DÉFENSE – Armée libanaise : Vingt ans de soutien, le test de Paris

Par Pierre Sassine
Reportée au printemps dans le contexte de l’embrasement régional, la conférence internationale de soutien à l’armée libanaise revient à l’agenda à travers une réunion d’experts préparatoire prévue ce 17 septembre à Paris. Derrière les besoins en équipements, en formation et en logistique se pose une question plus politique : les conditions sont-elles enfin réunies pour donner à l’armée les moyens correspondant à la mission souveraine qu’on lui demande d’exercer ?
Au début du mois d’octobre 2006, quelques semaines après la guerre de juillet, j’avais rencontré à l’Assemblée nationale Étienne Pinte, alors président du groupe d’amitié France-Liban. L’entretien, d’environ une heure, porta largement sur le soutien au Liban, à son État et à ses institutions. Parmi les questions soulevées figurait celle du soutien à l’armée libanaise et des équipements nécessaires pour lui permettre d’assumer pleinement son rôle.
Près de vingt ans plus tard, le même sujet revient à Paris. Il serait faux de prétendre que l’armée libanaise n’a pas été aidée depuis 2006 : la France, les États-Unis et plusieurs partenaires arabes et européens lui ont fourni équipements, formation et assistance. La véritable question est ailleurs : ce soutien est-il à la mesure du rôle souverain que la communauté internationale veut désormais voir l’armée exercer ?
La mission a changé d’échelle. Il ne s’agit plus seulement de préserver la cohésion de l’institution militaire, de contrôler les frontières ou de maintenir la stabilité intérieure. L’armée est désormais appelée à devenir l’instrument par lequel l’État rétablit progressivement son monopole de la force armée, étend son autorité sur l’ensemble du territoire et assume des responsabilités croissantes au Sud.
Mars : la guerre a reporté le rendez-vous, pas la question
La conférence internationale de soutien aux Forces armées libanaises et aux Forces de sécurité intérieure devait se tenir à Paris le 5 mars 2026. Le 1er mars, Emmanuel Macron et Joseph Aoun décidèrent conjointement de la reporter, estimant que les conditions n’étaient pas réunies dans le contexte régional. Leur communiqué réaffirmait en même temps la nécessité de préserver la stabilité du Liban, de soutenir ses institutions légitimes et de garantir le plein rétablissement de sa souveraineté.
L’embrasement régional suffisait à expliquer le report immédiat. Mais six mois plus tard, le fait que la conférence n’ait toujours pas eu lieu permet de poser une autre question : la conjoncture militaire était-elle la seule condition manquante ?
Rien ne permet d’affirmer que des désaccords entre donateurs auraient provoqué le report. En revanche, la nature du dossier montre que la difficulté ne pouvait être seulement financière ou technique. Il fallait aussi définir les moyens nécessaires à une armée à laquelle était confiée une mission autrement plus sensible : accompagner le retour de l’État comme seul détenteur légitime de la force.
La contradiction est simple. Peut-on demander à l’armée d’obtenir d’abord des résultats dans le processus de remise des armes échappant à l’autorité de l’État avant de lui fournir des capacités nouvelles ? Ou faut-il renforcer ses moyens afin qu’elle puisse accomplir ce qu’on exige d’elle ? Une armée ne peut recevoir une mission stratégique sans disposer des instruments nécessaires, mais les partenaires internationaux peuvent légitimement demander que l’augmentation de leur soutien produise des effets mesurables sur le terrain.
17 septembre : une réunion préparatoire qui dépasse la technique
Le rendez-vous du 17 septembre permet de mesurer ce qui a changé depuis mars. Le 9 septembre, le Quai d’Orsay a précisé qu’il s’agirait d’une réunion d’experts consacrée au soutien aux Forces armées libanaises, coprésidée par la France, la Jordanie et le Liban. Elle doit faire le point sur la situation sécuritaire, permettre à l’armée et aux Forces de sécurité intérieure d’exprimer la nature de leurs besoins, puis coordonner les partenaires sur le renforcement de leurs capacités.
Le caractère préparatoire du rendez-vous est instructif. Si toutes les conditions qui faisaient défaut au printemps étaient désormais réunies, Paris pourrait simplement convoquer la conférence des donateurs. Or il faut encore la préparer.
La formule précisée par Paris est révélatrice : la coprésidence franco-jordano-libanaise articule diagnostic sécuritaire, besoins opérationnels et coordination des partenaires.
Ce n’est donc pas un simple exercice de recherche de financements. Équipements et formations peuvent être définis par les experts, mais leur coordination renvoie à la fonction stratégique que les partenaires veulent donner à l’armée.
Les mouvements diplomatiques observés parallèlement à Beyrouth renforcent cette lecture, sans qu’il soit nécessaire d’établir un lien direct avec la réunion de Paris. Le 8 septembre, l’ambassadeur américain Michel Issa a rencontré le cheikh Ali al-Khatib, vice-président du Conseil supérieur islamique chiite. Les discussions ont notamment porté sur le Sud, les négociations et les armes du Hezbollah. Le diplomate américain a insisté sur le passage par l’État et ses institutions, tandis que son interlocuteur mettait en avant le retrait israélien et les garanties de sécurité.
Cette séquence rappelle que le désarmement ne se résume pas à une opération militaire. Il suppose un environnement politique, des garanties et une autorité étatique suffisamment crédible pour se substituer à une organisation qui a longtemps justifié son arsenal par une fonction de protection. Le 9 septembre, le commandement de l’armée a souligné que les attaques israéliennes entravaient ses efforts de stabilisation et que leur cessation était indispensable pour achever son déploiement. Renforcer l’armée et créer les conditions politiques et sécuritaires lui permettant d’exercer son autorité sont donc deux aspects d’un même processus.
Du soutien à l’armée à la capacité de l’État
Un autre élément rend le débat urgent : la fin programmée de la FINUL. La résolution 2790 du Conseil de sécurité a prolongé son mandat une dernière fois jusqu’au 31 décembre 2026, avant un retrait ordonné devant être achevé l’année suivante. Le texte fixe comme objectif que le gouvernement libanais devienne le seul fournisseur de sécurité dans le Sud et réaffirme qu’il ne doit exister ni armes ni autorité autres que celles de l’État.
À mesure que la présence internationale doit se réduire, l’écart entre les responsabilités confiées à l’armée et ses capacités devient plus difficile à maintenir. Le débat ne devrait donc plus opposer deux logiques figées : « désarmez d’abord, nous aiderons ensuite » contre « donnez-nous d’abord les moyens ».
La voie la plus réaliste consiste à organiser une montée en puissance parallèle. À chaque progrès vérifiable de l’armée et de l’État dans l’exercice de leur autorité devrait correspondre une augmentation des capacités mises à leur disposition ; chaque nouvelle capacité permettrait ensuite d’engager une étape supplémentaire. Le soutien international ne serait ni une récompense après la restauration de la souveraineté, ni un chèque en blanc : il deviendrait l’un des instruments de cette restauration.
C’est ce qui replace le débat dans la continuité des vingt dernières années. En 2006, la question de l’armée s’inscrivait dans celle, plus vaste, du soutien au Liban et au rétablissement de ses institutions. Vingt ans plus tard, le problème arrive à son terme logique : si l’on veut que les Libanais considèrent l’État comme leur protecteur, encore faut-il que celui-ci dispose d’une institution capable d’assurer effectivement cette protection.
Le succès du processus parisien ne pourra donc être évalué seulement au nombre de délégations présentes ou au montant des promesses annoncées. Il dépendra de la capacité des partenaires à répondre à trois questions : quelle mission exacte confient-ils à l’armée, quels moyens sont-ils prêts à lui fournir, et selon quelle progression ces moyens accompagneront-ils le rétablissement de l’autorité de l’État ?
En mars, les conditions n’étaient pas réunies. En septembre, certaines le sont davantage : la mission est plus clairement définie, l’échéance de la FINUL rapproche le moment où l’armée devra assumer plus de responsabilités et le travail diplomatique autour de la place de l’État s’intensifie. Mais le fait même que Paris commence par une réunion préparatoire montre que l’équation n’est pas encore entièrement résolue.
Après vingt ans, l’enjeu n’est donc plus simplement de soutenir l’armée libanaise comme facteur de stabilité. Il est de déterminer si le Liban et ses partenaires sont enfin prêts à lui donner les moyens de devenir l’instrument d’une souveraineté effectivement exercée.
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