DÉCRYPTAGE – Roman Gofman, le général qui transforme le Mossad

DÉCRYPTAGE – Roman Gofman, le général qui transforme le Mossad

lediplomate.media — imprimé le 13/08/2026
Roman Gofman
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Non pas une succession, mais un règlement de comptes

L’arrivée du général de division Roman Gofman à la tête du Mossad ne représente pas une alternance ordinaire. Depuis le 2 juin 2026, date de son entrée en fonctions, le service de renseignement israélien traverse une phase de réorganisation accélérée, marquée par le remplacement de plusieurs responsables, la révision des opérations contre l’Iran et l’instauration d’un lien encore plus étroit avec Benyamin Netanyahou.

Gofman n’a pas grandi dans le monde de l’espionnage. Il n’a pas passé sa carrière à recruter des agents, à construire des réseaux clandestins ou à diriger des opérations à l’étranger. C’est un officier des forces blindées, habitué à penser en termes de manœuvre, de vitesse, de concentration de la puissance et de responsabilité hiérarchique. C’est précisément cette distance avec la culture traditionnelle du Mossad qui aurait convaincu Netanyahou : le Premier ministre ne cherchait pas un héritier de David Barnea, mais un homme disposé à rompre les équilibres internes de l’organisation.

Un officier des blindés dans la maison des espions

Né en 1976 en Biélorussie soviétique et arrivé en Israël en 1990, Gofman a construit sa carrière au sein des unités blindées. Il a commandé la 7e brigade, l’une des formations historiques de l’armée israélienne, la division territoriale déployée sur le plateau du Golan ainsi que le centre national d’entraînement des forces terrestres. Il a également travaillé à la direction de la planification de l’état-major général.

Le 7 octobre 2023, comprenant que quelque chose de bien plus grave qu’une infiltration ordinaire se déroulait dans le sud du pays, il quitta son domicile d’Ashdod et rejoignit Sderot avant l’arrivée d’importantes unités militaires. Il combattit aux côtés des forces présentes et fut grièvement blessé. Cet épisode contribua à forger son image de commandant capable de prendre des décisions sans attendre d’instructions.

En mai 2024, Netanyahou le nomma secrétaire militaire et le promut général de division. À partir de ce moment, Gofman entra dans le cercle restreint où les renseignements, les évaluations opérationnelles et les décisions politiques sont transformés en ordres. Sa nomination ultérieure au Mossad a prolongé cette relation directe : du secrétariat militaire du Premier ministre à la direction de l’organisation qui dépend institutionnellement du bureau de ce même Premier ministre.

Une nomination placée sous le signe du conflit

La transition ne s’est pas déroulée sans résistances. L’ancien président de la Cour suprême Asher Grunis, qui dirigeait la commission consultative chargée d’examiner les nominations aux plus hautes fonctions, s’est opposé à ce choix, tandis que la majorité des autres membres l’a approuvé. David Barnea, l’ancien directeur du Mossad, aurait lui aussi exprimé de fortes réserves.

Au centre des contestations figurait l’affaire Ori Elmakayes, du nom d’un jeune de 17 ans impliqué en 2022 dans une opération d’influence menée au moyen d’un canal numérique, alors que Gofman commandait la 210e division. Le jeune homme aurait publié des informations reçues de milieux militaires, avant d’être arrêté par les services de sécurité intérieure, apparemment ignorants de l’opération, puis accusé d’espionnage. Il fallut dix-huit mois pour qu’il soit finalement disculpé.

Gofman a affirmé qu’il ignorait l’âge et l’identité du jeune homme et qu’il avait seulement autorisé la diffusion de renseignements non classifiés. La majorité de la commission a jugé infondées les accusations les plus graves. Grunis a, au contraire, estimé que l’affaire révélait un sérieux problème éthique et administratif. Barnea a souligné qu’une organisation fondée sur le secret, dotée de pouvoirs exceptionnels et dépendant directement du Premier ministre devait être dirigée selon des critères de responsabilité particulièrement rigoureux. La Cour suprême a finalement permis la prise de fonctions de Gofman. (Times of Israel)

Cette affaire ne relève pas seulement du passé personnel du nouveau directeur. Elle révèle une conception opérationnelle dans laquelle l’initiative et l’agressivité peuvent l’emporter sur les précautions procédurales. C’est la mentalité du commandant qui considère la surprise comme un avantage et la lenteur bureaucratique comme un obstacle. Sur un champ de bataille terrestre, cela peut constituer une qualité. Dans l’espionnage, où une erreur peut compromettre un agent, un réseau ou les relations avec un allié, cela peut se transformer en risque majeur.

Le démantèlement de l’ancienne hiérarchie

La première décision importante est intervenue quelques jours après son installation. Gofman a écarté le directeur adjoint désigné par la lettre « A », un vétéran comptant vingt-deux années de service opérationnel. Dans le même temps, le responsable des relations internationales, identifié par la lettre « D », a quitté ses fonctions. (Jerusalem Post)

Au début du mois d’août, la responsable de la direction du renseignement et le chef de la structure chargée de la campagne contre l’Iran ont été relevés de leurs fonctions. Tous deux pourraient rester au sein du Mossad dans d’autres postes, et certaines sources israéliennes ont présenté ces départs comme négociés. Toutefois, lorsque le directeur adjoint, le responsable des relations extérieures et deux figures centrales du dossier iranien sont remplacés en deux mois, il ne s’agit plus de simples mouvements administratifs. C’est toute la chaîne de commandement qui est en cours de reconstruction.

Gofman veut une direction qui lui réponde directement et qui ne conserve pas de liens de fidélité avec Barnea. La méthode est typiquement militaire : définir les objectifs, réduire les centres d’autonomie, attribuer des responsabilités personnelles et remplacer ceux qui ne partagent pas la nouvelle orientation. Mais le Mossad n’est pas une brigade. Son efficacité dépend également de la contradiction analytique, de la mémoire des opérations précédentes et des relations personnelles développées pendant des décennies avec des agents et des services étrangers.

L’échec du projet iranien

Les évictions ont été reliées à l’échec du plan destiné à provoquer l’effondrement de la République islamique. Le projet aurait prévu des bombardements contre les forces iraniennes déployées près de la frontière irakienne, l’entrée en Iran de combattants kurdes venus du Kurdistan irakien, le soutien d’autres minorités, des opérations psychologiques, des grèves et des manifestations dans les principales villes.

L’objectif consistait à transformer une pénétration périphérique en crise nationale. Tandis que les forces de sécurité iraniennes auraient été mobilisées aux frontières, des millions de citoyens auraient dû descendre dans les rues, paralyser l’État et provoquer des fractures au sein de l’appareil. Selon plusieurs récits, l’ancien président Mahmoud Ahmadinejad aurait même figuré parmi les personnalités envisagées pour conduire une éventuelle transition.

Cette hypothèse rejoint l’analyse développée par Roland Lombardi, géopolitologue spécialiste du Moyen-Orient et directeur du Diplomate, qui évoquait dans un éditorial la préparation par Israël d’un « coup de palais », possiblement avec la complicité d’un haut gradé des Pasdarans, élément déterminant du plan présenté à Donald Trump pour le convaincre d’intervenir. L’élimination de cet officier — ou la découverte de son rôle par Téhéran — aurait alors fait avorter le scénario initial, contribuant à transformer le pari de Trump en fiasco stratégique. (Le Diplomate média).

Quoi qu’il en soit et quel que soit le plan qui était prévu, sa construction était ambitieuse, probablement trop ambitieuse. Elle supposait que des minorités aux intérêts divergents se mobilisent selon le calendrier défini par Israël, que les Kurdes iraniens et irakiens acceptent une guerre ouverte, que les protestations sociales se transforment automatiquement en insurrection, que les Gardiens de la révolution se divisent et que Washington soutienne l’opération jusqu’à la chute du gouvernement.

Le projet s’est enlisé à cause de la prudence kurde, des révélations parues dans la presse, des hésitations américaines et de l’opposition turque. Ankara craignait qu’une avancée kurde en Iran ne renforce le séparatisme kurde en Turquie, en Syrie et en Irak. Le président Recep Tayyip Erdoğan avait donc d’excellentes raisons d’exercer des pressions sur Washington. L’erreur stratégique israélienne fut d’imaginer que la convergence contre Téhéran pouvait effacer des intérêts nationaux profondément divergents. (Times of Israel)

Responsabilité opérationnelle ou protection politique ?

Gofman a fait supporter le coût de l’échec aux responsables ayant contribué à concevoir la campagne. Mais ce projet n’était pas né dans le vide. Il avait été élaboré sous Barnea, soumis à la direction politique et soutenu par Netanyahou. Aucune opération d’une telle ampleur n’aurait pu être conçue ou proposée aux États-Unis sans l’approbation du Premier ministre.

D’où le soupçon que la réorganisation serve également à construire un récit politique : l’idée de renverser rapidement le gouvernement iranien aurait été juste, tandis que son exécution aurait échoué en raison des fautes commises par les fonctionnaires. C’est une méthode déjà observée après le 7 octobre, lorsque la responsabilité de la catastrophe fut concentrée sur l’armée et les services, laissant au second plan les choix stratégiques effectués par les gouvernements.

Les deux interprétations ne s’excluent pas. Gofman peut sincèrement considérer nécessaire de sanctionner les auteurs d’évaluations irréalistes tout en contribuant à protéger Netanyahou des conséquences politiques de ces mêmes évaluations. Dans un système où le Mossad répond directement au Premier ministre, la distinction entre discipline institutionnelle et fidélité personnelle devient inévitablement fragile.

À lire aussi : RENSEIGNEMENT – États-Unis-Iran : La guerre des services et des frappes…

Une nouvelle doctrine pour la guerre clandestine

Lors de la cérémonie d’installation, Netanyahou a confié à Gofman une mission explicite : empêcher l’Iran de reconstruire ses capacités nucléaires et balistiques et contribuer à la disparition du gouvernement actuel de Téhéran. Gofman a affirmé que les opérations israéliennes avaient modifié l’équilibre régional, tout en précisant que la tâche n’était pas achevée et que l’action clandestine resterait au cœur de la mission du Mossad. (Times of Israel)

La nouvelle direction semble donc vouloir intégrer de manière toujours plus étroite l’espionnage, le sabotage, la guerre informatique, l’élimination de personnalités stratégiques et les attaques militaires. Le Mossad devrait identifier les objectifs, pénétrer les structures iraniennes, préparer les conditions opérationnelles et évaluer les effets, tandis que l’aviation et les autres forces armées fourniraient la puissance destructrice.

Cette conception correspond à la formation de Gofman. Le service secret n’est plus considéré seulement comme un instrument de collecte, mais comme une composante avancée du champ de bataille. L’avantage réside dans la rapidité avec laquelle une information peut être transformée en action. L’inconvénient est la possible subordination de l’analyse aux exigences de la guerre : si chaque renseignement est interprété en fonction d’une cible à frapper, la capacité à comprendre les intentions de l’adversaire et à reconnaître les limites de la force diminue.

Washington, Ormuz et la diplomatie secrète

En juillet 2026, Gofman s’est rendu à Washington, où il a rencontré le directeur de l’Agence centrale de renseignement John Ratcliffe ainsi que des représentants de la Maison-Blanche. Les entretiens ont porté sur la guerre avec l’Iran, le programme nucléaire et les négociations avec Téhéran. La visite s’est déroulée peu avant une nouvelle montée des tensions autour du détroit d’Ormuz. (Axios)

Cette rencontre montre que Gofman ne se limite pas à une réorganisation intérieure. Il tente de reconstruire un axe opérationnel avec Washington et d’influencer la diplomatie américaine. Mais les objectifs des deux alliés ne coïncident pas nécessairement. Israël peut viser la destruction durable des capacités iraniennes et le changement de gouvernement, tandis que les États-Unis peuvent préférer un accord limitant le programme nucléaire et rouvrant les routes énergétiques sans assumer les coûts d’un effondrement iranien.

Les pays arabes vivent eux aussi cette contradiction. Ils redoutent l’Iran et coopèrent discrètement avec Israël, mais ne souhaitent pas une désintégration susceptible de provoquer des millions de réfugiés, des conflits ethniques et une interruption des exportations pétrolières. La Turquie considère quant à elle comme inacceptable tout projet transformant les formations kurdes en acteurs régionaux majeurs.

Le coût géoéconomique de la stratégie

La confrontation dirigée par le Mossad ne concerne pas uniquement les missiles et les centrifugeuses. Le détroit d’Ormuz constitue le principal passage pour l’énergie produite dans le Golfe. Une campagne de sabotages, d’éliminations ou d’attaques contre les infrastructures iraniennes pourrait entraîner des représailles contre les pétroliers, les ports, les terminaux, les câbles sous-marins et les installations énergétiques.

L’effet immédiat serait une augmentation des prix du pétrole et du gaz, des primes d’assurance et des coûts de transport. L’Europe et l’Asie seraient les premières à en supporter les conséquences. Mais Israël serait également touché : hausse des dépenses militaires, mobilisation prolongée des réservistes, diminution des investissements, difficultés pour le secteur technologique et dépendance croissante envers le soutien américain.

Gofman doit donc résoudre un paradoxe. Plus le Mossad devient efficace dans la déstabilisation de l’Iran, plus il risque de déstabiliser également l’environnement économique et stratégique dont dépend la sécurité israélienne.

Le véritable pari

À court terme, Gofman centralise le commandement, remplace l’ancienne direction, réexamine l’échec iranien et renforce la coordination avec les États-Unis. À moyen terme, il veut transformer le Mossad en un instrument plus offensif, davantage intégré aux forces armées et plus directement relié aux objectifs du gouvernement.

Son succès dépendra de sa capacité à comprendre que le courage personnel et la fermeté ne suffisent pas. Un service secret vit de patience, de doute, de secret et de connaissances accumulées. Si Gofman parvient à associer ces qualités à sa culture militaire, il pourra corriger les illusions qui ont accompagné le projet iranien. S’il confond fidélité et efficacité, contradiction et insubordination, le Mossad deviendra plus obéissant, mais moins capable de percevoir la réalité.

La question décisive n’est donc pas de savoir combien de têtes tomberont. Elle est de déterminer si le Mossad continuera à fournir au gouvernement des renseignements dérangeants ou s’il commencera à produire uniquement les réponses que Benyamin Netanyahou souhaite entendre.

À lire aussi : LIVRE – Le Grand Entretien avec Philippe Pulice : « 2076 », ou l’anticipation d’un monde façonné par le wokisme, l’IA et les nouvelles révolutions sociétales 


#RomanGofman, #Mossad, #Israel, #Iran, #Netanyahou, #BenjaminNetanyahou, #Renseignement, #Espionnage, #ServicesSecrets, #RenseignementIsraelien, #Geopolitique, #MoyenOrient, #IsraelIran, #GuerreIsraelIran, #GuerreClandestine, #GuerreSecrete, #GuerreHybride, #IranIsrael, #Teheran, #Washington, #CIA, #JohnRatcliffe, #DavidBarnea, #IDF, #ArmeeIsraelienne, #SecuriteNationale, #StrategieMilitaire, #StrategieIsraelienne, #ProgrammeNucleaireIranien, #NucleaireIranien, #Pasdarans, #RepubliqueIslamique, #DetroitDOrmuz, #RenseignementMilitaire, #Sabotage, #CyberGuerre, #OperationsClandestines, #AnalyseGeopolitique, #Defense, #Intelligence

gagliano

Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
Ouvrages en italien
 
Découvrez ses ouvrages en italien sur Amazon.
https://www.amazon.it/Libri-Giuseppe-Gagliano/s?rh=n%3A411663031%2Cp_27%3AGiuseppe+Gagliano
 
Ouvrages en français
https://www.va-editions.fr/giuseppe-gagliano-c102x4254171
 
Liens utiles
 
Biographie sur le site du Cestudec
http://www.cestudec.com/biografia.asp
 
Intelligence Geopolitica
https://intelligencegeopolitica.it/
 
Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis
https://centrostudistrategicicarlodecristoforis.wordpress.com/?_gl=1*1nwazl2*_gcl_au*MTY0MDE3Njc2LjE3Mjg3NDI3NTM

▼ Lire la biographie complète
Retour en haut