TRIBUNE – Donald Trump : Grand perturbateur ou/et simple révélateur ?

Par Jean Daspry, Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« Les idéologues sont ceux qui ne font pas de phrases interrogatives. Ceux dont le discours se plie à la logique de brièveté, de simplification extrême et d’infantilisation des médias. La télévision, surtout, suscite des arguments simplistes, doublés d’un recours systématique aux clichés … C’est comme s’il fallait masquer le réel mesurable par une formule, pour mieux éloigner la chose » (Pierre Guyotat, 2010). Ce jugement nous semble frappé au coin du bon sens à l’heure de l’infobésité, du coup de com’ permanent1. Il pourrait s’appliquer à de nombreux exemples qui touchent autant à la politique intérieure française qu’à la politique internationale. S’agissant de cette dernière, un cas d’espèce vient aussitôt à l’esprit, celui du traitement médiatique, mais pas seulement, du 47ème Président des États-Unis. Depuis son arrivée à la Maison-Blanche, le 20 janvier 2025, il ne passe pas une journée sans qu’il ne soit affublé de tous les clichés, les jugements à l’emporte-pièce, les poncifs, les lieux communs véhiculés par la bienpensance germanopratine. Si Donald Trump n’est pas exempt de critiques – loin s’en faut -, il nous paraît dangereux de s’en tenir à une approche binaire, manichéenne, de son action extérieure qui se résumerait en deux mots, le Mal, dont il serait l’incarnation et le Bien, dont il serait la désincarnation. Présenté comme le grand perturbateur du monde du XXIe siècle, ne serait-il pas également le simple révélateur de certains des maux de la planète ?
Donald Trump, grand perturbateur du monde du XXIe Siècle
« Au cœur des tempêtes »2 et à la veille d’une « apocalypse numérique », le monde aurait besoin de calme, de pondération, de pompiers plus que de pyromanes pour construire la confiance source de stabilité et de sécurité. Or, nous en sommes loin avec l’homme à la mèche blonde dont l’action extérieure peut se résumer en trois concepts : versatilité, excessivité et agressivité.
Versatilité, surtout avec ses alliés. Manifestement, Donald Trump ne connait pas la cohérence, dans son action extérieure3. C’est peu dire que la constance n’est pas la vertu cardinale du 47ème Président des États-Unis, plus encore que celle du 45ème Président des States. Vérité d’un jour n’est pas celle du lendemain. Chacune de ses déclarations aux journalistes et de ses tweets sur son réseau social est régulièrement contredite dans la foulée par le milliardaire new yorkais. Une chatte n’y retrouverait pas ses petits tant les changements de pied sont fréquents et, parfois, radicaux. Un jour, il veut en finir avec l’Alliance atlantique qui coûterait un bras aux contribuables américains. Un autre jour, il se félicite de la coopération avec ses alliés, Européens en tête de gondole. Un jour, il joue la partition du va-t-en-guerre avec le régime iranien. Un autre jour, il joue celle du diplomate à la recherche d’un espace de négociation avec le régime des Mollahs. Un jour, il appelle les Iraniens à descendre dans la rue pour casser la barraque. Un autre jour, il les abandonne lâchement sans le moindre préavis. Un jour, il estime qu’il faut lutter contre les fauteurs de trouble dans le détroit de Bab el Mandeb. Un autre, il refuse catégoriquement au Prince saoudien, MBS de bombarder les Houthis qui mettent son économie à genoux et perturbe grandement le trafic maritime dans la zone. Il aurait négocié directement avec les Houthis un accord préservant ses seuls intérêts4.
Excessivité, sur le fonds. Manifestement, Donald Trump manie à la perfection l’arme commerciale, sans la moindre retenue, contre tous ceux qui viendraient le contredire et se mettre en travers de son chemin de gloire vers un hypothétique Prix Nobel de la paix. Nous en avons un exemple récent avec la proposition baroque d’UVL de faire du Canada un « membre associé » de l’UE5 et autres « Kids Act » pour réglementer les réseaux sociaux, lors de son discours sur l’état de l’Union à Bruxelles le 16 septembre … tout ceci sans la moindre concertation avec les États membres6. La réaction du Président américain ne se fait pas attendre. Il menace aussitôt l’Europe, qui par ailleurs n’assume pas sa part du fardeau dans la défense du continent, de violentes représailles commerciales. Il y a fort à parier que notre « Gauleiterin » rentrera rapidement dans les rangs. Donald Trump ne fait jamais dans la demi-mesure. Il commence toujours par frapper avant de faire, parfois, machine arrière surtout lorsque l’adversaire est coriace comme la Chine. À maints égards, face à l’activité diplomatique américaine trumpiste aussi échevelée que débridée, Pékin apparaît comme un facteur de stabilité, plus prévisible et plus cohérent que son rival américain qui sait parfaitement combiner la pensée et l’action7. Un nouveau monde se dessine. Qui l’emportera en définitive de deux compétiteurs ?
Agressivité dans la forme. Manifestement, Donald Trump, le rustre ignore les règles élémentaires du savoir-vivre et les usages ancestraux du protocole diplomatique. C’est un grossier personnage. Donald Trump fait preuve d’une brutalité décomplexée. Qui ne se souvient-il pas de la séquence qui se déroule dans le bureau ovale de la Maison-Blanche devant micros et caméras, au cours de laquelle Donald Trump et J. D. Vance soumettent Volodymyr Zelensky Z à un flot ininterrompu de critiques tant sur sa tenue vestimentaire que son ingratitude envers l’Amérique ? Qui ne se souvient-il pas des séances d’humiliation inaccoutumées dans pareil cadre de ses alliés occidentaux qu’il accuse de tous les maux en présence du Secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, particulièrement servile et applaventriste ? Qui ne se souvient-il pas des leçons faites à ses mêmes alliés de ne lui avoir prêté main forte pour lutter contre les menées de l’Iran dans le détroit d’Ormuz alors même qu’il n’avait pas cru bon ni de les informer, ni de les consulter sur sa stratégie guerrière dans la région ? Qui ne se souvient-il pas de l’humiliation qu’il inflige à la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen lors du sommet de Turnberry en juillet 2025 et qui se traduit par la soumission volontaire de la Dame blonde aux Diktats du magnat à la mèche blonde ? Et cette liste est loin d’être exhaustive.
En cette fin d’année 2026, et en dépit de son action échevelée et de sa brutalité décomplexée, Donald Trump, sorte de parrain de l’Occident, met en évidence la prééminence de la rivalité sur la solidarité, de la confrontation sur la coopération.
Donald Trump, simple révélateur des maux du monde du XXIe Siècle
Force est de constater que le monde a complétement changé au cours des trois décennies passées en raison de la combinaison des trois principaux facteurs suivants : l’hyperpuissance américaine contrebalancée par le dragon chinois, l’impuissance européenne préoccupante et l’effacement progressif mais irréversible de la gouvernance mondiale du XXe siècle.
L’hyperpuissance militaire américaine contrebalancée par l’affirmation de la puissance économique et commerciale chinoise. Nous sommes insensiblement passés du triangle Washington-Moscou-Pékin8 qui donne le la du XXe siècle au duopole Washington qui tient le haut du pavé au XXIe siècle. Pendant que la Russie de Vladimir Poutine prétend combattre seule « l’Occident collectif » en détruisant l’Ukraine, la Chine de Xi Jinping cherche à prendre le contrôle du capitalisme global en restant communiste, les États-Unis de Donald Trump versent dans l’illibéralisme pour maintenir leur prééminence sur le monde9. À tour de rôle, le président chinois reçoit son homologue américain à Pékin (mai 2026) et ce dernier traite son alter ego (septembre 2026) à Washington10. Une sorte de nouveau Yalta qui se déroule tantôt sur les bords du Yongding, tantôt sur les bords du Potomac. Fini le temps de la diplomatie des bords de la mer Noire. Entre les deux Supergrands est établi un lien entre échanges commerciaux et questions militaires. Les penseurs chinois estiment que les États-Unis seraient en état de « ménopause hégémonique » alors que Pékin opérerait son « basculement thalassocratique ». Vaste programme ! Aujourd’hui, force est de constater que la politique internationale conjugue la violence des passions, l’enchevêtrement des intérêts et des valeurs et le caractère des protagonistes.
L’impuissance européenne préoccupante. Selon des responsables de la défense réunis à Rome, le 2 septembre 2026, à la demande de la Conférence sur la sécurité de Munich : « L’Europe n’est pas en mesure de soutenir une longue guerre d’attrition contre la Russie ». Qui plus est, les Européens manquent de certains moyens indispensables pour combattre « sous le seuil nucléaire »11. L’Europe est donc incapable de se défendre sans les États-Unis et son bras armé, l’OTAN. Le constat est sans appel et démontre la futilité des débats existentiels entre les Dames UVL et Kallas au sein du Machin sur l’avenir de l’inexistante politique étrangère européenne commune et de son pléthorique service diplomatique12. Pendant ce temps-là, le roi Europe est nu comme un ver13. Nos brillants fédérastes n’avaient anticipé ni la déferlante commerciale chinoise sur le continent qui conduirait à sa désindustrialisation, ni la montée exponentielle des nouvelles technologies dans le monde du XXIe siècle tels : éoliennes, panneaux solaires et, bien évidemment, l’Intelligence artificielle (IA)14 … autres joyeusetés du monde numérique15. Ils préfèrent édicter ad nauseam de nouvelles normes, de nouvelles procédures, de nouvelles sanctions contre les Damnés de la Terre, pensant défendre ainsi les intérêts bien compris des citoyens européens16. Dans ce contexte, Donald Trump ne fait qu’appuyer où ça fait mal avec dans la continuité de ses prédécesseurs.
L’effacement de la gouvernance mondiale du XXe siècle. Alors que le système multilatéral mis en place – en grande partie à l’initiative des Américains à l’issue de la Seconde Guerre mondiale – est bien mal en point depuis plusieurs années, Donald Trump ne fait que lui asséner le coup de grâce. À cet égard, il se situe dans une logique constante propre aux États-Unis. La « nation indispensable » ne saurait se soumettre aux règles de droit commun édictées pour ses partenaires, concurrents, rivaux et ennemis. Elle se situe au-dessus ou en dehors du droit international. Il est vrai que les États-Unis, qu’elle que soit l’administration – démocrate ou républicaine – ont toujours su limiter les contraintes qui pesaient sur le pays comme le démontre l’exemple des hydrocarbures, de la justice pénale internationale. Il serait évidemment trop réducteur d’attribuer à la seule administration Trump ce mouvement de contestation de la gouvernance mondiale du XXe siècle. Les relations internationales sont désormais régies par les rapports de force et non par la bienveillance du droit et d’organisations multilatérales impuissantes et coûteuses. Les relations internationales sont désormais soumises à une logique transactionnelle répondant aux exigences de l’Oncle Sam qui modifie profondément la pratique diplomatique traditionnelle. Ceci constitue une rupture fondamentale dont les effets sont sous-estimés par l’Union européenne.
Les indigents de la pensée ou la tyrannie du présent
« Donald Trump transforme la politique internationale en feuilleton permanent : pas un jour sans une déclaration, pas une nuit sans rebondissement. Cette saturation médiatique détourne l’attention des mutations profondes du système international. Le risque existe que tout effort d’analyse et de prévision se perde dans les méandres du discours trumpiste sans voir les véritables manœuvres géopolitiques »17. N’est-ce pas le risque que courent nos exégètes à la petite semaine, nos chercheurs idéologues, nos experts des plateaux de télévision, voire parfois/souvent nos brillants dirigeants obnubilés par la course au commentaire à chaud d’une actualité échevelée. Il n’est pire sourd que celui qui ne veut entendre … l’important par rapport à l’insignifiant. N’est-ce pas le mal profond dont est atteint le XXIe siècle, de ce siècle qui entend substituer l’intelligence artificielle (IA) à l’intelligence humaine (IH) ? Il devient urgent e s’interroger sur les racines du mal d’une société internationale sans cap ni boussole qui court droit dans le mur en klaxonnant tant elle se refuse à penser contre elle-même. Mais, les faits sont têtus. Et, jour après jour, le réel se rappelle à son bon souvenir. En dernière analyse et, à la lumière de presque deux années à la Maison-Blanche, si Donald Trump peut/doit être qualifié de grand perturbateur de l’ordre mondial, il en est assurément aussi le simple révélateur.
Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
Notes
- Arnaud Benedetti, Le coup de com’ permanent, Les éditions du Cerf, 2018. ↩
- Thierry de Montbrial/Dominique David, IFRI. Rapport annuel mondial sur le système économique et les stratégies, Au cœur des tempêtes. Où va l’Europe ? Les Amériques de Trump. Fractures techno-informationnelles, Ramsès, édition 2027, 2026. ↩
- Jean Daspry, Donald Trump ou la diplomatie du Docteur Coué, www.lediplomate.media , 16 juillet 2026. ↩
- Adrien Jaulmes, Comment Donald Trump a négocié avec les Houthistes, délaissant ses alliés saoudiens, Le Figaro, 18 septembre 2026, p. 11. ↩
- Fabien Escalona, Devant le Parlement européen, Ursula von der Leyen fait une rentrée laborieuse et patauge dans ses contradictions, www.mediapart.fr , 16 septembre 2026. ↩
- Sophie Fay/Philippe Jacqué/Alexandre Lepoutre, L’invitation inédite d’Ursula von der Leyen au Canada, Le Monde, 18 septembre 2026, pp. 2-3. ↩
- Alain Frachon, Quand Trump sert les intérêts chinois, Le Monde, 18 septembre 2026, p. 30. ↩
- Michel Tatu, Le triangle Washington-Moscou- Pékin et les deux Europe, Casterman, 1972. ↩
- Thomas Gomart, Qui contrôle qui ? Les nouveaux rapports de force mondiaux, Tallandier, 2026, pp. 205-206. ↩
- Harold Thibault, Les faux pas diplomatique de Donald Trump avec Xi Jinping, Le Monde, 1er octobre 2026, p. 5. ↩
- La guerre à l’ombre des arsenaux nucléaires, Le Canard enchainé, 16 septembre 2026, p. 1. ↩
- Cédric Vallet, La bataille entre Ursula von der Leyen et Kaja Kallas fragilise la diplomatie européenne, www.mediapart.fr , 15 septembre 2026. ↩
- Jean Daspry, Europe : un Rêve échafaudé au Royaume d’Utopie, www.lediplomate.media , 15 septembre 2026. ↩
- Éditorial, L’impérieuse nécessité de reprendre la main sur l’IA, Le Monde, 16 septembre 2026. ↩
- Éditorial, L’Europe a la volonté d’agir pour se protéger, Le Monde, 18 septembre 2026, p. 30. ↩
- Sophie Fay/Philippe Jacqué, Ursula von der Leyen promet une Europe qui protège, Le Monde, 18 septembre 2026, p. 2. ↩
- Thomas Gomart, précité, pp. 11-12. ↩
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