DÉCRYPTAGE – Israël et le Maroc : Derrière les ambassades, la bataille du Sahara occidental

DÉCRYPTAGE – Israël et le Maroc : Derrière les ambassades, la bataille du Sahara occidental

lediplomate.media — imprimé le 22/09/2026
DÉCRYPTAGE – Israël et le Maroc : Derrière les ambassades, la bataille du Sahara occidental

Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)

Une normalisation qui avait ralenti sans jamais disparaître

Le Maroc et Israël ont décidé d’élever leurs bureaux de liaison au rang d’ambassades et de procéder à la nomination d’ambassadeurs. L’annonce, faite après une rencontre trilatérale organisée à New York sous médiation américaine, marque une nouvelle étape dans le processus engagé avec les Accords d’Abraham de 2020. L’existence de cet accord a été confirmée par plusieurs sources, notamment "Reuters" (https://www.reuters.com/world/middle-east/israel-morocco-agree-upgrade-diplomatic-ties-israeli-government-says-2026-09-16/).

La réunion a rassemblé le ministre israélien des Affaires étrangères, Gideon Sa’ar, son homologue marocain, Nasser Bourita, et l’ambassadeur américain auprès des Nations unies, Mike Waltz. Les trois pays entendent également développer les liaisons aériennes, les échanges commerciaux, les investissements ainsi que la coopération dans les domaines de l’agriculture, de l’énergie, de l’eau, de la technologie et de la sécurité alimentaire.

Il serait pourtant trompeur de présenter cette décision comme une réconciliation soudaine. Les rapports entre Rabat et Tel-Aviv n’avaient jamais été formellement rompus. Après le 7 octobre 2023 et la guerre dévastatrice menée dans la bande de Gaza, le Maroc avait réduit les rencontres officielles et suspendu certaines initiatives, mais il avait conservé sa représentation en Israël. La normalisation avait été ralentie, non abandonnée.

La raison est simple : pour la monarchie marocaine, la relation avec Israël n’est pas seulement diplomatique. Elle constitue un instrument destiné à consolider la position internationale de Rabat sur le Sahara occidental.

La véritable monnaie d’échange

En 2020, l’administration américaine avait reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en contrepartie du rétablissement des relations entre Rabat et Israël. Quelques années plus tard, Israël avait adopté la même position. Le marché était parfaitement lisible : le Maroc offrait sa normalisation diplomatique, sa coopération sécuritaire et son poids politique dans le monde arabe ; Washington et Tel-Aviv lui apportaient leur soutien dans le dossier considéré comme vital par le palais royal.

L’ouverture des ambassades réactive cette logique. La question palestinienne occupe l’espace public, mais le Sahara occidental commande la stratégie de l’État marocain.

La résolution 2797 du Conseil de sécurité, adoptée en 2025, a renforcé diplomatiquement Rabat en plaçant son projet d’autonomie au centre des négociations. Il faut toutefois éviter une simplification : cette résolution n’a pas transformé juridiquement le Sahara occidental en territoire marocain. Elle a présenté le plan de Rabat comme une base importante pour parvenir à une solution politique, tout en maintenant la nécessité d’un accord négocié. Le statut définitif du territoire reste donc contesté.

Le projet marocain prévoit une autonomie locale sous souveraineté de Rabat, tandis que le Front Polisario continue de revendiquer un référendum comprenant l’option de l’indépendance. Derrière lui se trouve l’Algérie, qui considère l’expansion diplomatique marocaine comme une menace directe contre son propre rang régional.

Gaza dans la rue, le Sahara au palais

Le roi Mohammed VI doit cependant gérer une contradiction intérieure profonde. Une large partie de la société marocaine demeure attachée à la cause palestinienne et considère la normalisation avec Israël comme moralement et politiquement inacceptable, surtout face aux destructions et aux pertes humaines provoquées à Gaza.

La monarchie raisonne selon une autre hiérarchie. La Palestine appartient à l’ordre de la solidarité historique et religieuse ; le Sahara occidental relève de la sécurité du régime, de l’intégrité territoriale revendiquée et de la légitimité nationale. Lorsque ces deux priorités entrent en conflit, le palais choisit le Sahara.

Cette divergence explique la prudence de Rabat depuis 2023. Il fallait contenir la colère populaire sans sacrifier les avantages obtenus grâce à l’accord avec Israël. L’établissement d’ambassades montre que le pouvoir estime désormais pouvoir reprendre ouvertement le processus, même si l’opposition d’une partie de l’opinion publique n’a pas disparu.

Une alliance économique et militaire

La dimension économique est considérable. La protection réciproque des investissements, le rétablissement des vols directs et la coopération technologique peuvent accroître les échanges, favoriser le tourisme et attirer des capitaux vers les infrastructures, l’agriculture, la gestion de l’eau et les énergies renouvelables.

Le Sahara occidental occupe ici une place centrale. Ses ressources halieutiques, ses gisements de phosphate, ses possibilités énergétiques et sa façade atlantique en font un territoire d’une grande importance géoéconomique. Obtenir une reconnaissance internationale croissante permettrait au Maroc de sécuriser les investissements et de présenter l’exploitation de ces ressources comme une activité relevant de sa souveraineté nationale.

Sur le plan militaire, le rapprochement offre à Rabat un accès élargi aux technologies israéliennes : drones, systèmes de surveillance, défense antiaérienne, renseignement et moyens de protection des frontières. Pour Israël, le Maroc représente à la fois un partenaire situé à l’extrémité occidentale du monde arabe, une porte vers l’Afrique et un point d’observation privilégié sur le Maghreb.

L’Algérie ne peut que percevoir cette coopération comme un encerclement stratégique. La rivalité entre Alger et Rabat risque ainsi de s’intensifier, alimentant les dépenses militaires et transformant davantage le Sahara occidental en ligne de fracture régionale.

Washington reste le véritable arbitre

Les États-Unis apparaissent comme le grand organisateur de l’accord. Ils consolident les Accords d’Abraham, renforcent la présence israélienne en Afrique du Nord et récompensent un allié marocain considéré comme stable. Dans le même temps, ils réduisent l’espace diplomatique de l’Algérie, historiquement proche de la Russie et fermement opposée à la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.

Cette opération ne résout pourtant ni la question palestinienne ni le conflit sahraoui. Elle échange une reconnaissance diplomatique contre une reconnaissance territoriale et transforme deux peuples sans État en variables d’ajustement de stratégies conduites par d’autres.

L’ouverture des ambassades constitue donc moins un geste de paix qu’un contrat de puissance. Israël gagne une nouvelle légitimation dans le monde arabe, le Maroc renforce sa revendication sur le Sahara occidental et les États-Unis réaffirment leur fonction d’arbitre. Les Palestiniens et les Sahraouis, eux, restent en dehors de la salle où se négocie leur avenir.


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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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Intelligence Geopolitica
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