ANALYSE – « La Vague » : Le film qui nous rappelle que personne n’est immunisé contre l’autoritarisme… ni même l’Union européenne !

ANALYSE – « La Vague » : Le film qui nous rappelle que personne n’est immunisé contre l’autoritarisme… ni même l’Union européenne !

lediplomate.media — imprimé le 22/07/2026
La Vague
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par la rédaction du Diplomate média

De l’expérience de Ron Jones en 1967 à l’Europe de la surveillance et du contrôle de l’information, La Vague pose une question autrement plus dérangeante que celle du retour du fascisme : combien de temps faut-il à une société convaincue d’être démocratique pour accepter elle-même les mécanismes qu’elle prétend combattre ?

Il existe des films que l’on regarde avant de les ranger parmi les souvenirs d’une époque ou d’une cinématographie. D’autres, beaucoup plus rares, semblent continuer à observer ceux qui les ont vus, comme si le passage du temps ne faisait qu’élargir la portée des questions qu’ils avaient posées. La Vague, réalisé en 2008 par Dennis Gansel, appartient incontestablement à cette seconde catégorie.

À première vue, le film raconte une expérience pédagogique qui tourne mal. Dans un lycée allemand contemporain, Rainer Wenger, professeur aussi charismatique qu’anticonformiste, doit animer un atelier consacré à l’autocratie. Ses élèves sont convaincus qu’une dictature ne pourrait plus apparaître dans l’Allemagne moderne. Le nazisme appartient, pensent-ils, aux livres d’histoire, aux documentaires en noir et blanc et à la culpabilité des générations précédentes. L’idée même d’un retour de l’autoritarisme leur paraît presque grotesque tant ils se croient protégés par leur connaissance du passé et par les institutions démocratiques dans lesquelles ils ont grandi.

Le professeur décide alors de leur démontrer le contraire. Une discipline commune est instaurée, avec une manière de s’asseoir et de prendre la parole. Le groupe se donne bientôt un nom, « La Vague », puis adopte un symbole, un salut et une identité collective. En quelques jours seulement, les rapports entre les élèves se transforment. Ceux qui étaient jusque-là isolés découvrent la puissance rassurante de l’appartenance. Certaines différences sociales semblent s’effacer et la discipline produit des résultats suffisamment visibles pour convaincre les plus sceptiques. Pourtant, presque insensiblement, la communauté se referme. La surveillance mutuelle apparaît, les réfractaires sont progressivement exclus et le refus de rejoindre le mouvement devient en lui-même suspect.

Le professeur, qui pensait maîtriser une simple démonstration pédagogique, découvre également qu’il n’est pas extérieur à l’expérience. Le pouvoir nouveau dont il dispose commence à lui plaire. La reconnaissance de ses élèves, leur obéissance et la centralité qu’il occupe soudain dans leur existence agissent aussi sur lui. La démonstration échappe finalement à celui qui croyait la contrôler.

Ce qui rend La Vague aussi profondément politique n’est pourtant pas son évocation du nazisme. C’est même exactement l’inverse. Le film montre que l’autoritarisme n’a pas besoin de nazis déclarés pour apparaître et que les mécanismes qui le rendent possible ne disparaissent pas avec les régimes qui les ont historiquement incarnés. C’est précisément pour cette raison que, près de vingt ans après sa sortie, le film de Dennis Gansel conserve une actualité presque inquiétante.

Palo Alto, 1967 : cinq jours pour comprendre ce que les livres n’expliquaient pas

L’histoire de La Vague ne naît pas dans l’imagination d’un scénariste allemand. Elle plonge ses racines dans une expérience réelle menée au printemps 1967 aux États-Unis, au lycée Cubberley de Palo Alto, en Californie.

Ron Jones y enseigne le monde contemporain. Ses cours abordent les grandes questions internationales d’une époque profondément bouleversée par la guerre froide, la montée en puissance de la Chine et surtout la guerre du Viêt Nam, qui fracture alors la société américaine. Au cours d’une leçon consacrée à l’Allemagne nazie, une question surgit parmi ses élèves. Comment des millions d’Allemands ont-ils pu assister à la montée du national-socialisme et laisser un régime organiser progressivement la persécution puis le génocide ? Comment une société cultivée et moderne, héritière d’une immense tradition intellectuelle et artistique, avait-elle pu accepter une telle évolution ? Plus dérangeant encore, comment tant de citoyens allemands avaient-ils pu affirmer, après la guerre, qu’ils ne savaient pas réellement ce qui se produisait ?

Ron Jones ne parvient pas à fournir à ses élèves une réponse qui le satisfasse. Il décide alors de tenter une expérience pédagogique dont les conséquences dépasseront très largement ce qu’il avait imaginé. Le mouvement s’appellera « The Third Wave », la Troisième Vague.

Pendant quelques jours, le professeur impose à ses élèves une discipline stricte. Ils doivent s’asseoir correctement, se lever pour prendre la parole et répondre de manière concise en respectant les nouvelles règles collectives. Jones introduit des slogans exaltant la discipline, la communauté et l’action. Très rapidement, les résultats apparaissent spectaculaires. Les élèves deviennent plus attentifs et certains améliorent leurs performances. Des adolescents auparavant marginalisés trouvent soudain une place au sein d’un groupe qui leur offre une identité et une reconnaissance nouvelles.

Le mouvement grandit bientôt au-delà du cadre initial du cours. Des élèves extérieurs veulent le rejoindre, tandis qu’une forme de surveillance spontanée apparaît entre les membres. Certains commencent à rapporter au professeur le comportement de leurs camarades et les réfractaires sont progressivement considérés avec méfiance. Jones finit par annoncer que la Troisième Vague appartient en réalité à un vaste mouvement national dont le chef doit prochainement apparaître à la télévision.

Les élèves sont réunis devant un écran. Ils attendent la révélation du dirigeant de leur mouvement, mais rien ne vient. Jones leur dévoile alors la vérité : il n’existe aucune organisation nationale, aucun chef et aucun grand projet politique. Pendant quelques jours, ils ont simplement participé volontairement à une expérience destinée à leur faire comprendre les mécanismes du fascisme.

Le choc est immense. L’expérience, évoquée dès 1967 dans le journal du lycée, sera racontée par Ron Jones dans un texte publié en 1976. Elle donnera ensuite naissance à un téléfilm américain en 1981, puis au roman The Wave de Todd Strasser, publié sous le pseudonyme Morton Rhue. Dennis Gansel reprendra enfin cette matière historique et littéraire pour réaliser Die Welle en 2008.

Mais le film allemand ajoute quelque chose d’essentiel en déplaçant subtilement la question originelle. Il ne s’agit plus seulement de comprendre comment les Allemands ont pu devenir nazis. Il s’agit de se demander pourquoi les générations contemporaines sont aussi persuadées qu’elles ne pourraient jamais leur ressembler.

C’est précisément à cet endroit que La Vague rejoint les travaux et les expériences auxquels Le Diplomate média a récemment consacré plusieurs portraits. Dans notre article sur Stanley Milgram et la part d’obéissance cachée en chacun de nous, nous rappelions cette découverte particulièrement dérangeante : placés dans certaines conditions, des individus ordinaires peuvent accomplir des actes qu’ils réprouvent moralement dès lors qu’une autorité reconnue leur demande de poursuivre.

Milgram avait étudié les ressorts de l’obéissance. Gustave Le Bon avait, bien avant lui, disséqué la psychologie des foules et la manière dont l’individu pouvait perdre une partie de son jugement propre lorsqu’il se fondait dans un collectif. Edward Bernays avait compris comment les sociétés modernes pouvaient utiliser ces mécanismes psychologiques afin d’orienter les comportements et de fabriquer le consentement.

Ron Jones, presque involontairement, réalisa une synthèse pédagogique de ces intuitions. Une autorité considérée comme légitime, une communauté offrant à l’individu le sentiment d’exister et un récit suffisamment simple pour être partagé peuvent, lorsque ceux qui refusent ce récit commencent à être présentés comme un problème, produire des transformations collectives d’une rapidité stupéfiante.

Le piège confortable : croire que l’autoritarisme appartient toujours aux autres

C’est ici que commence la véritable leçon géopolitique de La Vague. Depuis 1945, les démocraties occidentales ont développé une représentation extrêmement confortable de l’autoritarisme. Celui-ci serait facilement identifiable parce qu’il reproduirait nécessairement les formes politiques du XXe siècle. Nous imaginons les uniformes, les grandes parades militaires, les livres brûlés sur les places publiques et les opposants arrêtés au milieu de la nuit.

Cette représentation est historiquement compréhensible, mais politiquement dangereuse, car les systèmes de contrôle évoluent avec les sociétés qu’ils cherchent à contrôler. Une démocratie contemporaine ne bascule probablement pas dans l’autoritarisme en reproduisant mécaniquement les années 1930 et ne se réveillera pas nécessairement un matin au bruit des bottes. Dans les sociétés technologiques et administratives du XXIe siècle, le contrôle peut emprunter des formes numériques et informationnelles infiniment plus discrètes. Surtout, il peut être présenté comme protecteur.

C’est d’ailleurs l’un des ressorts les plus intelligents de La Vague. Les élèves ne rejoignent pas le mouvement parce qu’ils souhaitent devenir fascistes. Ils y adhèrent parce que le groupe répond à des besoins réels : l’isolement de certains adolescents, la perte de sens, le désir d’appartenir à une communauté et celui d’être reconnu. Le totalitarisme historique lui-même n’a jamais recruté uniquement des monstres. Il a principalement mobilisé des hommes et des femmes ordinaires auxquels il proposait une lecture simple du monde ainsi qu’une place identifiable dans une communauté politique.

Notre erreur contemporaine consiste à croire que la disparition des uniformes nous aurait débarrassés de ces mécanismes. Or ils demeurent chaque fois qu’une société commence à considérer que certaines opinions ne doivent plus être réfutées mais neutralisées, que certains citoyens ne sont plus simplement des adversaires politiques mais des dangers potentiels et que la liberté devient acceptable seulement lorsqu’elle produit des résultats jugés raisonnables par ceux qui gouvernent.

À cet égard, l’Europe contemporaine mérite une attention particulière. Non parce que l’Union européenne serait une dictature. Une telle comparaison serait historiquement absurde et intellectuellement paresseuse. Mais une démocratie peut développer des réflexes autoritaires bien avant de devenir un régime autoritaire, et c’est précisément cette zone grise qui devrait retenir notre attention.

L’Union européenne s’est progressivement dotée d’un appareil considérable destiné à surveiller ce qu’elle qualifie de « risques systémiques », de « désinformation » ou de « manipulation de l’information ». Le Digital Services Act renforce la supervision des très grandes plateformes, tandis que le « Bouclier européen de la démocratie », présenté par la Commission en novembre 2025, entend accroître les capacités européennes de réponse aux manipulations informationnelles et aux ingérences étrangères. La Commission présente explicitement ces dispositifs comme des instruments de protection des droits fondamentaux, des élections et du pluralisme.

L’intention proclamée est démocratique, mais la question du pouvoir créé par ces instruments ne disparaît pas pour autant. Définir la désinformation suppose qu’une institution soit capable de distinguer l’erreur de l’opinion dissidente et de déterminer à partir de quel moment un récit devient un risque pour le débat public. Dès lors, la vieille interrogation politique retrouve toute sa pertinence : qui surveille les surveillants ?

Dans un récent décryptage publié dans nos colonnes, Giuseppe Gagliano analysait l’avancée européenne vers une surveillance normalisée des messageries. Les débats autour de « Chat Control » illustrent parfaitement cette tension. Sous l’objectif incontestable de lutter contre les contenus pédocriminels se développe une controverse majeure sur le contrôle des communications privées et sur le risque de créer une architecture de surveillance dont les finalités pourraient, demain, être élargies.

H16 avait déjà décrit cette dérive dans Le Diplomate à travers sa tribune « La liberté d’expression, ou ce que l’Occident tente de censurer », puis dans son texte consacré à « ChatControl ou la vie privée de Schrödinger ».

Plus récemment encore, H16 a élargi le constat dans un article au titre volontairement brutal, « Messages espionnés, factures tracées, conducteurs filmés : 2026, l’année où l’UE a soudé la cage ». Son analyse ne porte plus seulement sur Chat Control, mais sur l’accumulation de dispositifs qui, pris séparément, peuvent chacun être défendus au nom d’un objectif légitime et qui, une fois assemblés, dessinent une architecture de contrôle d’une tout autre ampleur. Lecture automatisée des communications privées, portefeuille européen d’identité numérique, transmission accrue des données liées aux cryptoactifs avec DAC8, généralisation de la facturation électronique, équipements de surveillance imposés dans les véhicules neufs, contrôle biométrique aux frontières et développement de l’euro numérique : H16 décrit moins une mesure liberticide isolée qu’un phénomène d’encerclement progressif de l’individu par la donnée. 

C’est précisément l’accumulation qui doit retenir l’attention. Comme le souligne l’auteur, chaque texte possède sa « vertu de façade » et sa justification propre : protéger les enfants, lutter contre la fraude, améliorer la sécurité routière ou contrôler les frontières. Mais la juxtaposition de ces instruments permet désormais de suivre une part croissante des communications, de l’identité, des flux financiers, de l’activité économique, de la conduite et des déplacements des citoyens européens. H16 insiste surtout sur l’accélération du calendrier en 2026, avec plusieurs dispositifs majeurs entrant en vigueur ou franchissant une nouvelle étape au cours de la même année. Son expression de « cage » est polémique ; le phénomène qu’elle désigne mérite pourtant une véritable discussion politique. Car l’histoire des libertés publiques montre que le danger réside rarement dans l’instrument pris isolément. Il apparaît lorsque les instruments finissent par former un système.

La question de la liberté de l’information révèle d’ailleurs une autre contradiction européenne. Dès mars 2022, l’Union européenne a suspendu les activités de diffusion de RT et de Sputnik sur son territoire, considérant ces médias contrôlés par l’État russe comme des instruments de désinformation et de manipulation informationnelle au service de la guerre menée par Moscou. Depuis, les restrictions européennes ont été étendues à plusieurs autres médias soutenus par le Kremlin. Le débat n’est pas ici de prétendre que RT serait un média neutre ou indépendant du pouvoir russe : il ne l’est évidemment pas. La véritable question est celle de la cohérence du principe invoqué. 

Car dans le même espace informationnel européen demeure accessible Al Jazeera, puissant instrument de soft power du Qatar, dont la ligne éditoriale, particulièrement sur sa chaîne arabophone, fait depuis longtemps l’objet de controverses et d’accusations de proximité idéologique avec les mouvances islamistes, notamment les Frères musulmans, ou de complaisance envers certains discours du Hamas. Ces accusations sont politiquement disputées et doivent être examinées avec prudence, d’autant qu’Al Jazeera revendique son indépendance éditoriale et que ses journalistes accomplissent également un véritable travail d’information, parfois au prix de leur vie. Il n’en demeure pas moins que la chaîne a offert une large tribune à des dirigeants et porte-parole de mouvements islamistes et qu’elle se trouve au cœur, depuis des années, d’une bataille géopolitique sur l’influence qatarie dans le monde arabe et au-delà. 

Le paradoxe mérite donc d’être posé. Bruxelles considère qu’un citoyen européen doit être protégé de la propagande russe au point de lui en interdire directement l’accès, mais accepte que d’autres appareils d’influence étrangers continuent de diffuser leurs récits sur le continent. Or, du point de vue de la sécurité intérieure européenne, la diffusion et la banalisation de narratifs islamistes ou radicalisés peuvent représenter une menace au moins aussi sérieuse, et sans doute plus directement liée à la cohésion de nos sociétés, que la propagande géopolitique du Kremlin. On peut combattre RT, contester ses récits et démonter ses manipulations. Mais une démocratie sûre d’elle-même devrait-elle interdire à ses citoyens de la regarder tout en tolérant, au nom du pluralisme, d’autres influences étrangères potentiellement beaucoup plus corrosives pour son ordre intérieur ? Cette asymétrie suggère que la frontière entre la lutte contre la propagande et la sélection politique des propagandes jugées acceptables devient parfois singulièrement difficile à distinguer.

Il ne s’agit évidemment pas de nier les menaces. Les opérations d’influence étrangères existent et la Russie mène une guerre informationnelle, tandis que la Chine développe ses propres instruments d’influence. Les plateformes numériques peuvent être manipulées et des réseaux coordonnés sont capables d’amplifier artificiellement certains récits. Les recherches consacrées à la diffusion de la propagande pendant la guerre en Ukraine ont d’ailleurs mis en évidence le rôle disproportionné de comptes automatisés dans certaines campagnes.

Le réaliste ne nie jamais une menace au seul motif que sa reconnaissance pourrait conforter le pouvoir. Mais il ne donne pas davantage un chèque en blanc à celui qui prétend nous en protéger. L’histoire politique enseigne qu’un instrument de contrôle créé pour répondre à une crise possède une remarquable capacité à survivre à la crise qui l’a fait naître.

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Covid, Ukraine, élections : quand le désaccord devient progressivement suspect

La pandémie de Covid-19 fut probablement, en Europe, l’un des grands laboratoires contemporains de cette nouvelle relation entre le pouvoir, l’information et le citoyen. Là encore, il ne s’agit ni de nier la réalité de l’épidémie ni de contester par principe la nécessité de décisions publiques dans une situation d’urgence. La question se situe ailleurs.

Pendant cette période, des opinions absurdes ont incontestablement circulé. Cependant, des interrogations légitimes furent également assimilées trop rapidement à de la désinformation, tandis que des débats scientifiques encore ouverts étaient parfois transformés en affrontements moraux. Dans un tel climat, la nuance elle-même pouvait devenir suspecte. Le citoyen raisonnable était celui qui adhérait au discours dominant, tandis que le sceptique risquait d’être immédiatement renvoyé dans le camp des irresponsables ou des « complotistes », sans que l’on prenne toujours la peine d’examiner la nature exacte de ses interrogations.

La guerre en Ukraine a reproduit certains de ces mécanismes. Depuis l’invasion russe de février 2022, le débat européen s’est trop souvent organisé autour d’une confusion intellectuelle préoccupante. Comprendre la stratégie russe serait justifier Moscou, rappeler certaines responsabilités historiques ou les erreurs occidentales reviendrait à soutenir Vladimir Poutine et évoquer la nécessité d’une négociation deviendrait une forme de capitulation.

Le résultat est paradoxal. Au nom de la défense de la démocratie ukrainienne, le débat démocratique européen sur la stratégie à adopter envers la Russie s’est parfois considérablement rétréci. Ceux qui défendent une paix négociée peuvent être présentés comme les relais du Kremlin, tandis que les interrogations sur l’efficacité des sanctions sont volontiers soupçonnées de complaisance. Rappeler que la Russie demeure une puissance nucléaire avec laquelle l’Europe devra, tôt ou tard, reconstruire une architecture de sécurité suffit parfois à exposer son auteur à l’accusation de faiblesse.

Or la géopolitique n’est pas un concours de vertu. Elle consiste précisément à discuter des intérêts, des rapports de force et des conséquences possibles d’une décision. Lorsque le débat stratégique est entièrement absorbé par la morale, le dissident cesse progressivement d’être considéré comme un interlocuteur. Il devient un suspect.

L’épisode roumain a constitué, à cet égard, un précédent majeur. Le 6 décembre 2024, la Cour constitutionnelle de Roumanie a annulé le premier tour de l’élection présidentielle remporté par Călin Georgescu. La décision est intervenue dans un contexte d’accusations d’ingérence étrangère, de financement opaque et de manipulation coordonnée de TikTok. Des documents déclassifiés des services roumains faisaient état d’une campagne numérique massive, tandis que les autorités ouvraient des enquêtes sur le financement électoral.

Ces accusations étaient sérieuses et devaient être examinées. Mais l’annulation d’un scrutin constitue également l’une des décisions les plus graves qu’un système démocratique puisse prendre. La Commission de Venise elle-même, dans son rapport publié après cette crise, a rappelé l’importance de garanties procédurales particulièrement fortes lorsque des atteintes à l’intégrité d’une élection conduisent à envisager son annulation.

Le problème dépasse donc largement le cas personnel de Călin Georgescu. Une démocratie qui annule une élection afin de se protéger entre nécessairement dans un paradoxe dangereux. Peut-être la décision roumaine était-elle juridiquement fondée et peut-être les ingérences étaient-elles suffisamment graves pour justifier une mesure exceptionnelle. Il n’en demeure pas moins qu’un précédent existe désormais : lorsqu’un processus informationnel est considéré comme ayant altéré le choix des électeurs, le résultat électoral lui-même peut être remis en cause.

La question qui en découle est vertigineuse. À partir de quel niveau d’influence un électeur cesse-t-il d’être considéré comme libre ? Toute élection est, par nature, une bataille d’influence dans laquelle interviennent les partis politiques, les médias, les gouvernements, les organisations non gouvernementales, les puissances économiques et, depuis toujours, des acteurs étrangers.

Edward Bernays aurait probablement observé notre débat contemporain avec une certaine ironie. Depuis un siècle, les démocraties ont perfectionné les méthodes de fabrication du consentement. Elles semblent pourtant découvrir soudainement le danger de l’influence lorsque le consentement produit ne correspond plus au résultat attendu.

Trump, Vance et la révolution informationnelle que l’Europe ne comprend pas

C’est peut-être ici que La Vague rencontre directement la grande transformation géopolitique de notre époque. Le véritable bouleversement politique occidental n’est pas seulement l’élection puis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Il réside dans la fin progressive du monopole de la fabrication du récit.

Pendant plusieurs décennies, les grandes institutions politiques, les médias dominants et les élites administratives ont disposé d’un avantage décisif : sans contrôler totalement l’information, ils déterminaient largement les limites du débat considéré comme acceptable. Internet a commencé à fissurer ce monopole, avant que les réseaux sociaux et la multiplication des médias alternatifs ne transforment radicalement l’espace informationnel.

Cette révolution produit évidemment le meilleur comme le pire. Des mensonges peuvent désormais circuler à une vitesse extraordinaire et les théories les plus absurdes toucher des millions de personnes. Mais les vérités gênantes circulent également. Les contradictions des gouvernements sont archivées et leurs discours peuvent être comparés presque instantanément. Des images échappent aux rédactions traditionnelles et les experts officiels peuvent être contestés en temps réel par des chercheurs indépendants ou de simples citoyens disposant parfois d’informations solides.

C’est cette révolution informationnelle que les élites européennes semblent avoir tant de difficultés à accepter. Dans son éditorial « Europe : La révolution qui vient — sursaut ou disparition », Roland Lombardi, géopolitologue, historien et directeur du Diplomate média, expliquait que le continent était entré dans une période de rupture historique. La révolution conservatrice, incarnée aux États-Unis par Donald Trump et possible aujourd’hui grâce à la révolution numérique, informationnelle et la montée en puissance des médias alternatifs, n’est pas seulement un mouvement électoral américain. Elle exprime une crise beaucoup plus profonde de la relation entre les peuples occidentaux et leurs élites. Et Lombardi d’ajouter : « C’est une véritable lame de fond qui peut en Europe balayer la caste dirigeante actuelle, européiste et mondialiste, si bien évidemment elle trouve des incarnations solides et sérieuses. D’ailleurs, je ne sais pas si l’Union européenne est en train de devenir le IV Reich comme l’a dit Musk, mais en tant qu’historien, elle me fait déjà penser à la fin de l’URSS, agonisante et cherchant désespérément son salut par la censure et le contrôle politique et informationnel tous azimuts… »

Sur l’immigration, la souveraineté, l’identité, la guerre, l’énergie ou la liberté d’expression, une partie croissante des opinions publiques européennes ne croit tout simplement plus ceux qui gouvernent. Or la réponse des élites européistes et mondialistes consiste trop souvent à considérer cette défiance non comme un message politique, mais comme une anomalie informationnelle qu’il faudrait corriger.

Lorsque les citoyens votent mal, on cherche la manipulation dont ils auraient été victimes. Lorsqu’ils contestent la politique menée en Ukraine, on soupçonne l’influence de Moscou. Leur rejet de l’immigration massive est ramené aux discours de haine et la critique de l’Union européenne peut rapidement être interprétée comme le produit d’une campagne de désinformation. Cette logique conduit progressivement à ne plus considérer le citoyen comme un sujet politique capable de jugement, mais comme une sorte de patient informationnel qu’il faudrait protéger de ce qu’il pourrait lire, entendre et finalement penser.

C’est exactement le danger dénoncé par J. D. Vance lors de son spectaculaire discours à la Conférence de Munich en février 2025, dont Le Diplomate avait publié l’intégralité sous le titre « Écoutez ce que votre peuple vous dit ».

Le vice-président américain avait alors provoqué la colère d’une grande partie des dirigeants européens en affirmant que la menace la plus préoccupante pour l’Europe ne venait pas seulement de la Russie ou de la Chine, mais du recul interne de certaines libertés démocratiques. Il avait notamment évoqué la liberté d’expression et l’annulation de l’élection roumaine.

La charge américaine contre Bruxelles ne s’est d’ailleurs pas arrêtée au discours de Munich. En décembre 2025, au plus fort de son affrontement avec la Commission européenne après l’amende de 120 millions d’euros infligée à X au titre du Digital Services Act, Elon Musk est allé beaucoup plus loin dans la provocation. Comme évoqué plus haut par Lombardi, sur X, le milliardaire a relayé une publication montrant le drapeau de l’Union européenne se déchirant pour laisser apparaître celui de l’Allemagne nazie, sous la formule « The Fourth Reich », « Le IVe Reich » ! Son commentaire, dans son intégralité, tenait en deux mots : « Pretty much », que l’on pourrait traduire par « C’est à peu près ça ». Dans les mêmes jours, Musk qualifiait l’Union européenne de « monstre bureaucratique », estimait qu’elle devait être « abolie » et appelait les peuples européens à retrouver leur souveraineté. 

La comparaison avec le IIIe Reich peut paraître outrancière et historiquement contestable. Elle révèle cependant la violence désormais assumée de la fracture idéologique entre une partie de l’Amérique trumpienne et les institutions européennes. Surtout, replacée dans la perspective de La Vague, la provocation de Musk renvoie à une question plus sérieuse que sa formule : les Européens sont-ils certains de reconnaître une dérive autoritaire si celle-ci ne reproduit pas les formes historiques du fascisme, mais avance au contraire sous le langage de la régulation, de la sécurité et de la protection démocratique ? C’est précisément le cœur du problème posé par le film de Dennis Gansel.

On peut naturellement contester Vance et considérer son discours comme intéressé, idéologique et parfaitement cohérent avec la stratégie politique trumpienne. Le réalisme impose précisément de ne jamais confondre un discours politique avec une parole désintéressée. Mais rejeter son intervention sans examiner la question centrale qu’elle soulevait serait une erreur. Pourquoi les dirigeants européens semblent-ils avoir si peur de leurs propres opinions publiques ?

La Vague n’est jamais celle que l’on attend

La grande force du film de Dennis Gansel réside finalement dans son refus de nous rassurer. Au début de l’expérience, les élèves pensent connaître le fascisme parce qu’ils ont étudié Hitler, Auschwitz et le IIIe Reich. Ils ont vu les images et connaissent les crimes. Ils sont précisément persuadés que cette connaissance les protège.

C’est leur première erreur, car le savoir historique ne vaccine pas automatiquement contre les mécanismes de domination. Un citoyen peut connaître parfaitement les crimes du XXe siècle et accepter, au XXIe siècle, des dispositifs de contrôle qu’il aurait condamnés dans un autre contexte. Les technologies évoluent, les mots changent et les justifications s’adaptent aux sensibilités de chaque époque.

La surveillance peut ainsi être présentée comme une politique de sécurité, tandis que la censure prend le nom de modération. La propagande devient communication institutionnelle et l’exclusion du débat peut désormais être justifiée au nom de la protection de la démocratie. Le vocabulaire change, mais la question fondamentale demeure celle de la concentration du pouvoir et de la capacité d’une société à accepter progressivement ce qu’elle aurait auparavant refusé.

C’est là que la leçon de La Vague devient universelle. Les élèves de Ron Jones n’étaient pas des fascistes, pas plus que les participants aux expériences de Stanley Milgram n’étaient des tortionnaires ou que les consommateurs étudiés par Edward Bernays n’étaient des imbéciles. Il s’agissait d’individus ordinaires placés dans des systèmes capables d’exploiter des ressorts profondément humains comme l’obéissance, le besoin d’appartenance, la peur de l’exclusion ou la confiance accordée à l’autorité.

Notre époque n’a supprimé aucun de ces mécanismes. Elle les a simplement fait entrer dans un monde de smartphones, d’algorithmes et de bases de données.

Voilà pourquoi La Vague devrait peut-être être regardé à nouveau aujourd’hui. Non pour vérifier si le fascisme peut revenir en Allemagne, mais pour nous poser une question beaucoup plus inconfortable : lorsque la prochaine vague arrivera, sommes-nous certains de la reconnaître ?

Car elle ne portera probablement pas d’uniforme. Elle nous expliquera qu’elle agit pour notre sécurité et notre santé, qu’elle protège la paix et la vérité et qu’elle doit, pour cela, nous préserver de ceux qui menacent notre société.

Bien entendu, elle prétendra protéger la démocratie. Mais rappelons-nous également la prophétie de Churchill : « Les fascistes de demain s’appelleront eux-mêmes antifascistes »…

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