ANALYSE – Le Groupe d’initiative de Bakou : Influences et leviers

Par David Gaüzère
Docteur en géographie sociale et humaine, spécialiste de l’Asie centrale post-soviétique – Université de Bordeaux 3, Ancien membre-associé au Centre Français de Recherche sur le Renseignement, CF2R.
Des drapeaux azerbaïdjanais dans des manifestations indépendantistes dans l’outre-mer français, des prises en otage de citoyens français à Bakou, des faux comptes pour de faux narratifs informationnels sur internet… À l’heure des ingérences de nouvelles puissances dans les affaires du monde et de leur contestation de l’ordre onusien de 1945, le Groupe d’initiative de Bakou (GIB) est ce nouvel outil utilisé depuis 2023 comme un levier parmi d’autres par l’Azerbaïdjan pour faire chanter ses adversaires, principalement la France.
La déstabilisation de l’outre-mer français, toujours réputé « colonial » pour la GIB, est la priorité azerbaïdjanaise, afin de tenter d’éloigner pour de bon Paris des affaires du Caucase.
Cependant, le GIB montre rapidement ses limites. Les territoires ultra-marins français et européens, déjà tous largement autonomes, ont des statuts différents ; les appels à la décolonisation ont des cibles variables mais uniquement calquées sur les objectifs de la diplomatie azerbaïdjanaise et ne doivent surtout pas être appliquées au territoire azerbaïdjanais lui-même ; un réchauffement des relations diplomatiques entre Paris et Bakou compromettrait en somme le devenir du GIB.
Enfin, se pose la question du rôle de l’Azerbaïdjan comme initiateur du GIB ou de marionnette au service d’autres puissances, qui ont des intérêts convergents à appeler à une déstabilisation de l’Occident et de la France pour étendre leur influence dans la vaste zone indopacifique (Turquie, Russie, Chine).
1. La chronologie historique du GIB
En juillet 2023, à l’issue de la conférence du mouvement des États non-alignés tenue à Bakou, a été créé le GIB1. Il s’agit officiellement d’une organisation non-gouvernementale se définissant agir contre la « politique néo-colonialiste » de la France et réunissant des personnalités indépendantistes de régions et de territoires français de Corse et d’outre-mer regroupés autour de personnalités politiques et économiques influentes azerbaïdjanaises. Pour les autorités françaises, le GIB n’est rien d’autre qu’une officine de propagande d’État au service des intérêts des autorités azerbaïdjanaises2.
Ainsi le précise le rapport technique UN-Notorious BIG : Une campagne numérique de manipulation de l’information ciblant les DROM-COM et la Corse, coécrit en décembre 2024 par le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) et VIGINUM (Service de vigilance et de protection de l’État contre les ingérences numériques étrangères), l’action du GIB contre la France s’est opérée en deux temps :
« – Dans un premier temps, entre juillet 2023 et février 2024, un premier réseau de comptes [sur les réseaux sociaux] au comportement inauthentique a tenté d’amplifier, à au moins cinq reprises, la visibilité des différentes conférences et déclarations publiques du GIB. Par la suite, au début des émeutes en Nouvelle-Calédonie les 15 et 16 mai 2024, une grande majorité de ces comptes a directement participé à la manœuvre informationnelle de diffusion de contenus manifestement inexacts ou trompeurs – des montages photo ou vidéo – accusant les forces de l’ordre de tuer des manifestants indépendantistes. Sur la base des données collectées sur les différents comptes X impliqués, VIGINUM confirme que ces différentes tentatives se sont appuyées sur des procédés d’amplification artificielle.
- Dans un second temps, de fin mai à mi-octobre 2024, la posture de communication du GIB a évolué en promouvant la signature de mémorandums avec des partis indépendantistes des DROM-COM, tout en renforçant ses liens avec les sphères panafricanistes. En effet, probablement en réaction à la suppression par la plateforme X d’une majorité de ses comptes relais, le GIB a cherché à tirer profit des communautés d’abonnés dont certains influenceurs autoproclamés panafricanistes disposent pour assurer une meilleure promotion de ses activités, et tenter de renforcer, sans réel succès, la diffusion de ses narratifs à l’encontre de la France ».
Parallèlement à cette campagne de désinformation, les relations entre Bakou et Paris sont devenues exécrables : sanctions économiques et financières réciproques, expulsion de diplomates français, prise en otage de touristes français accusés d’espionnage par Bakou, absence d’observateurs français indépendants dans le cadre de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe lors de la dernière élection présidentielle azerbaïdjanaise en février 2024, appel au boycott des Jeux olympiques de Paris avant et pendant l’été 2024, absence d’officiels français à la COP29 organisée en novembre 2024 à Bakou, assassinats d’opposants politiques azerbaïdjanais par des nervis à la solde de Bakou en France et volonté de Bakou de déstabiliser l’outre-mer français par une politique d’influence agressive et disposant d’une assise financière solide issue des revenus du gaz et du pétrole azerbaïdjanais4.
La raison de la détérioration des relations diplomatiques entre Paris et Bakou et de l’ingérence azerbaïdjanaise à travers le GIB est à placer dans le soutien logistique apporté par la France à l’armée arménienne durant les deux dernières guerres de l’Artsakh [Haut-Karabakh] (2020 et 2023). Malgré ce soutien et la popularité de la cause arménienne en France, où vit une importante diaspora arménienne, l’armée arménienne, numériquement faible et mal équipée, n’a pas pu résister à la superpuissance logistique et militaire des armées azerbaïdjanaise et turque fusionnées. En septembre 2023, c’en était terminé de l’Artsakh, enclave arménophone sécessionniste située à l’ouest de l’Azerbaïdjan non loin de la frontière arménienne. La prise de la région et, les jours suivants, l’expulsion quasi-totale de sa population arménophone en épuration ethnique par Bakou sans réaction internationale ont mis en avant la force répressive brutale de l’Azerbaïdjan face à la faiblesse des démocraties occidentales restées atones. Le signal était alors donné par Bakou pour régler ses comptes avec Paris par une politique de dénigrement et d’ingérences multiformes, dont le GIB était l’une des émanations5.
Le GIB comprend des représentants des autorités azerbaïdjanaises, ainsi que des personnalités indépendantistes plus ou moins connues de Corse et des DROM-COM. Le GIB priorisait au départ ses actions contre le supposé « néo-colonialisme » français, apportant son soutien aux mouvements anticoloniaux des DROM-COM. Puis, à partir de l’hiver 2024, l’ONG azerbaïdjanaise a étendu son action aux mouvements indépendantistes d’autres outre-mers européens (Saint-Martin), ainsi qu’à des minorités « opprimées » (Inde) soigneusement choisies par l’organisation. De même, le GIB a travaillé sur le passé colonial de plusieurs puissances européennes (notamment la Belgique)6.
Bakou n’a pas fait de la France la cible unique d’une offensive plus largement menée à l’encontre de tout acteur international qui exprime son soutien en faveur de l’Arménie ou fait part de son inquiétude pour les Artsakhiotes : l’Union européenne, les États-Unis, les organisations internationales (comme le Parlement européen, le Conseil de l’Europe, l’Organisation internationale de la francophonie et leurs assemblées parlementaires), les ONG telles que Freedom House, les universitaires, les analystes et les journalistes internationaux…7
Se pose alors la question de savoir si l’initiative du GIB est seulement une idée azerbaïdjanaise instaurée par Bakou pour répondre et attiser les contentieux opposant l’Azerbaïdjan à la France ou également un levier utilisé à travers l’Azerbaïdjan par d’autres puissances (Russie, Turquie, Chine) pour agir contre la France et l’Union européenne.
En mai 2024, la France a ainsi accusé l’Azerbaïdjan, mais aussi la Chine et la Russie, de s’ingérer dans les affaires intérieures de Nouvelle-Calédonie en soutenant des mouvements indépendantistes, en diffusant de la désinformation et en torpillant l’Accord de Bougeval.
L’agence d’information azerbaïdjanaise Caliber écrivait notamment en février 2026 que « le 3 février 2026, la principale alliance des partis indépendantistes de Nouvelle-Calédonie, le Front socialiste de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), a présenté au public un document intitulé « Accord sur la Kanaky », qui exige l’indépendance complète de la Kanaky vis-à-vis de la France. Le GIB a déclaré avoir été à l’origine de ce rapport. D’après les informations disponibles, le document « Accord sur la Kanaky » est une réponse à l’Accord de Bougeval, préparé à l’initiative de la France et visant à préserver l’avenir politique des Kanaks dans le cadre du statuquo colonial qui a existé pendant de nombreuses années. Cet accord constitue une réponse politique dénonçant la restriction par la France du droit à l’autodétermination du peuple kanak. Ce document exprime également une position claire et de principe contre le maintien du modèle colonial de gouvernance et de dépendance institutionnelle dont le peuple kanak a été victime pendant de nombreuses années. Il convient de noter que l’accord kanak avait été adopté le 26 avril 2025 lors d’un congrès organisé par le FLNKS en Kanaky. Durant ce congrès, un dirigeant du mouvement, Christian THEIN, actuellement emprisonné en France, avait insisté auprès des participants sur le fait que l’indépendance ne devait être décidée que sur la base d’une date précise et d’une feuille de route politique claire »10.
Le gouvernement français souligne par ailleurs l’apparition de drapeaux azerbaïdjanais lors des manifestations indépendantistes kanakes, le phénomène nouveau d’incendies d’églises chrétiennes sur le caillou par des indépendantistes kanaks radicalisés proches de la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT) et le soutien apporté aux séparatistes par des groupes de logistique liés à Bakou. Des médias azerbaïdjanais montrent des militants kanaks brandissant des portraits d’Ilham ALIIEV et des tee-shirts aux couleurs de l’Azerbaïdjan. Le journal d’État Respoublika) titre « La France doit des excuses à l’humanité » ou écrit encore que « les Français provoquent des bains de sang partout où ils posent le pied ». Des comptes sociaux pro-azerbaïdjanais sont associés à la diffusion de contenus trompeurs concernant les actions de la police française en Nouvelle-Calédonie. D’après les autorités françaises, il s’agit d’une opération massive et coordonnée opérée par des acteurs azerbaïdjanais. Les autorités azerbaïdjanaises nient, quant à elles, officiellement toute implication.
Pourtant, « depuis le printemps 2024, le GIB s’est employé à faciliter l’institutionnalisation des relations entre les mouvements indépendantistes et l’Azerbaïdjan. Cette structuration s’est notamment matérialisée par l’organisation et la médiatisation d’événements et de conférences, au cours desquels des protocoles d’entente (mémorandums), sans aucun fondement juridique, ont pu être signés entre des dirigeants azerbaïdjanais et certains leaders indépendantistes. Le 18 avril 2024, une délégation venue de Nouvelle-Calédonie a été reçue au Milli Majlis (Parlement azerbaïdjanais). À cette occasion, Omayra NAISSELINE [une cheffe indépendantiste du FLNKS] et Sahiba GAFAROVA [la présidente de l’Assemblée nationale d’Azerbaïdjan] ont signé un mémorandum affirmant la reconnaissance par l’Azerbaïdjan du droit à l’autodétermination de la Nouvelle-Calédonie. Le 30 avril 2024, dans le cadre d’une conférence organisée par le GIB, au sein des locaux des Nations unies à Vienne, son directeur, Abbas ABBASOV, a signé à son tour un mémorandum avec un représentant du parti polynésien Tavini Huiraatira. Tout comme pour le mémorandum avec la Nouvelle-Calédonie, cette signature a été largement relayée par les médias azerbaïdjanais. Lors des différentes visites effectuées par les délégations de Nouvelle-Calédonie ou de Polynésie française, les membres azerbaïdjanais de l’organisation semblent avoir servi d’intermédiaires entre les représentants indépendantistes et les institutions azerbaïdjanaises, notamment auprès du Parlement de Bakou »13.
UN-Notorious BIG évoque par ailleurs le virage panafricaniste du GIB affiché depuis l’automne 2024, illustré par la proximité d’Abbas ABASOV et de l’influenceur béninois Kemi SEBA, artisan de l’ingérence russe en Afrique pour la débarrasser de l’héritage colonial français. L’appui du GIB sur cet influenceur, comme depuis sur d’autres personnalités panafricanistes (Oumarou KOLOGO, Ashleigh SIMANGALISO PFUNYE, Fabian BADEJO…), fait de l’organisation un levier incontesté de la politique russe en Afrique. La montée de l’influence turque en Azerbaïdjan comme en Afrique depuis 2015 place là aussi le GIB comme un outil au service de cette autre influence anti-occidentale.
2. Les caractéristiques du GIB : objectifs et acteurs
Le GIB se définit, quant à lui, comme « une organisation non gouvernementale internationale dédiée au soutien de la lutte des peuples souffrant du colonialisme et du néocolonialisme, pour la liberté, l’indépendance et l’égalité des droits, y compris la protection des droits des peuples autochtones et des minorités ethniques opprimées par les autorités gouvernantes, conformément aux normes et aux principes du droit international. À travers la recherche, le plaidoyer et l’engagement international, le GIB cherche à amplifier la voix de ces communautés et à promouvoir des politiques garantissant leur dignité, leur représentation et leur développement à long terme, dans le respect du droit international »14.
Les activités de l’organisation couvrent principalement l’ensemble des zones tropicales (de fait où se situe la majeure partie des DROM-COM français) et la Corse.
Le GIB agit dans ces régions dans les domaines suivants :
- Il cherche à mettre en lumière et à documenter les « politiques coloniales » et « néocoloniales », ainsi que les droits des peuples autochtones et des minorités ethniques réprimés par les autorités ;
- Il organise des initiatives de solidarité avec les pays affectés par des « politiques coloniales » ;
- Il prépare des rapports pertinents sur les violations des droits de l’homme survenant dans des pays soumis à des « politiques coloniales » et les soumet aux institutions internationales ;
- Il vise à sensibiliser l’opinion publique mondiale à travers des conférences internationales, des forums et des campagnes d’information ;
- Il soutient la lutte pour l’indépendance et le droit à l’autodétermination conformément aux normes et aux principes du droit international ;
- Il élabore des recommandations et des propositions afin d’assurer la justice, l’égalité et les droits de l’homme dans les sociétés post-coloniales.
Après avoir ciblé la France, le GIB s’est intéressé avec autant de raccourcis historiques et de partialité à d’autres thématiques internationales post-coloniales : la colonisation belge du Congo (révolue depuis 66 ans), l’oppression supposée des Sikhs par le gouvernement indien…16
- Abbas ABBASOV est le président du GIB depuis sa création en juillet 2023. Avant de prendre la tête du GIB, Abbas ABBASOV a travaillé pendant plus de 18 ans dans les secteurs des relations gouvernementales, des affaires étrangères et de la gouvernance d’entreprise en Azerbaïdjan, incluant des postes stratégiques au sein du Fonds de pétrole d’État (SOFAZ) et de NEQSOL Holding.
Ces deux structures à l’étanchéité poreuse sont deux piliers majeurs de l’économie de l’Azerbaïdjan, représentant respectivement le secteur public (souverain) et le secteur privé (conglomérat international), en lien avec les exportations de pétrole et de gaz du pays.
Il n’est pas exclu que des fonds utilisés par le GIB, utilisés notamment pour apporter un soutien financier et juridique aux familles des militants indépendantistes kanaks incarcérés à la suite des émeutes en Nouvelle-Calédonie en mai 2024 ou encore d’autres fonds distribués comme bourses d’études à destination des étudiants ultra-marins français, proviennent de ces deux sociétés18.
- Farid CHAFIIEV occupe depuis sa création en 2019 la présidence d’AIR Center, fonction à laquelle il a été reconduit par décret présidentiel en septembre dernier. AIR Center est un think-tank, qui fait office de pont entre la recherche universitaire et l’élaboration des politiques de défense et des affaires étrangères de l’Azerbaïdjan.
- UN-Notorious BIG a d’autre part détecté la proximité de plusieurs comptes du GIB avec ceux de membres du parti présidentiel azerbaïdjanais Yeni Azərbaycan Partiyası (YAP).
- L’identique vulgate anti-arménienne utilisée de la même manière sur les comptes du GIB et du YAP, avec notamment l’attachement supposé de dirigeants français et ouest-européens au « lobby arménien », finit de confirmer l’interdépendances des deux structures.
- Le président ALIIEV a enfin assumé la paternité de l’organisation en déclarant : « Le
Groupe d’Initiative de Bakou est notre enfant »21.
3. Les limites des préceptes du GIB face aux réalités du terrain
Pour autant, la « décolonisation » des peuples n’est pas toujours un processus aisé à mener. À ce titre, les préconisations du GIB peuvent parfois se retrouver confrontées à la complexité de la réalité sur le terrain. Cette réalité, parfois impossible à regarder en face par Bakou, en dit long sur la partialité du GIB.
A- Le positionnement du GIB sur l’organisation impossible d’un Saint-Martin indépendant
Le GIB avait tenu une conférence internationale le 6 décembre 2024 sur le devenir de l’Île franco-néerlandaise de Saint-Martin et intitulée « la voix d’une île ». Des leaders indépendantistes saint-martinois y étaient conviés. Il y était alors question d’évoquer « la situation dans les domaines de l’éducation, de la santé et du développement social de Saint-Martin. L’importance de la construction de l’indépendance économique et d’une société unifiée a été mise en avant lors du panel modéré par Fabian BADEJO, ancien conseiller indépendantiste [et panafricaniste] du ministre de l’Éducation de [la partie néerlandaise de] Saint-Martin »22.
Saint-Martin est une île caribéenne divisée entre la France et les Pays-Bas depuis le Traité de Concordia signé en 1648, avec un degré d’autonomie différent d’une partie à l’autre.
Bien entendu, une certaine créolité partagée et des échanges commerciaux quotidiens pourraient de prime abord rapprocher les citoyens des deux parties.
Pour autant, en dépit du souhait de la One Saint-Martin (ONESXM), la principale organisation indépendantiste de l’île, une langue et une évolution historique et politique différentes ont creusé les particularismes locaux et rendraient difficile toute tentative d’unification des deux parties dans un seul État indépendant.
En conséquence, la population de l’île préfère dans sa large majorité évoluer dans le cadre de deux régimes de large autonomie différents. La partie française reste une collectivité territoriale d’outre-mer, tandis que la partie néerlandaise a le statut d’État-associé à la couronne néerlandaise.
B- La question sikhe et la partialisation du GIB
Un autre point de sensibilité pour le GIB est la question sikhe avec la demande d’un État sikh indépendant au Gujarat indien. Pour mettre en exergue cette sensibilité, le GIB a été à l’initiative d’une conférence internationale intitulée « la lutte contre la répression transnationale du gouvernement indien : la résistance sikhe et l’ONU » dans le cadre de la 61e session du Conseil des droits de l’homme des Nations-Unies à Genève, en Suisse, réunissant en mars 2026 des représentants de la diaspora sikhe issue de plusieurs pays occidentaux. Le but était d’y dénoncer « les politiques répressives, racistes et persécutrices du gouvernement indien »23.
Ici, dans ce cas, il intéressant de percevoir l’insistance du GIB à appuyer cet irrédentisme en particulier par rapport à d’autres irrédentismes passés sous silence en Inde (Sikkim, Assam…). La raison est la proximité du sikhisme avec l’islam. Créer un État sikh indépendant affaiblirait ainsi l’Inde hindouiste au profit d’un Pakistan allié de la Turquie et de l’Azerbaïdjan.
Toutes les indépendances populaires n’ont donc pas la même valeur pour le GIB.
C- L’Assemblée de Corse et sa demande de transposition des principes du GIB à l’Artsakh
Dans le sillage de son appui aux luttes indépendantistes dans les DROM-COM, le parlement d’Azerbaïdjan et le GIB avaient apporté leur soutien en octobre 2023 aux élus nationalistes de l’Assemblée de Corse24.
Or, après avoir soutenu pendant trois ans l’indépendantisme corse, le GIB semble aujourd’hui regretter son geste.
En effet, depuis, reprenant les préceptes idéologiques du GIB, toutes les composantes de l’Assemblée de Corse (dont les élus nationalistes, autonomistes, comme indépendantistes, dont certains en contact jusque-là avec le GIB) ont exprimé le 5 août 2026 leur soutien à la cause de l’Artsakh et leur solidarité aux réfugiés artsakhiotes chassés de l’Artsakh par l’intervention militaire de Bakou en septembre 202325.
La réaction du GIB fut le lendemain alors très vive et contrariée, avec une demande d’arrêt immédiat des contacts avec les nationalistes corses jusqu’alors soutenus : « il s’agit d’une initiative unilatérale, provocatrice et politiquement motivée qui reprend les discours géopolitiques promus par Paris, tout en ignorant les principes fondamentaux de souveraineté, d’intégrité territoriale et de non-ingérence. Les actions de ceux qui ont soutenu cette résolution ne sauraient être considérées comme l’expression indépendante de la volonté politique du peuple corse. Agissant comme des agents de la politique étrangère française, ils ont choisi de se comporter comme des instruments politiques – en réalité comme des marionnettes de Paris – plutôt que comme des représentants chargés de défendre les intérêts nationaux, la langue, la culture et l’identité de la Corse. L’hypocrisie de cette position est particulièrement flagrante. La même classe politique qui clame haut et fort son attachement à l’autodétermination à des milliers de kilomètres de distance refuse de garantir les droits linguistiques et politiques fondamentaux du peuple corse en Corse-même », pouvait-on lire dans un long communiqué du GIB. « Avant de faire des déclarations concernant le Caucase du Sud, ces représentants élus doivent répondre à plusieurs questions :
- Pourquoi continuent-ils de se soumettre à un État qui refuse à la langue corse un statut institutionnel égal ?
- Pourquoi ne font-ils pas preuve de la même détermination pour s’opposer à la politique de centralisation et d’assimilation ciblée imposée par Paris ?
- Pourquoi ont-ils recours à la rhétorique de la décolonisation à l’étranger tout en évitant de reconnaître les conséquences persistantes de la domination française sur l’identité, l’éducation, la langue et la prise de décision politique corses ? », poursuivait le communiqué.
L’Assemblée de Corse aura au moins démontré que les préceptes d’indépendance populaires tant claironnés par le GIB, n’ont finalement pas une vocation aussi universaliste que celle initialement prônée dans les textes de l’organisation.
Manifestement, ces principes ne doivent pas s’appliquer sur le sol azerbaïdjanais.
Si le GIB reste également muet sur la cause ouïghoure au Xinjiang en Chine, cela s’explique par les bonnes relations entretenues par les régimes azerbaïdjanais et turc avec Pékin. De même, si le GIB appuie le séparatisme sikh au Gujarat indien, il reste très discret sur les causes des mouvements séparatistes musulmans au Pakistan (Cachemiris de l’Azad-Cachemire, Baloutches…) et bien sûr muet sur la cause kurde.
Les limites de l’action du GIB sont ici atteintes. Le groupe démontre par sa réaction négative à une déclaration corse, qui pourtant s’appuie sur son credo, deux points précis : la variabilité des causes décoloniales à défendre et, malgré son déni affiché, son instrumentation politique par les autorités politiques d’Azerbaïdjan dans un but d’ingérence et de déstabilisation orientées vers un ou plus États choisis.
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La libération le 23 septembre dernier de Martin RYAN, l’un des deux otages français, monnayée contre la levée des sanctions financières contre l’oligarque ouzbéko-russe Alicher OUSMANOV par Bakou, permet une légère et temporaire amélioration des relations diplomatique entre Paris et Bakou et, ce faisant, atténue la lisibilité des actions du GIB dans l’outre-mer français en les plaçant momentanément en sourdine27.
Cependant, les négociations obscures de cette libération placent au second plan le rôle de la Russie derrière l’action du GIB et du gouvernement azerbaïdjanais et pose la question sur le caractère exclusivement azerbaïdjanais de l’organisation. Moscou, Ankara ou Pékin n’auraient-ils pas en effet intérêt à utiliser une telle structure pour tenter d’affaiblir la France et l’Occident dans leurs zones d’influence respective ?
L’Organisation de la Coopération de Shanghai, qui réunit depuis 1999 la Russie et la Chine place Pékin comme premier intéressé par une déstabilisation de l’outre-mer tropical français dans la zone indo-pacifique. Une nouvelle ambassade russe aux Comores depuis mars 2025 et le développement de la coopération économique et policière entre Pékin et Port-Vila pourraient amener des troubles à Mayotte et revigorer, comme en 2024, l’indépendantisme kanak, le tout dans un contexte rampant de montée générale des tensions internationales et de conflits hybrides28.
La Russie appuie de son côté les revendications comoriennes sur Mayotte, tandis que la Turquie partage avec l’Azerbaïdjan la haine de l’Arménie, traditionnellement proche de la France. Par ailleurs, la France soutient en logistique de défense la Grèce face aux prétentions turques en mer Égée.
Le GIB et son mentor azerbaïdjanais forment alors un ressort parmi d’autres de cette déstabilisation multi-zonale par la Russie, la Chine et la Turquie contre la France, l’Union européenne et leurs valeurs humanistes.
Notes
- Le Groupe d’Initiative de Bakou (GIB) a été créé par les participants à la conférence internationale intitulée « Vers l’élimination complète du colonialisme », tenue à Bakou le 6 juillet 2023, organisée par le think-tank azerbaïdjanais AIR Center dans le cadre de la réunion ministérielle du Bureau de coordination du mouvement des non-alignés, présidée par l’Azerbaïdjan pour la période 2019–2023. AIR Center beynəlxalq münasibətlərin təhlili mərkəzi avait lui été créé le 6 février 2019 par décret présidentiel d’Ilham ALIIEV, https://president.az/az/articles/view/31913 ↩
- https://www.franceinfo.fr/replay-radio/le-vrai-du-faux/les-territoires-d-outre-mer-et-la-corse-cibles-par-une-campagne-de-manipulation-de-l-azerbaidjan_8070446.html ↩
- https://www.sgdsn.gouv.fr/files/files/Publications/20241202_NP_SGDSN_VIGINUM_RAPPORT-BIG.pdf ↩
- https://www.france24.com/fr/europe/20240220-baku-connection-la-france-un-punching-ball-de-choix-pour-l-azerba%C3%AFdjan ↩
- Ingérences officiellement condamnées par une résolution adoptée en mars 2025 par l’Assemblée nationale, https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/dossiers/DLR5L17N51431 ↩
- https://azertag.az/ru/xeber/bakinskaya_iniciativnaya_gruppa_prodolzhaet_rassledovanie_zverstv_sovershennyh_belgiiskimi_kolonizatorami-3916979 ↩
- https://www.institutmontaigne.org/expressions/azerbaidjan-la-guerre-dinformation-de-bakou-contre-la-france ↩
- Une véritable campagne de manipulation de l’information à l’encontre des autorités françaises avait été instiguée par Bakou, disposant à l’instar de Moscou d’usines à trolls, entre janvier 2023 et décembre 2024, https://www.france24.com/fr/europe/20240220-baku-connection-la-france-un-punching-ball-de-choix-pour-l-azerba%C3%AFdjan ↩
- Cet accord négocié entre le ministre de l’outre-mer et les parties kanake et caldoche à la suite des émeutes de prévoyait de poser les bases du futur statut institutionnel de la Nouvelle-Calédonie. Il s’inscrit dans la continuité de l’accord de Nouméa (1998) et cherche à offrir un cadre durable pour organiser la vie politique, économique et sociale du territoire, en tenant compte des aspirations de toutes ses communautés. ↩
- https://caliber.az/post/bakinskaya-iniciativnaya-gruppa-v-kanaki-predstavlen-dokument-trebuyushij-polnoj-nezavisimosti-ot-francii ↩
- https://www.revueconflits.com/nouvelle-caledonie-le-virage-anti-chretien-des-independantistes . Le mode opératoire de ces incendies rappelle celui opéré en Artsakh après septembre 2023. ↩
- https://fr.euronews.com/2024/05/19/troubles-en-nouvelle-caledonie-pourquoi-parle-t-on-de-lazerbaidjan ↩
- https://www.sgdsn.gouv.fr/files/files/Publications/20241202_NP_SGDSN_VIGINUM_RAPPORT-BIG.pdf . Cf. en complément, https://la1ere.franceinfo.fr/des-independantistes-ultramarins-creent-un-front-de-liberation-lors-d-un-congres-en-azerbaidjan-1506923.html ↩
- https://bakuinitiative.org/fr/about-us ↩
- https://bakuinitiative.org/fr/about-us ↩
- https://azertag.az/ru/xeber/bakinskaya_iniciativnaya_gruppa_prodolzhaet_rassledovanie_zverstv_sovershennyh_belgiiskimi_kolonizatorami-3916979 + https://ru.trend.az/azerbaijan/politics/4163406.html ↩
- https://www.linkedin.com/in/abbas-abbasov-373373130 ↩
- https://www.facebook.com/BakuInitiativegroup/photos/le-directeur-%C3%A9x%C3%A9cutif-de-groupe-dinitiative-de-bakou-m-abbas-abbasov-lors-des-r%C3%A9/122153521040064406 + https://archive.ph/w5s1e ↩
- https://www.trend.az/azerbaijan/politics/4223100.html ↩
- https://www.sgdsn.gouv.fr/files/files/Publications/20241202_NP_SGDSN_VIGINUM_RAPPORT-BIG.pdf ↩
- https://archive.ph/ziOhi ↩
- https://azertag.az/fr/xeber/un_debat_intitule__la_voix_dune_le__consacre_a_saint_martin_organise_a_bakou-3319447 + https://cbctv.az/news/136017/onesxm-zayavila-o-podderzke-bakinskoi-iniciativnoi-gruppy-i-osudila-kolonializm-francii . L’article azerbaïdjanais s’en prend par ailleurs exclusivement à la France et pas à l’autre puissance coloniale que sont les Pays-Bas ; ce qui démontre ici un pilotage orienté de Bakou en fonction des « colonisateurs » désignés et de sa volonté de décrédibilisation systématique et fléchée de la France. ↩
- https://ru.trend.az/azerbaijan/politics/4163406.html + https://report.az/ru/vneshnyaya-politika/abbas-abbasov-big-dostig-uspehov-v-zashite-prav-korennyh-narodov ↩
- https://www.lepoint.fr/societe/autonomie-de-la-corse-lazerbaidjan-vote-pour-YGBUYGGSG5BCVNKLLXCGHMDKXU/ ↩
- https://www.isula.corsica/assemblea/docs/Motions/2026E5011.pdf + https://www.facebook.com/radioaypfm.tsaynaspur/posts/la-corse-r%C3%A9affirme-son-soutien-aux-arm%C3%A9niens-de-lartsakhlassembl%C3%A9e-de-corse-a-ad/1341153781521536 . Le GIB a depuis brutalement cessé du jour au lendemain toute ingérence en Corse. ↩
- https://1news.az/news/20260803102700747-Bakinskaya-Initsiativnaya-Gruppa-reshitelno-osudila-initsiativu-Assamblei-Korsiki ↩
- https://www.lemonde.fr/international/article/2026/09/23/l-azerbaidjan-gracie-le-francais-emprisonne-martin-ryan-selon-un-decret-presidentiel_6780798_3210.html ↩
- https://tass.ru/mezhdunarodnaya-panorama/23524025 + https://fr.euronews.com/2026/06/29/laustralie-et-le-vanuatu-signent-un-accord-pour-interdire-toute-base-militaire-etrangere . Pékin rêverait notamment d’une Kanaky indépendante pour s’emparer des ressources de nickel encore importantes du caillou. ↩
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