ANALYSE – Bab el-Mandeb : La France est-elle vraiment en train de perdre la mer Rouge ?

Par David Saforcada
L’article d’Olivier d’Auzon, publié dans Le Diplomate, soulève des interrogations légitimes concernant l’évolution des rapports de force en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb. Mais si je partage certaines de ses inquiétudes, je pense qu’il convient de regarder cette situation sous un angle quelque peu différent.
Le 4 octobre dernier donc, l’Égypte, l’Érythrée, la Somalie et le Soudan se sont réunis à El-Alamein pour affirmer leur volonté de prendre en main la sécurité de la mer Rouge.
Fort bien ! Après tout, quoi de plus légitime que des États souverains souhaitant assurer eux-mêmes la sécurité de leur environnement régional ? Mais cette initiative soulève plusieurs questions auxquelles il me semble indispensable de répondre avant de considérer que la France serait en passe d’être écartée de cette région stratégique.
La première concerne un grand absent : Djibouti.
Comment peut-on sérieusement envisager une nouvelle organisation de la sécurité de la mer Rouge, et particulièrement du détroit de Bab el-Mandeb, sans associer Djibouti aux discussions ? À moins, naturellement, de considérer ce pays comme un simple État confetti dont les intérêts et la souveraineté ne mériteraient pas d’être pris au sérieux !
Ce serait pourtant une grave erreur d’appréciation. Dans son ouvrage Djibouti : la diplomatie de géant d’un petit État, publié en 2020 aux Presses universitaires du Septentrion, Sonia Le Gouriellec démontre comment cet État a su transformer sa situation géographique et ses contraintes en véritables instruments d’influence diplomatique.
En diversifiant ses partenariats militaires, économiques et politiques, Djibouti a développé une diplomatie qui lui permet de peser bien au-delà de son poids démographique ou territorial. La présence sur son territoire de plusieurs puissances militaires, parmi lesquelles la France, les États-Unis, la Chine, le Japon et l’Italie, illustre parfaitement cette stratégie, même si elle engendre également certaines dépendances.
Djibouti n’est donc pas un simple spectateur de la géopolitique régionale, mais bien un acteur à part entière et son absence du sommet d’El-Alamein mérite donc une véritable explication. Précisons néanmoins qu’il s’agissait d’une réunion de concertation entre quatre États, et non d’une organisation officiellement constituée de l’ensemble des pays riverains.
La deuxième interrogation concerne le Somaliland.
Depuis 1991, ce territoire revendique son indépendance et dispose de ses propres institutions, tandis que la Somalie continue de le considérer comme une partie intégrante de son territoire et sa reconnaissance par Israël, en décembre 2025, a encore compliqué une situation déjà particulièrement sensible.
Devons-nous continuer à exclure toute possibilité de reconnaissance du Somaliland ? Ou devons-nous ouvrir une réflexion tenant compte des réalités politiques, historiques et économiques de ce territoire ? Cette question mérite d’être posée, notamment au regard du développement du port de Berbera et des ambitions éthiopiennes d’obtenir un accès à la mer.
La déclaration d’El-Alamein rejette explicitement toute reconnaissance du Somaliland. Djibouti partage d’ailleurs cette opposition. C’est un élément important pour comprendre les convergences, mais aussi les rivalités, qui traversent la région.
Troisième interrogation : quelle est la solidité réelle de cette nouvelle entente régionale ?
Avec l’Égypte du maréchal Al-Sissi, la discussion est naturellement incontournable. Le canal de Suez constitue un intérêt économique et stratégique considérable pour Le Caire et les perturbations du trafic maritime en mer Rouge ont des conséquences directes sur les finances égyptiennes.
Mais qu’en est-il de l’Érythrée ? Voilà un pays qui entend participer à une nouvelle architecture de sécurité régionale alors même que ses relations avec l’Éthiopie connaissent une escalade militaire particulièrement inquiétante. Ces derniers jours, Addis-Abeba a accusé Asmara d’avoir engagé une opération militaire sur son territoire. L’Érythrée conteste ces accusations et renvoie la responsabilité des tensions à l’Éthiopie. Les combats dans le Tigré et les accusations réciproques font désormais craindre un conflit plus large.
Quant à la Somalie, force est de constater que les autorités de Mogadiscio rencontrent toujours d’importantes difficultés à assurer pleinement la sécurité intérieure du pays et le contrôle effectif de l’ensemble de leur territoire.
Cela ne retire évidemment rien à la souveraineté de ces nations mais on peut légitimement s’interroger sur leur capacité à garantir collectivement la sécurité d’un espace maritime aussi stratégique lorsqu’elles doivent déjà faire face à des difficultés sécuritaires considérables.
Enfin, reste une question essentielle, également soulevée par Olivier d’Auzon : celle du financement.
Les quatre États affirment leur volonté de prendre leurs responsabilités, mais réclament parallèlement un financement international durable pour la mission de soutien de l’Union africaine en Somalie. Le paradoxe mérite d’être souligné.
Vouloir exercer pleinement sa souveraineté est une chose. Disposer des moyens financiers, militaires et techniques nécessaires pour l’assumer en est une autre. Et c’est précisément ici que les puissances extérieures retrouvent toute leur importance car ces pays devront nécessairement développer des coopérations, conclure des accords et rechercher des financements auprès de partenaires étrangers.
Parmi lesquels la France a évidemment toute sa place.
Et c’est là que je nuancerais davantage les conclusions de l’article. La France n’est pas une puissance extérieure découvrant soudainement les enjeux de la mer Rouge et de l’océan Indien. Elle est présente militairement à Djibouti depuis des décennies. Surtout, le renouvellement en juillet 2024, pour vingt ans, du traité de coopération en matière de défense entre nos deux pays confirme la solidité de cette relation.
Avec près de 1 500 militaires stationnés sur place, les forces françaises contribuent à la défense de l’intégrité territoriale djiboutienne, à la surveillance de son espace aérien et de ses eaux territoriales, ainsi qu’à la sécurité des voies maritimes régionales mais notre présence ne s’arrête pas à Djibouti.
La France est aussi une puissance riveraine de l’océan Indien, et non un simple intervenant extérieur.
Grâce à La Réunion, Mayotte, aux îles Éparses et aux Terres australes et antarctiques françaises, notre pays dispose d’une implantation territoriale permanente, de vastes espaces maritimes et de responsabilités directes en matière de souveraineté et de sécurité. Les Forces armées dans la zone sud de l’océan Indien, les FAZSOI, constituent un dispositif opérationnel permanent, appuyé notamment sur les bases de La Réunion et de Mayotte.
Les frégates de surveillance Floréal et Nivôse, les autres bâtiments de la Marine nationale présents dans la région, ainsi que nos moyens aériens et terrestres, participent à la surveillance maritime, à la protection de nos intérêts et aux coopérations régionales. À cela s’ajoutent nos forces stationnées aux Émirats arabes unis et les déploiements réguliers de la Marine nationale dans le nord de l’océan Indien. Nous disposons donc d’un ensemble de points d’appui permettant d’agir depuis la mer Rouge et le golfe d’Aden jusqu’au canal du Mozambique.
Cette continuité stratégique n’est d’ailleurs pas simplement théorique : en décembre 2025, les forces françaises de Djibouti et celles de La Réunion ont conduit conjointement l’exercice SAWABI 3, destiné notamment à éprouver leurs capacités de projection et de soutien à longue distance.
Naturellement, posséder des moyens militaires ne garantit pas automatiquement une influence diplomatique mais il serait tout aussi erroné de considérer que la France pourrait être écartée de cet espace sur la seule foi d’une déclaration commune entre quatre États et ce d’autant que les intérêts de ces derniers sont loin d’être parfaitement identiques.
L’Égypte entend préserver ses intérêts dans le canal de Suez et sur le Nil. L’Érythrée reste préoccupée par ses relations conflictuelles avec l’Éthiopie. La Somalie cherche à préserver son intégrité territoriale, tandis que tous doivent composer avec des contraintes économiques et sécuritaires importantes.
Nous sommes donc peut-être davantage en présence d’une convergence diplomatique face aux ambitions éthiopiennes que devant les fondations d’une véritable organisation régionale de sécurité maritime.
Cela ne signifie pas que la France doit ignorer cette initiative. Bien au contraire. Elle doit poursuivre le dialogue avec les États concernés, consolider son partenariat avec Djibouti et proposer des coopérations concrètes en matière de sécurité maritime mais elle doit le faire sans confondre coopération et subordination, et surtout sans renoncer à défendre ses propres intérêts.
En conclusion
Je comprends les interrogations d’Olivier d’Auzon, mais je ne partage pas l’idée selon laquelle la France serait déjà engagée dans un processus d’éviction de la mer Rouge. La réalité me semble autrement plus complexe.
Nous avons quatre États qui affichent une volonté commune de souveraineté régionale mais dont les intérêts, les situations sécuritaires et les moyens financiers soulèvent de nombreuses interrogations.
Nous avons un acteur majeur, Djibouti, qui n’a pas été associé à cette première initiative, alors même que son positionnement géographique, ses partenariats et son expérience diplomatique lui confèrent une place particulière dans les équilibres régionaux.
Et nous avons une France qui dispose toujours d’atouts militaires, diplomatiques et territoriaux considérables dans l’océan Indien.
La véritable question n’est donc pas de savoir si la France doit accepter d’être écartée de la mer Rouge mais comment elle doit utiliser intelligemment les moyens et les relations dont elle dispose pour continuer à y défendre ses intérêts.
Quant aux États réunis à El-Alamein, leur volonté d’assumer leur souveraineté est parfaitement légitime. Encore leur faudra-t-il transformer leurs déclarations en capacités réelles, trouver les financements nécessaires et surmonter leurs propres rivalités.
Finalement il ne suffit pas d’affirmer que la sécurité de la mer Rouge appartient aux États riverains pour être capable de l’assurer et lorsque l’on prétend organiser cette sécurité, peut-être faudrait-il déjà commencer par réunir autour de la table tous les États directement concernés.
À commencer par Djibouti !
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