DÉCRYPTAGE – Moscou à Kaboul, la bataille pour tenir les Américains à l’écart

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Les contacts entre les services russes et les talibans reflètent une compétition qui traverse toute l’Asie centrale. Bases militaires, sécurité des frontières et liaisons commerciales constituent les différentes dimensions d’une même question : qui pourra exercer son influence sur l’Afghanistan après le retrait occidental ?
La Russie considère l’Afghanistan comme un territoire d’où peuvent provenir des menaces et où peuvent s’implanter des concurrents. C’est à travers cette double préoccupation qu’il faut interpréter la visite à Kaboul attribuée à Sergueï Narychkine, directeur du Service des renseignements extérieurs russe. Plusieurs médias régionaux situent sa rencontre avec Abdul Haq Wasiq, responsable des services talibans, au 14 octobre. Lors de la publication des premiers comptes rendus, aucune confirmation officielle russe n’était disponible et le contenu des entretiens demeurait confidentiel.
L’extrait diffusé le 21 octobre par Ajmal Sohail affirme reconstituer ces rencontres à partir d’une communication secrète partiellement expurgée. Les informations visibles ne permettent toutefois ni de l’authentifier, ni de vérifier la composition complète de la délégation, ni d’établir les divisions présumées au sein des talibans. Les omissions limitent les possibilités de vérification : elles ne constituent pas, à elles seules, une preuve de l’importance des révélations.
La préoccupation russe est déjà publique
Le point central du rapport correspond à une position ouvertement exprimée par Moscou. Le 12 octobre, Alexandre Venediktov, secrétaire adjoint du Conseil de sécurité russe, a présenté un éventuel retour des infrastructures militaires américaines en Afghanistan comme une menace pour les pays de la région. Il a également expliqué que le dialogue avec Kaboul vise à empêcher la réimplantation de puissances extérieures.
L’objectif russe apparaît donc clairement : consolider les relations avec ceux qui contrôlent le territoire afghan, en obtenant des garanties sur l’exclusion de présences militaires rivales. Cette politique associe prévention des menaces et défense de l’influence régionale de Moscou.
La référence la plus évidente est Bagram. En septembre 2025, Donald Trump avait déclaré vouloir récupérer la base, en soulignant sa valeur stratégique face à la Chine. Kaboul avait rejeté la perspective d’une présence militaire américaine. Ces déclarations attestent une ambition américaine, mais ne démontrent pas l’existence d’un accord ultérieur avec les talibans.
Une base exige bien davantage qu’une piste
Sur le plan militaire, une éventuelle implantation étrangère pourrait offrir des capacités d’observation, de collecte de renseignements et de soutien aux opérations dans la région. Sa valeur effective dépendrait cependant des conditions politiques et logistiques.
Il faudrait assurer des approvisionnements réguliers, des autorisations de survol, la protection du personnel, la maintenance et des liaisons fiables avec l’extérieur. Dans un pays enclavé, chacune de ces nécessités impliquerait d’autres gouvernements. Une base isolée pourrait absorber des ressources croissantes précisément pour garantir sa propre sécurité.
Pour Moscou, il serait donc avantageux d’intervenir avant un éventuel accord : rendre politiquement coûteuse l’ouverture d’installations militaires aux Américains et proposer à Kaboul des solutions diplomatiques et économiques alternatives. Cette lecture stratégique est plausible ; elle ne prouve pas que des contreparties précises aient été convenues lors des entretiens.
La reconnaissance n’achète pas l’obéissance
En juillet 2025, la Russie est devenue le premier pays à reconnaître officiellement le gouvernement taliban. Cette relation comporte également des intérêts matériels : l’Afghanistan importe de Russie du gaz, des produits pétroliers et du blé.
La reconnaissance offre à Kaboul un acquis diplomatique et à Moscou un accès privilégié. Elle ne garantit toutefois pas que les talibans accepteront toutes les demandes russes. Un gouvernement en quête de ressources et de légitimité a intérêt à multiplier ses interlocuteurs, tout en préservant ses marges de négociation.
La coopération antiterroriste doit, elle aussi, être évaluée à partir de résultats vérifiables. La lutte contre la branche afghane de l’organisation État islamique peut créer une convergence, mais les priorités sécuritaires des différents acteurs restent distinctes. Les Nations unies continuent de citer l’Afghanistan parmi les régions où cette organisation exploite les conflits et l’instabilité.
Faire des services talibans des interlocuteurs pose également un problème de renseignement : leurs évaluations répondent aussi aux intérêts du régime. Coopérer exige de pouvoir vérifier les informations reçues et de distinguer les menaces communes des adversaires intérieurs que Kaboul voudrait présenter comme telles.
La sécurité des corridors et le prix de l’instabilité
La dimension économique complète la dimension militaire. Venediktov a publiquement évoqué les travaux bilatéraux sur le commerce, les transports et l’énergie. Pour Moscou, des liaisons plus fiables à travers l’Afghanistan pourraient élargir les échanges avec l’Asie du Sud ; pour Kaboul, le transit pourrait générer des recettes et réduire l’isolement.
Entre un projet et un corridor opérationnel interviennent toutefois les financements, les infrastructures, les paiements, les douanes et la sécurité. Les tensions avec le Pakistan peuvent interrompre cette chaîne. Islamabad accuse les autorités afghanes d’héberger des groupes responsables d’attentats sur son territoire, tandis que Kaboul rejette ces accusations : un conflit qui limite toute perspective d’intégration régionale.
Une plus grande stabilité favoriserait les investissements ; les affrontements frontaliers et la fermeture des points de passage augmenteraient au contraire les coûts, les retards et la dépendance à l’aide. Les restrictions imposées aux femmes compromettent également les perspectives économiques, en affaiblissant la formation et l’emploi qualifié, comme le souligne l’Unicef.
Le pari russe consiste à construire une influence grâce à la reconnaissance, aux échanges et à la coopération sécuritaire, tout en tenant les concurrents militaires à l’écart. Celui des talibans consiste à obtenir un soutien sans abandonner à un seul partenaire leur liberté de choix. La relation pourra se consolider tant que ces objectifs resteront compatibles. Aucune rencontre confidentielle, aussi importante soit-elle, ne peut effacer cette divergence fondamentale.
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