ANALYSE – Bab el-Mandeb : Quand les Houthis monnayent leur retenue

Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0
Par une discrète diplomatie parallèle, l’administration Trump a scellé un arrangement de fait avec les Houthis. Washington s’engagerait à ne plus frapper les territoires sous leur contrôle ni à soutenir directement les forces pro-saoudiennes, en échange d’une promesse : laisser le détroit de Bab el-Mandeb ouvert à la navigation internationale. L’information, révélée le 16 septembre 2026 par Reuters, en dit long sur le nouvel équilibre des forces au Moyen-Orient.
Mascate, capitale des accommodements
La scène se joue à l’ambassade des États-Unis à Mascate, sous l’égide discrète du sultanat d’Oman.
Quelques jours plus tôt, les Houthis ont porté un coup décisif en prenant le contrôle de portions clés de la côte yéménite sur la mer Rouge.
Selon plusieurs sources citées par Reuters, les rebelles yéménites ont assuré aux responsables américains n’avoir aucune intention d’attaquer des navires américains ou internationaux, réaffirmant leur respect du cessez-le-feu conclu en mai 2025, à une exception près : les navires saoudiens.
Sur le fond, rien de nouveau. Les exigences houthies envers Riyad, fin des opérations militaires, levée des restrictions sur les ports et aéroports sous leur contrôle — restent inchangées. Mais la rencontre elle-même consacre un fait : les Houthis, par leur emprise sur Bab el-Mandeb, détiennent désormais une carte maîtresse et s’imposent comme un acteur incontournable du jeu moyen-oriental.
Une retenue qui n’est pas de la modération
Le message qu’ils adressent au monde est limpide : « La navigation internationale n’a rien à craindre de nous. »
En se posant en garants d’un passage « sûr » par le détroit, les Houthis endossent simultanément le rôle de la menace et celui du protecteur. Cette posture n’a rien d’une conversion à la modération.
Ce qu’ils ont obtenu, c’est la capacité de menacer l’un des points de passage maritimes les plus stratégiques du globe, environ 8 % du commerce pétrolier mondial et 15 % du commerce global transitent par Bab el-Mandeb, tout en se voyant reconnaître, de facto, une forme de légitimité internationale. Leur intérêt est clair : calmer les marchés, éviter une coalition internationale à leurs trousses et consolider leur nouvelle position.
Un avertissement pour Washington
Il serait naïf de croire cet arrangement définitif. Si les États-Unis venaient à reprendre une grande campagne militaire contre l’Iran, notamment contre son infrastructure énergétique, Bab el-Mandeb pourrait rapidement devenir un front annexe de cette confrontation.
Quelles que soient les assurances données aujourd’hui, la position nouvellement acquise des Houthis leur confère la capacité et le levier pour perturber gravement cette voie navigable critique en cas d’escalade future.
La vraie question : la négociation change-t-elle le comportement ?
Le débat n’est pas de savoir si Washington doit parler aux Houthis, il le fait déjà depuis le cessez-le-feu de 2025, mais si ces pourparlers modifient leur comportement, ou s’ils ne font que confirmer que la pression militaire les a élevés au rang d’acteur avec lequel Washington se sent contraint de négocier. Pour l’instant, rien n’indique que les Houthis aient abandonné leurs exigences fondamentales envers l’Arabie saoudite.
Israël : entre soulagement limité et méfiance stratégique
À Jérusalem, on perçoit l’arrangement américano-houthi comme un répit tactique, non comme une garantie durable.
Selon plusieurs médias israéliens reprenant Reuters, les Houthis ont explicitement promis lors de la réunion de Mascate de ne pas cibler les navires israéliens ni d’autres navires commerciaux à l’exception des navires saoudiens. Un élément noté comme positif, mais jugé insuffisant.
Dans les faits, Israël a relevé le niveau de préparation de sa marine face à la progression houthie près de Bab el-Mandeb, avec un déploiement accru en mer et une activation renforcée des centres de commandement, selon Yedioth Ahronoth. Des responsables de la sécurité israélienne expriment leurs craintes d’une « érosion de la dissuasion » régionale et de l’incapacité des acteurs locaux à endiguer l’avancée houthie.
Parallèlement, Israël est entré en contact indirect avec l’Arabie saoudite, via le CENTCOM américain, pour discuter d’une assistance en renseignement destinée à aider Riyad face à la menace houthie sur la mer Rouge, selon Israel Hayom. Cette coopération reste limitée : Jérusalem privilégie le partage de renseignement et insiste sur le fait que toute action militaire contre les Houthis devrait s’inscrire dans une « large coalition internationale et régionale », plutôt que dans une initiative unilatérale israélienne.
À Tel-Aviv, l’interprétation dominante est que cet arrangement consacre les Houthis comme un acteur incontournable de l’« Axe de la résistance », contrôlant de fait une partie majeure des voies maritimes régionales, y compris Bab el-Mandeb.
Même si les attaques contre les navires israéliens sont suspendues dans l’immédiat, la capacité houthie à menacer le trafic maritime reste intacte. Une pression structurelle sur l’économie et la sécurité énergétique d’Israël, notamment en cas de nouvelle escalade avec l’Iran.
Un compromis utile, mais fragile
Pour le gouvernement Netanyahu, le compromis américano-houthi est perçu comme utile à court terme, il réduit le risque immédiat d’attaques contre les navires israéliens et limite les perturbations du commerce en mer Rouge mais stratégiquement insuffisant : il ne remet pas en cause la logique houthie, ni leur alliance avec Téhéran, et leur donne une forme de reconnaissance implicite comme gardiens d’un détroit clé.
Potentiellement réversible, enfin : en cas de reprise d’une grande campagne américaine contre l’Iran ou d’escalade régionale, Bab el-Mandeb pourrait redevenir un levier de pression directement exploité contre les intérêts israéliens et leurs partenaires.
La question n’est plus de savoir si l’Amérique parle aux Houthis, mais ce que cette parole concède. Et à quel prix, pour la sécurité du monde libre.
Sources principales
- Reuters, « US officials met Iran-backed Houthis in Oman over the weekend, sources say », 16 sept. 2026.
- Analyses sur la prise de contrôle houthie de la côte ouest yéménite et ses implications sur Bab el-Mandeb (Al Jazeera Centre for Studies, France 24, Horn Review, Abaad Studies), sept. 2026.
- Comptes rendus des discussions et engagements houthis (The Media Line, Ynetnews, Modern Diplomacy), 16 sept. 2026.
- Reuters / Israel Hayom / Ahram, comptes rendus des talks USA–Houthis à Mascate et engagements sur les navires israéliens, 16 sept. 2026.
- Yedioth Ahronot, Nation.com montée en vigilance de la marine israélienne, 14 sept. 2026.
- Israel Hayom / Bombay Samachar, coordination Israël–Arabie saoudite via CENTCOM, 15–16 sept. 2026.
- CNN / ISW, analyse de la stratégie houthie sur Bab el-Mandeb et « Axe de la résistance », 12–15 sept. 2026.
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