DÉFENSE – Des armes américaines pour tous : Le Moyen-Orient transformé en arsenal

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Israël, une machine militaire alimentée par Washington
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, les commandes militaires américaines destinées à Israël ont atteint environ 21,6 milliards de dollars. Ce montant dépasse les quelque 18 milliards approuvés durant la dernière période de la présidence de Joe Biden, entre l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 et le début de l’année 2025.
Il ne s’agit plus d’un soutien exceptionnel dicté par l’urgence, mais d’un système permanent d’alimentation de la puissance militaire israélienne. Bombes de 500, 1 000 et 2 000 livres, ogives pénétrantes, missiles air-sol, systèmes de guidage de précision, roquettes guidées, hélicoptères de combat et milliers de véhicules constituent une capacité destinée non seulement à poursuivre les opérations en cours, mais aussi à soutenir une guerre régionale prolongée.
L’acquisition prévue de trente hélicoptères Apache, qui doublerait la flotte israélienne, renforcerait notamment la capacité de frapper des forces terrestres, des infrastructures, des positions fortifiées et des groupes armés. Les bombes pénétrantes prennent, quant à elles, une signification évidente dans le scénario iranien : elles sont destinées à atteindre des installations souterraines, des dépôts protégés et des centres de commandement. Washington ne finance donc pas seulement la défense d’Israël, mais consolide également sa capacité offensive et sa liberté d’action stratégique.
Les alliés arabes achètent une protection, pas leur autonomie
Parallèlement, les États-Unis autorisent des fournitures représentant plusieurs dizaines de milliards de dollars à destination de l’Arabie saoudite, du Qatar, des Émirats arabes unis, du Koweït, d’Oman, de l’Irak et de la Jordanie. À première vue, cette politique pourrait sembler contradictoire : Washington arme Israël tout en équipant les pays arabes qui redoutent à la fois l’Iran et l’expansion de la puissance israélienne.
La logique est pourtant cohérente. Les fournitures destinées aux États arabes sont soigneusement calibrées afin de renforcer leurs défenses sans remettre en cause la supériorité militaire qualitative reconnue à Israël. L’Arabie saoudite reçoit des bombes guidées, des moteurs pour chars et des munitions ; le Qatar et le Koweït obtiennent des systèmes antimissiles ; Oman bénéficie d’une assistance pour ses chasseurs F-16 ; l’Irak reçoit des hélicoptères principalement destinés au transport, à la surveillance et aux opérations contre les groupes armés.
Les alliés arabes acquièrent ainsi des équipements avancés, mais demeurent dépendants des États-Unis pour la maintenance, les modernisations, les pièces détachées, la formation, les liaisons électroniques et l’approvisionnement en munitions. Ils achètent donc de la sécurité sans parvenir à une véritable souveraineté militaire.
La guerre comme politique industrielle
Cette course aux armements représente une immense opération économique au bénéfice de l’industrie américaine. Des entreprises comme Boeing, Lockheed Martin, Raytheon, BAE Systems, Honeywell et Bell-Textron obtiennent des contrats générateurs de revenus pendant de nombreuses années. La valeur réelle d’une vente ne se limite pas au prix initial : elle englobe l’assistance technique, les pièces de rechange, les modernisations, la formation des équipages et les réapprovisionnements successifs.
Une partie des revenus pétroliers des monarchies du Golfe retourne ainsi aux États-Unis sous la forme d’achats militaires. Il s’agit d’un circuit géoéconomique bien établi : le Moyen-Orient exporte de l’énergie, accumule des excédents financiers et en transfère une partie au complexe industriel et stratégique américain.
Les autorisations accordées selon une procédure d’urgence permettent également à la Maison-Blanche de réduire la durée du contrôle parlementaire. L’urgence militaire devient ainsi un instrument politique permettant d’accélérer la conclusion des contrats et de limiter les contestations relatives aux conséquences humanitaires ou au risque d’une nouvelle escalade.
Dissuasion ou préparation de la prochaine guerre ?
Du point de vue militaire, le volume des munitions demandées montre que les États-Unis et leurs alliés ne considèrent pas qu’une véritable stabilisation de la région soit imminente. Des dizaines de milliers de bombes ne servent pas à administrer une trêve, mais à reconstituer les réserves consommées et à préparer de nouveaux cycles d’affrontements.
Israël renforce sa capacité à intervenir simultanément à Gaza, au Liban, en Syrie, au Yémen et en Iran. Les monarchies arabes cherchent, de leur côté, à protéger leurs villes, leurs bases, leurs aéroports, leurs raffineries et leurs installations pétrolières contre les missiles et les aéronefs sans pilote. La différence est fondamentale : Israël reçoit principalement des moyens de projection offensive, tandis que de nombreux partenaires arabes acquièrent des systèmes destinés à limiter les conséquences d’une guerre qu’ils ne contrôlent pas.
La question industrielle demeure également centrale. Un conflit de haute intensité consomme les munitions beaucoup plus rapidement que les usines occidentales ne peuvent les produire. Les montants considérables annoncés ne correspondent donc pas nécessairement à des livraisons immédiates : plusieurs années peuvent s’écouler entre l’autorisation, la production et le transfert. Ces accords servent aussi à réserver les capacités industrielles futures.
La domination américaine par la dépendance
Washington vend des armes à presque tout le monde, mais conserve les clefs du système. Il peut accélérer ou ralentir les livraisons, suspendre l’approvisionnement en pièces détachées, limiter certaines configurations, autoriser des modernisations ou les subordonner à des choix diplomatiques précis.
L’objectif n’est pas de construire un équilibre régional autonome, mais d’établir un réseau de dépendances militaires concentriques dont les États-Unis occupent le centre. Israël conserve sa supériorité opérationnelle ; les États arabes obtiennent protection et prestige ; l’industrie américaine engrange les contrats ; Washington préserve son influence politique.
Le résultat ne garantit cependant pas une plus grande sécurité. L’accumulation de bombes, de missiles et de systèmes avancés peut renforcer la dissuasion, mais elle abaisse également le seuil matériel d’une nouvelle guerre. Lex Moyen-Orient est armé au nom de la stabilité tout en étant méthodiquement préparé, à l’échelle industrielle, à la prochaine explosion.
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