DÉCRYPTAGE – L’âge d’or de l’Agence Française du Developpement (AFD)… et après ?

Par Caroline Fabianski, Ph.D
Le démantèlement de l’USAID en 2025 dépasse largement le cas américain. Il marque l’épuisement du modèle d’aide né après 1945 puis institutionnalisé avec la création du Comité d’aide au développement de l’OCDE en 1961. Pour la France, la question n’est donc plus seulement budgétaire : elle devient stratégique. L’essor spectaculaire de l’Agence française de développement (AFD) entre 2015 et 2025 répondait-il réellement aux nouveaux défis internationaux ou révélait-il une dynamique de dérive institutionnelle ?
À l’origine, le développement n’était pas une œuvre de charité mais un instrument de stabilisation géopolitique. Héritée du “Point Four” de Truman[1], mais aussi des réflexions de Mackinder et de Chatham House sur l’équilibre des puissances, cette architecture reposait sur un monde aujourd’hui disparu. Dans un ordre multipolaire où l’OCDE ne détient plus le monopole normatif du développement, la véritable question n’est plus celle de la croissance de l’AFD, mais de son utilité stratégique.
L’AFD (2015-2025) : le triomphe de l’alignement
La décennie 2015-2025 restera probablement comme l’âge d’or de l’Agence française de développement. Portée par les Accords de Paris et les Objectifs de développement durable (ODD), l’AFD s’est imposée comme l’un des acteurs internationaux de la finance climat. Son portefeuille s’est considérablement élargi, ses mandats se sont multipliés et son champ d’intervention s’est progressivement étendu du développement au climat, à la biodiversité, au genre, à la résilience ou aux migrations. Cette montée en puissance est généralement présentée comme une réussite diplomatique française. Elle mérite pourtant d’être interrogée. Car derrière ce succès apparent se dessine une dynamique plus profonde : celle de la dérive institutionnelle (institutional drift). Depuis la création du Comité d’aide au développement de l’OCDE en 1961, un vaste écosystème d’agences, de banques de développement, d’ONG, de cabinets de conseil, de fondations et d’organisations internationales — ce que nous appelons Development Inc. — s’est progressivement structuré autour de l’aide publique au développement. Comme toute architecture institutionnelle arrivée à maturité, cet écosystème tend à développer sa propre logique de reproduction. Les Accords de Paris ont paradoxalement accéléré ce mouvement. En faisant du climat une priorité mondiale, ils ont offert à cette architecture un nouveau souffle : climat, biodiversité, genre, résilience, gouvernance ou inclusion sociale ont progressivement fusionné dans un même langage de légitimation où l’alignement sur les grands agendas internationaux tend à se substituer à la démonstration de la transformation.
La “projectification” de la coopération apparaît alors moins comme une stratégie que comme la conséquence prévisible de cette dynamique : la multiplication des projets, des financements et des partenariats devient progressivement le principal vecteur de légitimité de l’institution. Une question demeure pourtant largement absente du débat : cette inflation de projets transforme-t-elle réellement les trajectoires de développement, ou traduit-elle d’abord l’expansion d’une institution devenue l’un des principaux rouages de Development Inc. ?
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Le paradoxe de l’impact : quand l’alignement ne suffit plus
Pourtant, au moment même où l’architecture de l’aide entrait dans son âge d’or climatique, le Sahel en révélait les limites. Malgré une mobilisation sans précédent de moyens militaires, diplomatiques et financiers, la trajectoire de la région n’a cessé de se dégrader. Entre 2013 et 2020, l’AFD y a engagé 4,8 milliards d’euros, tandis que l’Alliance Sahel coordonnait près de 900 projets, représentant 20 milliards d’euros financés par 24 partenaires internationaux[2]. Gouvernance, éducation, agriculture, infrastructures, santé, eau, développement local : rarement une région aura concentré autant d’interventions. Pourtant, les coups d’État au Mali, au Burkina Faso et au Niger, le retrait de Barkhane, la fin de la MINUSMA et la rupture avec les partenaires occidentaux ont signé l’échec de cette approche. Le Sahel constitue ainsi le stress test le plus sévère de l’assistance internationale contemporaine. Il révèle surtout les limites d’un logiciel intellectuel hérité des années 1940. La logique du Big Push, formulée par Paul Rosenstein-Rodan à Chatham House en 1942, postulait qu’une mobilisation massive de ressources extérieures pouvait enclencher une transformation économique et politique durable. Quatre-vingts ans plus tard, appliquer ce schéma à un espace marqué par la fragmentation géopolitique, l’effondrement des États, le changement climatique et la compétition des puissances relevait davantage de l’anachronisme stratégique que de l’innovation.
Lant Pritchett en avait pourtant posé les termes. Dans Development Happened. Did Aid Help? (2022), il distingue le « développement qui arrive », issu de dynamiques nationales largement endogènes, de « l’aide qui aide », dont la contribution demeure difficile à démontrer. Dans Multilateralism and Development Cooperation: The End of an Interesting Era? (2023), il soutient que le contexte géopolitique qui avait justifié l’architecture occidentale de l’aide appartient désormais au passé. Le constat est dérangeant : les plus grandes réussites du développement contemporain — Chine, Vietnam, Bangladesh — reposent d’abord sur des trajectoires nationales de transformation productive.
Comme le résume Pritchett, le développement a eu lieu ; c’est son attribution qui reste profondément débattue.
Cette interrogation rejoint les critiques formulées par Dambisa Moyo dans Dead Aid: Why Aid Is Not Working and How There Is a Better Way for Africa (2009) et par Mick Moore dans Death Without Taxes? Democracy, State Capacity, and Aid Dependence (1998): des flux massifs d’aide peuvent affaiblir les capacités fiscales des États, réduire leur redevabilité envers leurs citoyens et substituer des priorités extérieures aux dynamiques politiques nationales. Pourquoi construire un contrat fiscal lorsque des financements concessionnels restent disponibles ? Dès lors, l’alignement sur les ODD, les Accords de Paris ou les stratégies climatiques ne démontre pas la transformation des économies ; il démontre d’abord la capacité d’une institution à s’inscrire dans les cadres de légitimation de Development Inc.
2026-2027 : que faire de l’AFD ?
Au fond, nous ne savons toujours pas ce que la décennie 2015-2025 a réellement produit. Nous connaissons le nombre de projets, les milliards engagés, les bénéficiaires, les hectares restaurés ou les tonnes de CO₂ évitées. Nous savons beaucoup moins si ces interventions ont durablement transformé les trajectoires économiques, renforcé les États ou accru l’influence stratégique de la France. Pendant ce temps, la Chine a mobilisé plus de 1 300 milliards de dollars à travers la Belt and Road Initiative sans s’inscrire dans l’architecture normative de Development Inc., rappelant que la compétition internationale ne porte plus seulement sur les volumes de financement, mais sur la capacité à produire des transformations visibles et politiquement crédibles.
La véritable ligne de fracture n’oppose donc pas réussite et échec. Elle oppose deux conceptions de la performance : l’une mesure la conformité aux grands agendas internationaux ; l’autre la transformation effective des trajectoires nationales.
Dès lors, la question n’est peut-être plus de savoir comment réformer l’AFD, mais comment repenser la coopération française. Dans un contexte où l’aide publique au développement mondiale s’est contractée de 23,1 % en 2025, où la France fait face à une contrainte budgétaire croissante et où plus de 530 banques publiques de développement interviennent déjà sur la scène internationale, la légitimité de l’AFD ne pourra plus reposer sur la seule croissance de son portefeuille ou l’extension continue de ses mandats. Elle devra démontrer sa valeur stratégique.
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La véritable question n’est donc peut-être plus : « Que faire de l’AFD ? » Elle est devenue plus fondamentale : si la France devait inventer aujourd’hui sa politique de coopération, créerait-elle encore une institution comme l’AFD ? Ou concevrait-elle un instrument plus léger, plus agile, articulé autour de ses priorités stratégiques et de la démonstration d’un impact réel plutôt que de l’accumulation de projets ?
Car au fond, il ne s’agit plus d’adapter un héritage institutionnel conçu entre 1945 et 1961. Il s’agit de savoir à quoi ressemblerait la politique française de coopération si nous devions l’inventer aujourd’hui, dans un monde multipolaire.
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[1] Truman, H. S. (1949, January 20). Inaugural address. Harry S. Truman Library & Museum. https://www.trumanlibrary.gov/library/public-papers/19/inaugural-address
[2] Agence française de développement. (2021). Sahel 2020 Activity Report. Agence française de développement. https://www.afd.fr/en/ressources/sahel-2020-activity-report
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