TRIBUNE – De quelques réflexions utiles sur l’avenir de l’Europe !

TRIBUNE – De quelques réflexions utiles sur l’avenir de l’Europe !

lediplomate.media — imprimé le 01/11/2026
Réalisation Le Lab Le Diplo
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Jean Daspry, Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques

« L’Europe se fera dans les crises et elle sera la somme des solutions apportées à ces crises » (Jean Monnet). Et, c’est bien une crise gravissime que l’Union européenne traverse de nos jours. Pendant ces temps mauvais, il semble que nos principaux dirigeants politiques ne prennent pas toute la mesure de cette polycrise systémique. Faute d’y porter le diagnostic idoine – si tant est qu’il le veuille -, il y a de fortes chances pour que le remède – si tant est qu’il y songe – soit tout à fait inadapté. À trop chevaucher des chimères, il y a fort à parier que l’édifice s’effondre un jour prochain tel un vulgaire château de sable1. C’est pourquoi, toutes les réflexions structurées sur cette importante problématique sont les bienvenues. Nous pensons à celle que Bruno Retailleau – nous n’avons aucun parti pris dans un sens ou dans l’autre à son égard – qu’il livre au quotidien Le Monde2. D’inspiration gaullienne (construction respectueuse de l’Histoire et de la réalité des peuples, refusant tout abandon de souveraineté et une intégration d’inspiration fédéraliste ou technocratique), elle est la bienvenue dans ce vide intellectuel et conceptuel qui caractérise notre monde médiatique. Où sont donc passés nos passeurs d’idées d’antan ? Dans ce monde du XXIe siècle qui change drastiquement, il serait suicidaire que l’Europe ne change pas profondément.

Un monde qui change drastiquement

C’est peu dire que le monde de ce premier quart du XXIe siècle, dans lequel évolue l’Union européenne, n’a plus rien à voir avec celui du siècle passé. Si ce n’est pas encore la fin du monde, c’est à tout le moins la fin d’un mode passé, révolu. Fini le monde du droit, des institutions internationales3, de la multipolarité (du multilatéralisme) de la paix, de la sécurité internationale, de la stabilité, de la coopération, de la confiance, du dialogue respectueux, du refus de la force comme instrument des règlements des conflits, de la protection des droits de l’homme, de l’environnement … Qui plus est, « Nous sommes entrés dans une ère de désordre. Il y a des moments dans les relations internationales où nous comprenons que le monde est en train de changer mais où nous ne savons pas encore exactement où il va. Il s’agit de rééquilibrer l’ordre mondial … »4. En avons-nous suffisamment conscience alors que les signaux faibles rassurants se transforment en signaux forts inquiétants ?

Comme le souligne fort justement Bruno Retailleau : « L’Europe s’est construite dans un monde qui vient de s’écrouler ». Faire l’impasse sur cette révolution géopolitique incontournable serait irresponsable. Le rôle d’un dirigeant politique clairvoyant ne consiste-t-il pas désormais à se confronter au réel, y compris dans ce qu’il a de plus déroutant ?

Dans pareil environnement, rien ne serait plus problématique que tout change pour que rien ne change ! Rien ne serait plus dangereux que d’envisager une évolution, une transformation de la construction européenne en se fondant sur des postulats erronés !

Une Europe qui doit changer profondément

À travers les questions qui lui sont posées par les deux journalistes du Monde, Bruno Retailleau esquisse les grandes lignes de ce que ne doit pas être mais surtout de ce que doit être une démarche européenne responsable tenant compte du nouvel ordre mondial et de ses forces et faiblesses.

Sur un plan civilisationnel, une Europe qui revendique son passé

L’Europe doit cesser de vouloir être ce qu’elle n’a jamais été, « un seul État, un seul peuple » et doit revendiquer ce qu’elle a toujours été : « une grande civilisation ramassant le drapeau de la liberté et tenant grâce à la force de sa civilisation ». Elle doit « reconnaître ses racines judéo-chrétiennes enrichies par l’humanisme et les lumières ». Elle doit retrouver ce souffle créateur qui a fait d’elle le continent des grandes inventions scientifiques, des grandes révolutions industriels. Il ne peut y avoir de puissance sans réappropriation de cette identité. L’Europe doit être fière de son passé pour vivre le présent et construire un avenir radieux.

Sur un plan institutionnel, une Europe des nations

Bruno Retailleau récuse toute solution fédérale dont aucun peuple ne veut. L’objectif est de réconcilier les nations et non les dissoudre dans un ensemble vide. Aucun peuple ne réclame une machine bureaucratique qui gouvernerait par la norme au lieu de définir une stratégie commune et des coopérations concrètes. C’est pourquoi, le droit européen devrait être remis à sa juste place, c’est-à-dire au-dessus de nos lois mais en dessous de la Constitution. Selon le candidat à la présidentielle, le droit européen ne doit prévaloir sur la loi française qu’à deux conditions : conformité à notre Constitution et respect des traités, à savoir la répartition des compétences entre l’Union européenne et les États membres. Il récuse la proposition du RN visant à faire prévaloir le droit national sur le droit européen, solution qui conduirait à un « Frexit » juridique.

Sur un plan juridique, une Europe qui sait se protéger

Si l’on doit s’en tenir à l’État de droit, l’Europe ne doit plus donner « le sentiment aux peuples de contournement de la démocratie ». Elle doit également prendre en compte un certain retour à l’état de nature qui confère plus de poids à la force qu’au droit. Par ailleurs, elle doit assumer sa géographie, c’est-à-dire tenir ses frontières qui définissent un « dedans » et un « dehors ». À l’heure de « l’IA, vouloir faire de l’Europe un géant technocratique, c’est la condamner à être un nain technologique ». Pour renouer avec une stratégie industrielle, elle doit produire, pas interdire. À cette fin, il convient de libérer notre marché intérieur et de nous protéger de l’extérieur. En un mot comme en cent, l’Europe doit protéger ses citoyens et se protéger elle-même pour continuer à exister dans un monde en total bouleversement, pour ne pas dire en pleine révolution copernicienne.

Sur un plan financier, une Europe économe

Il est hors de question que la contribution financière de la France au budget augmente comme le propose la Commission européenne, pour Bruno Retailleau. D’autres États membres sont sur cette ligne : l’Italie, la Pologne, les Pays-Bas. S’il accédait au pouvoir, l’ancien ministre de l’Intérieur utiliserait son droit de veto comme un levier de négociation. Il est vrai que nos bons apôtres de la Commission européenne dépensent sans compter sur des sujets dont les citoyens n’ont que faire (Cf. subventions attribuées sans aucun discernement). Par contre, le candidat à la présidentielle refuse la proposition du RN visant à diviser par deux notre contribution, pareille mesure conduirait à un « Frexit » budgétaire.

Sur un plan militaire, une Europe réaliste

Bruno Retailleau rejette la « chimère d’une armée européenne qui nous fait perdre du temps et de l’argent ». Il lui préfère la coopération, et non l’intégration, en renforçant le pilier européen de défense de l’OTAN et le développement d’une « alliance de défense grâce à des accords bilatéraux ». À ce stade, c’est bien tout ce que nous pouvons faire en attendant des jours meilleurs qui ne sont pas encore pour demain. Telle est la réalité dans ce qu’elle a de plus triviale. Si sympathique soit-elle, l’idée d’une défense européenne autonome relève de la chimère. Tentons de penser à partir du réel pour éviter de se cogner sur le mur de l’idéalisme ! Nous n’en sommes pas loin.

On ne saurait être plus clair pour tenter de remettre le train Europe sur les bons rails. Il s’agit d’un cap et d’une boussole devant faire l’objet d’une discussion et d’un aval des peuples qui sont encore souverains en Europe. Nous avons délibérément mis à part les questions de politique intérieure soulevées dans cet entretien au Monde.

Le courage de la vérité : une ardente obligation

« On ne pas de politique autrement que sur des réalités ». Ce jugement porté par le général de Gaulle en décembre 1965 n’a pas pris la moindre ride comme nous le soulignons ad nauseam dans ce site. Aurons-nous le courage de nous en souvenir afin de préparer l’avenir, afin de prévenir la ou les surprises stratégiques ? Rien n’est moins sûr dans cette époque du déni, dans cette ère de la post-vérité où la croyance l’emporte sur la réalité des faits. La tribune de Bruno Retailleau présente, de notre point de vue, l’immense mérite de poser clairement quelques questions de principe touchant au cœur du projet européen. L’heure est proche où il faudra prendre des décisions graves qui engagent l’avenir de la France. Une authentique politique étrangère n’est-elle pas celle qui sait établir des priorités ? Les crises peuvent fournir des occasions de réforme, de refondation à condition de saisir la balle au bond au moment où le monde d’hier s’efface et cède la place à celui de demain dont on peine à imaginer les contours précis. Comme le souligne avec pertinence, Périclès (495 avant J. C. – 429 avant J. C.) : « Il n’est point de bonheur sans liberté, ni de liberté sans courage ». Le courage de la vérité autour de quelques réflexions sur l’avenir de l’Europe.

Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur

Notes

  1. Jean Daspry, Europe : un Rêve échafaudé au Royaume d’Utopie !, www.lediplomate.media, 15 septembre 2026. ↩
  2. Jean-Baptiste Chastand/Alexandre Pedro (propos recueillis par), Bruno Retailleau : « L’Europe a donné le sentiment de contourner la démocratie », Le Monde, 1er octobre 2026, p. 11. ↩
  3. Franck Petiteville, L’ONU dans un monde en crise, CNRS éditions, 2026. ↩
  4. Alexander Stubb, Le triangle du pouvoir. Occident, Orient, Sud global : comment rééquilibrer l’ordre mondial, Tallandier, 2026, p. 8. ↩

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Jean Daspry

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