ANALYSE – À Bab el-Mandeb, les boutres de la mort : Comment Djibouti est devenu l’entrepôt des Houthis

Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0
« La mer Rouge ne ment jamais. Elle charrie les cargaisons et les secrets, de Djibouti jusqu’aux sables du Yémen. » (Henry de Monfreid)
Il y a un siècle, Monfreid y convoyait du haschisch et des perles. Aujourd’hui, sous le même soleil de plomb, ce ne sont plus des perles que l’on compte, mais des missiles balistiques, des drones suicides et des tonnes de perchlorate de sodium. La mer Rouge n’a pas changé. Ce sont les cargaisons qui ont pris le goût du sang.
Selon une enquête d’Africa Intelligence publiée le 22 octobre 2026 «À Djibouti, une galaxie de sociétés dans l’orbite des Houthis », une certaine fébrilité règne à Djibouti-ville.
La République portuaire, avec ses sept bases militaires étrangères , la française, l’américaine, la chinoise, et les autres, serait devenue, au nez et à la barbe des grandes puissances, la plaque tournante logistique des rebelles houthis du Yémen. Le renseignement yéménite, qui a mis son nez dans les registres, ne s’en remet pas.
Une maison discrète, des pièces détachées
Au cœur de ce dispositif, un nom claque comme un coup de fouet dans le port : Al-Waha Trade Co., comme le révèle Africa Intelligence.
Située en plein centre-ville de Djibouti, cette entreprise, active dans le transit et l’avitaillement maritime, n’apparaît pas dans le registre du commerce officiel. C’est là toute la beauté de la chose : pour les sociétés proches de l’entourage présidentiel, il existe un registre parallèle, à l’abri des douanes et des regards. Un paradis fiscal pour les cargaisons qui sentent le soufre.
D’après un document du renseignement yéménite consulté par nos confrères, Al-Waha procéderait tout simplement à « l’expédition de pièces détachées à destination des Houthis par le biais des boutres circulant dans le détroit de Bab el-Mandeb ».
Des pièces détachées. Le mot est élégant. Il sent la poudre et les rouages de machines à tuer.
Le manège des bateaux fantômes
Mais là où l’affaire prend une dimension quasi romanesque, c’est en suivant le sillage des pétroliers. Dans la nuit du 29 juin 2026, comme le rapporte l’enquête, le navire Nooh Gas un transporteur de gaz liquéfié a mouillé en rade, à quatre miles nautiques de l’îlot du Héron, là où la France a installé sa base navale. Puis il a mis le cap sur le port yéménite de Ras Isa. Après une escale d’une semaine au Yémen, le 8 juillet 2026 , il a retraversé le détroit en sens inverse.
Le drapeau ? Botswana. Un faux pavillon, selon l’Organisation maritime internationale (OMI), qui a rappelé que Gaborone n’a immatriculé et n’exploite aucun bateau. Le 25 février 2026 , un autre transporteur de GNL, le Meer Gas, opérait sous un autre nom et sous pavillon du Vanuatu, trois jours avant une offensive aérienne israélienne contre l’Iran. Ces navires vont et viennent entre les deux rives, indifférents au blocus, comme des contrebandiers de haute mer.
Et pendant ce temps,77 Logistics, une firme qui appartiendrait selon le think tank américain The Century Foundation (TCF) à Youssouf Omar Guelleh, le propre frère du chef de l’État, jouerait les intermédiaires zélés.
C’est ce qu’a décrit le TCF en août 2026 : l’importance croissante de l’État portuaire pour les Houthis depuis 2022, après le renforcement de la surveillance maritime dans le golfe d’Aden.
Le pacte des loups
Ce qui se joue à Djibouti n’est pas seulement une affaire de gros sous. C’est une hydre géopolitique. Car l’enquête d’Africa Intelligence dévoile un axe Somalie-Yémen d’une brutalité inouïe. Le matériel militaire iranien transite par voiliers vers la Corne de l’Afrique, où les miliciens d’Al-Shabaab sunnites, mais peu regardants sur la théologie quand il s’agit de faire la guerre réceptionnent la marchandise.
Puis, dans un ballet macabre, les mêmes contrebandiers l’exportent vers les Houthis. Deux groupes que tout oppose, mais qui partagent le même ennemi : leur propre gouvernement, les États-Unis, et l’expansion sunnite opportunément soutenue par Israël.
La reconnaissance du Somaliland par Israël a été l’étincelle. Depuis, les deux groupes ont scellé un partenariat stratégique : formation, transferts de drones FPV, munitions, explosifs. L’arsenal houthi s’est sophistiqué à une vitesse vertigineuse.
Entre le 9 août et le 9 septembre 2026, selon les National Resistance Forces, les Houthis ont lancé 130 missiles balistiques, 145 drones suicides et 15 embarcations piégées sur le Yémen. Et tout cela, en partie, grâce à la complaisance djiboutienne.
Le silence des grandes puissances
Les États-Unis et la France ont-ils fermé les yeux ? Africa Intelligence a posé la question. Silence radio. Ni le Quai d’Orsay, ni le département d’État, ni le gouvernement djiboutien n’ont répondu. L’état-major français, pour sa part, s’est contenté d’un communiqué laconique : « La lutte contre les trafics illicites reste une préoccupation » et les armées françaises agissent « toujours dans le respect du droit international ». On croit rêver.
Pourtant, la France n’est pas naïve. En 2016, une frégate avait déjà intercepté un navire chargé de 2 000 fusils d’assaut et de missiles antichars à destination des rebelles islamistes. Et dès 2017, un rapport des experts de l’ONU décrivait la circulation de pistolets brésiliens vers les Houthis… dans le cadre d’une commande du ministère djiboutien de la Défense, en quantités excédant largement les effectifs nationaux. Voilà qui sent le trafic d’État à plein nez.
Djibouti a beau apporter son soutien officiel à l’Arabie saoudite et au gouvernement yéménite reconnu depuis 2015, les signaux faibles d’un laisser-faire sont devenus, ces derniers mois, une franche méfiance. Le « allié » régional serait-il devenu la plaque tournante de la contrebande d’armes au profit des Houthis ? La question n’est plus rhétorique.
Une leçon pour l’Europe
Alors que la France maintient à Djibouti sa plus grande base étrangère, la base aérienne 188, et que les États-Unis y ont installé Camp Lemonnier, leur seule base permanente en Afrique, l’Europe regarde ailleurs. Et pendant ce temps, les boutres chargés de pièces détachées traversent le détroit.
Il y a un siècle, Monfreid écrivait : « Le danger, c’est ce qui donne du prix à la vie. » Aujourd’hui, le danger a changé de camp. Il est dans les eaux troubles de Bab el-Mandeb, dans les cales de navires au pavillon bidon, dans les registres secrets de sociétés à la solde d’un pouvoir corrompu. Si l’Europe ne veut pas bientôt voir arriver sur ses côtes les conséquences de ce laisser-faire, elle ferait bien de lire attentivement les dépêches d’Africa Intelligence du 22 octobre 2026. La mer Rouge, elle, ne ment jamais.
Références et sources :
Africa Intelligence, « À Djibouti, une galaxie de sociétés dans l’orbite des Houthis », 22 octobre 2026
The Century Foundation (TCF), août 2026 (cité par Africa Intelligence).
Organisation maritime internationale (OMI), rappel concernant le pavillon du Botswana (cité par Africa Intelligence).
National Resistance Forces (Yémen), bilan des frappes entre le 9 août et le 9 septembre 2026 (cité par Africa Intelligence).
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