 : le djihadisme n’a pas disparu, et l’Europe ne peut plus se payer le déni

Vingt-cinq ans après Manhattan, l’erreur serait de croire que le terrorisme islamiste appartient à une époque révolue. Les organisations ont changé de forme. Elles exploitent les États fragiles, les guerres civiles, les réseaux numériques et les trajectoires individuelles de radicalisation. L’idéologie circule désormais à une vitesse et avec une décentralisation que Ben Laden lui-même n’aurait pu imaginer.

Les données européennes invitent à la vigilance sans céder à la panique. Dans son rapport 2026, Europol recense 45 attaques terroristes dans l’Union européenne en 2025, toutes idéologies confondues, dont 22 commises, 20 déjouées et 3 échouées. Sur 486 arrestations liées au terrorisme, 71 % concernent le djihadisme. Les attaques djihadistes ont causé cinq morts et 81 blessés. Europol souligne surtout une menace plus fragmentée et plus difficile à détecter, dans laquelle les écosystèmes numériques facilitent la radicalisation de petits groupes ou d’individus autonomes.

À l’échelle mondiale, la menace reste structurée. L’évaluation américaine des menaces pour 2026 estime qu’Al-Qaïda compterait entre 15 000 et 28 000 membres et l’État islamique entre 12 000 et 18 000, avec une croissance particulièrement concentrée dans les conflits africains. Daech-Khorasan, Al-Qaïda dans la péninsule Arabique et des réseaux liés à l’État islamique en Syrie figurent parmi les acteurs susceptibles de soutenir des projets extérieurs. Cela ne signifie pas qu’un nouveau 11-Septembre soit annoncé ou inévitable. Cela signifie que la capacité, l’intention et l’écosystème idéologique n’ont pas disparu.

Le risque d’attentats de masse doit donc être pris au sérieux, mais formulé avec rigueur. Aucun service sérieux ne peut prédire la répétition d’un 11-Septembre à une date donnée. En revanche, l’histoire de 2001 enseigne que l’absence d’attaque spectaculaire pendant plusieurs années ne prouve pas l’absence de préparation. La sécurité consiste à penser le scénario grave avant qu’il ne devienne probable.

L’Europe affronte en outre un problème qui ne se confond pas avec le terrorisme : l’islam politique. Tous les musulmans ne sont évidemment pas islamistes, et l’immense majorité des citoyens européens de confession musulmane n’a rien à voir avec le terrorisme. Confondre une religion, des populations diverses et une idéologie politique serait intellectuellement faux et stratégiquement désastreux. Mais l’erreur inverse consiste à nier l’existence de mouvements qui cherchent à faire de la norme religieuse un principe d’organisation politique et sociale.

Le défi est alors moins spectaculaire qu’un attentat, mais plus diffus : influence associative, séparatisme social, pressions communautaires, propagande numérique, financement extérieur, intimidation de ceux qui contestent les normes religieuses et exploitation des libertés démocratiques contre la société ouverte elle-même. Une démocratie doit combattre ces phénomènes par le droit, le renseignement, la transparence financière, l’école et la défense de la liberté individuelle, sans transformer des millions de citoyens en suspects collectifs.

La politique migratoire entre dans cette équation, mais elle doit être pensée avec précision. Une frontière mal contrôlée constitue une vulnérabilité parmi d’autres ; elle n’est pas l’explication unique du terrorisme européen, dont plusieurs auteurs sont nés ou ont grandi sur le continent. Contrôler les entrées, identifier les personnes présentant un risque, exécuter les décisions d’éloignement légalement prononcées et mieux partager le renseignement relèvent de la souveraineté élémentaire. Mais la prévention passe tout autant par le traitement de la radicalisation intérieure.

Une politique sérieuse doit simultanément protéger les frontières, surveiller les réseaux violents, combattre les organisations qui cherchent à subvertir l’ordre démocratique et préserver l’adhésion des citoyens musulmans qui refusent l’islamisme. La sécurité nationale ne se construit pas par la stigmatisation ; elle se détruit tout autant par le déni.

Faut-il pour autant affirmer que cette menace est « plus grave que la Russie » ? La comparaison brute serait trompeuse. La Russie est une puissance nucléaire engagée dans une guerre majeure en Europe et dispose de capacités militaires, cybernétiques et de déstabilisation sans commune mesure avec celles d’un réseau terroriste. Le djihadisme relève d’une autre catégorie stratégique : il menace directement les sociétés de l’intérieur, exploite leurs vulnérabilités et peut frapper sans préavis des populations civiles. Pour l’Europe, les deux menaces sont réelles mais de nature différente. Les opposer risquerait précisément de reproduire l’erreur de 2001 : laisser une obsession stratégique rendre aveugle à d’autres dangers.

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Ne pas refaire l’erreur du 10 septembre

Le 11 septembre 2001 a montré qu’une puissance pouvait être frappée au cœur par un adversaire qu’elle avait trop longtemps regardé comme périphérique. Les États-Unis ont ensuite commis l’erreur inverse : donner à cet adversaire une réponse si vaste qu’elle finit par transformer une opération de sécurité nécessaire en guerre idéologique sans limites claires.

Vingt-cinq ans plus tard, la leçon devrait être double. Il ne faut ni sous-estimer le terrorisme islamiste ni lui déclarer une guerre abstraite contre des sociétés entières. Il faut identifier précisément l’ennemi, ses réseaux, ses sanctuaires, ses financements, ses relais idéologiques et ses vulnérabilités, puis agir avec constance, proportion et lucidité.

Pour l’Europe, cette exigence est d’autant plus forte que la menace se joue aussi sur son propre territoire. Le contrôle des frontières, la maîtrise des flux migratoires, la lutte contre les filières clandestines, la surveillance des réseaux djihadistes et la résistance aux entreprises de l’islam politique sont, lorsqu’ils sont conduits dans le cadre de l’État de droit, des fonctions normales de la souveraineté.

Mais la lucidité impose également de refuser les amalgames. L’islamisme politique n’est pas l’islam ; le terroriste n’est pas l’immigré ; et aucune société ne se protège durablement en désignant une population entière comme ennemie. L’enjeu est au contraire de séparer ceux qui acceptent la loi commune de ceux qui veulent la subordonner à un projet théologico-politique.

La Russie, la Chine, les rivalités de puissances et la guerre en Ukraine occupent légitimement les états-majors européens. Pourtant, une stratégie continentale digne de ce nom ne choisit pas une menace pour oublier les autres. La Russie peut menacer des frontières et l’équilibre militaire européen ; le djihadisme peut frapper les sociétés en leur cœur. L’un appelle dissuasion, défense et diplomatie ; l’autre renseignement, police, frontières, coopération internationale et bataille idéologique.

Le véritable hommage aux morts du 11-Septembre n’est donc ni la peur ni la vengeance. C’est la mémoire stratégique. Se souvenir qu’avant les tours en flammes, il y eut des signaux, des attentats, des rapports et des avertissements que l’on ne sut pas assembler. Se souvenir aussi qu’après les tours, l’émotion d’une nation blessée permit des décisions dont le prix fut immense.

Le 10 septembre 2001, le danger existait déjà. Il était simplement plus confortable de ne pas mesurer jusqu’où il pouvait aller. Vingt-cinq ans plus tard, l’Europe n’a plus le droit de commettre cette erreur, ni celle, symétrique, de perdre sa raison en prétendant se défendre.

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