DÉCRYPTAGE – Algérie et Émirats arabes unis : La rupture qui redessine l’Afrique du Nord

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Non pas un incident diplomatique, mais l’affrontement entre deux projets régionaux
La décision de l’Algérie de rompre ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis n’est pas le résultat d’un malentendu soudain. Elle constitue l’aboutissement d’une rivalité qui s’est développée pendant des années, alimentée par les divergences concernant le Maroc, le Sahara occidental, la Libye, le Soudan et l’avenir politique du Sahel.
Alger a accusé Abou Dhabi d’avoir mené une série d’actions « provocatrices ou hostiles », affirmant avoir épuisé toutes les possibilités de préserver les relations bilatérales. L’ambassadeur émirati a été convoqué et invité à quitter le pays dans un délai de quarante-huit heures. Le gouvernement algérien n’a cependant mentionné aucun épisode précis, laissant entendre que cette rupture résultait d’une accumulation d’ingérences désormais considérées comme incompatibles avec la sécurité nationale.
La réponse indirecte du conseiller diplomatique émirati Anwar Gargash, selon lequel les relations internationales doivent reposer sur la rationalité et la clarté des intérêts, montre à quel point le dialogue s’était transformé en échange d’allusions. En diplomatie, lorsque les accusations deviennent délibérément générales, le message est souvent plus grave : ce n’est plus une initiative particulière qui est contestée, mais l’ensemble de la conduite de l’autre État.
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Le triangle Algérie-Maroc-Émirats
Au centre du différend se trouve la confrontation entre l’Algérie et le Maroc. Les deux principaux pays du Maghreb ont rompu leurs relations diplomatiques en 2021 et continuent de rivaliser sur les plans politique, militaire et économique. La question décisive demeure celle du Sahara occidental.
Alger soutient le Front Polisario et le principe d’autodétermination de la population sahraouie. Rabat considère au contraire ce territoire comme faisant partie intégrante du Maroc et propose une autonomie sous sa souveraineté. Les Émirats ont clairement choisi le camp marocain, en ouvrant un consulat au Sahara occidental et en soutenant la position de Rabat.
À cette convergence s’ajoutent les accords d’Abraham de 2020, par lesquels les Émirats et le Maroc ont normalisé leurs relations avec Israël. Pour l’Algérie, historiquement proche de la cause palestinienne et opposée à la reconnaissance d’Israël en l’absence d’un État palestinien, cette entente ne constitue pas seulement un choix diplomatique. Elle est perçue comme l’entrée d’Israël dans l’équilibre militaire du Maghreb.
La coopération entre Rabat et Israël concerne la sécurité, le renseignement, les systèmes sans pilote et la défense aérienne. Alger redoute donc que le renforcement technologique marocain ne modifie l’équilibre stratégique le long de sa frontière occidentale. Dans cette perspective, le soutien émirati au Maroc prend la signification d’une participation indirecte à l’endiguement de l’Algérie.
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De la Libye au Soudan, deux politiques incompatibles
En Libye, les divergences sont apparues ouvertement pendant l’offensive lancée en 2019 contre Tripoli. Les Émirats ont soutenu le maréchal Khalifa Haftar avec des moyens militaires, une assistance et un appui politique. L’Algérie, qui partage avec la Libye près de mille kilomètres de frontière, s’est opposée à une solution imposée par les armes et a défendu l’unité territoriale du pays.
Pour Alger, un gouvernement libyen dépendant de puissances étrangères et fondé sur la victoire d’une seule faction représenterait une menace directe. L’instabilité, les trafics clandestins, les groupes armés et les déplacements de population se répercuteraient inévitablement sur la frontière algérienne. Abou Dhabi considère au contraire Haftar comme un rempart contre l’islam politique et comme un instrument permettant de consolider son influence en Méditerranée centrale.
Le même schéma se reproduit au Soudan. L’Algérie soutient l’armée régulière dirigée par Abdel Fattah al-Burhan et insiste sur la préservation des institutions étatiques. Les Émirats sont désignés comme le principal soutien extérieur des Forces de soutien rapide de Mohamed Hamdan Dagalo. Là encore, deux conceptions opposées s’affrontent : d’un côté, la défense des appareils étatiques existants ; de l’autre, l’utilisation de forces locales capables de construire de nouvelles sphères d’influence.
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Le Sahel comme nouvelle ligne de front
Le terrain le plus délicat pourrait cependant être le Sahel. L’Algérie a traditionnellement considéré le Mali et le Niger comme faisant partie de sa profondeur stratégique. Sa politique s’est appuyée sur la médiation, les services de sécurité, les relations avec les élites locales et le contrôle des frontières.
Les coups d’État militaires, le retrait français, l’expansion russe et la crise de l’accord de paix malien ont toutefois affaibli la position algérienne. Les Émirats ont profité du vide ainsi créé pour renforcer leurs relations économiques et politiques avec plusieurs gouvernements africains, en utilisant les investissements, les infrastructures, les liaisons aériennes et la coopération militaire.
Aux yeux d’Alger, l’activisme émirati risque de se conjuguer avec celui du Maroc et de créer une ceinture de gouvernements moins sensibles aux intérêts algériens. La tentative de mettre en place une coordination avec la Tunisie et les autorités de Tripoli répond précisément à la nécessité d’éviter l’isolement. Mais le projet demeure fragile, aussi bien en raison des difficultés économiques tunisiennes que de la fragmentation persistante de la Libye.
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Gaz, ports et corridors commerciaux
La crise possède également une importante dimension géoéconomique. L’Algérie est un grand exportateur de gaz vers l’Europe et cherche à se présenter comme un lien naturel entre la Méditerranée et l’Afrique subsaharienne. Le Maroc promeut au contraire le gazoduc reliant le Nigeria à la côte atlantique marocaine, destiné, du moins dans les intentions, à atteindre l’Europe en traversant plusieurs pays d’Afrique occidentale.
Les Émirats disposent des ressources financières et des entreprises portuaires nécessaires pour soutenir les infrastructures, les réseaux logistiques et les terminaux maritimes. Leur rapprochement avec le Maroc apporte à Rabat des capitaux et des relations internationales, tout en réduisant la marge de manœuvre de l’Algérie.
La rupture diplomatique pourrait avoir des conséquences sur les investissements émiratis en Algérie, les liaisons aériennes et les activités commerciales. Alger avait déjà engagé la procédure d’annulation de l’accord sur les services aériens signé en 2013. Les deux parties devront néanmoins éviter que leur confrontation ne compromette excessivement les relations économiques : les Émirats n’ont aucun intérêt à abandonner un marché riche en ressources énergétiques, tandis que l’Algérie a besoin de capitaux et d’une diversification de son appareil productif.
Le risque d’une guerre par procuration au Maghreb
Une guerre directe entre l’Algérie et les Émirats est impensable. Une intensification de la compétition indirecte par l’intermédiaire de gouvernements alliés, d’investissements, de médias, de services de renseignement et de fournitures militaires paraît beaucoup plus réaliste. Le principal danger réside dans la superposition des crises : le Sahara occidental, l’instabilité libyenne, la guerre soudanaise et les transformations politiques du Sahel pourraient devenir les différents chapitres d’une même confrontation régionale.
La rupture avec Abou Dhabi indique également qu’Alger se sent encerclée et considère que sa prudence diplomatique traditionnelle ne suffit plus. Les Émirats, de leur côté, ne semblent pas disposés à renoncer à leur réseau d’alliances africaines.
Le Maghreb entre ainsi dans une phase où les rivalités locales se mêlent aux antagonismes du Moyen-Orient. Il n’existe plus une crise libyenne, une question sahraouie et un problème sahélien séparés les uns des autres. Il existe une seule compétition visant à déterminer qui contrôlera le vaste espace compris entre la Méditerranée, l’Atlantique et la mer Rouge. La rupture diplomatique entre l’Algérie et les Émirats n’en constitue que la manifestation la plus visible.
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