ÉCONOMIE – La rivalité franco-allemande dans les industries d’armement terrestre (2015-2026) : Coopérations inachevées, souveraineté industrielle et réarmement européen

Par François Souty
« La bonne nouvelle ne suffit pas à la guerre sans puissance matérielle. »
— Charles de Gaulle, La France et son armée, Paris Plon, 1938.
« Lorsque les engagements opérationnels sont en hausse et le budget en baisse, j’appelle cela un grand écart. »
— Général Pierre de Villiers, Servir, Paris, Fayard, 2017.
Résumé exécutif
Entre 2015 et 2026, la compétition industrielle terrestre franco-allemande révèle les contradictions d’une ambition européenne de défense qui demeure largement tributaire des stratégies nationales. La France conserve une base industrielle intégrée, une tradition d’autonomie stratégique et des matériels éprouvés, notamment le char Leclerc et le canon CAESAR. L’Allemagne dispose d’une puissance industrielle et commerciale supérieure dans plusieurs segments, portée par Rheinmetall, KNDS et les débouchés internationaux du Leopard 2, tandis que le réarmement engagé depuis 2022 accroît ses capacités de financement et de production.
La guerre en Ukraine a cependant profondément renouvelé les termes du travail. L’artillerie, les munitions, la protection des blindés, les drones et les systèmes robotisés imposent de réévaluer les doctrines d’emploi, les cadences industrielles et les conditions de disponibilité opérationnelle. La performance d’un matériel ne suffit plus : sa capacité à être produit en nombre (donc des économies d’échelle vitales), entretenu, modernisé et intégré à un système de combat cohérent devient déterminante. Les difficultés du programme MGCS, destiné à préparer le renouvellement des chars lourds, illustrent les limites de la coopération lorsque les ambitions stratégiques industrielles, les responsabilités de maîtrise d’œuvre, les exigences opérationnelles et les perspectives d’exportation divergent. Les mêmes tensions se retrouvent, à des degrés variables, dans les véhicules blindés, l’artillerie et les munitions. La coopération ne saurait donc reposer sur le seul affichage politique d’un équipement commun : elle suppose des objectifs partagés, une gouvernance équilibrée et des engagements industriels durables.
La France doit préserver les capacités souveraines indispensables à ses forces, accélérer la disponibilité de ses équipements et consolider les filières de production de munitions, d’artillerie et de systèmes terrestres de nouvelle génération. L’Allemagne, de son côté, ne saurait convertir son effort financier et son poids industriel en leadership européen incontesté sans susciter des interrogations sur la répartition des responsabilités et la place des autres États membres. Dans un marché mondial dominé par la puissance d’échelle américaine, la fragmentation européenne accroît les dépendances, disperse les investissements et affaiblit la capacité collective à définir les standards futurs.
Le grand enjeu n’est donc pas seulement de rapprocher deux industries, mais de mesurer comment faire converger les politiques nationales de défense des États membres autour d’une matrice commune de besoins opérationnels, de programmation, de production et d’acquisition. Il appartient à la France et à l’Allemagne de proposer cette matrice et de la rendre réellement et effectivement acceptable par leurs partenaires. Or, jusqu’ici, elles n’y sont pas parvenues. Les choix industriels allemands peuvent même donner le sentiment d’une tentation hégémonique solitaire ou éventuellement partagée sur ses seules matrices : cette tentation hégémonique ne saurait, en aucun cas, convenir ni à la France ni à nombre d’autres États membres. Une annexe spécifique examine les achats d’armements américains par l’Allemagne et par d’autres pays européens : ils traduisent parfois une préférence stratégique ou opérationnelle, parfois l’insuffisance des offres européennes, mais aussi la difficulté à coordonner les commandes et à partager les choix industriels, pourtant stratégiques. Malgré des évolutions récentes, la préférence de nombreux états européens pour l’achat « sur étagère » demeure hélas une alternative immédiate et majeure à la construction d’une base industrielle européenne cohérente. La question décisive est de savoir si les Européens accepteront de dépasser ces stratégies nationales pour organiser ensemble leur réarmement, sans substituer à la dépendance extérieure une domination intra-européenne.
Introduction : retour de la guerre terrestre et limites de la coopération industrielle européenne
Le retour de la guerre de haute intensité sur le continent européen, depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, impose de repenser les conditions de la puissance militaire européenne. L’accroissement des budgets de défense, la reconstitution des stocks de munitions, le développement des capacités industrielles et la protection contre les menaces balistiques sont devenus des priorités stratégiques. Dans cette nouvelle configuration, l’Allemagne dispose d’atouts financiers et industriels considérables, renforcés par le tournant de la Zeitenwende (litt. « Le Grand Virage des Temps ») et par la mobilisation de moyens budgétaires exceptionnels. La France conserve cependant des attributs de souveraineté militaire que la seule comparaison des dépenses ne permet pas de mesurer : une force de dissuasion nucléaire indépendante, reposant sur deux composantes (océanique et aéroportée), la maîtrise de vecteurs stratégiques nationaux et une compétence singulière, en fait unique, dans la propulsion nucléaire navale, qui ne saurait être négociée.¹
Cette divergence entre puissance financière et autonomie stratégique éclaire une tension ancienne, désormais accentuée par le réarmement allemand : la capacité à consacrer davantage de ressources à la défense suffit-elle à conférer un rôle prépondérant dans la définition des priorités militaires européennes ? La France doit reconnaître les conséquences de plusieurs décennies d’arbitrages budgétaires défavorables à ses armées, au profit notamment des dépenses sociales, des charges de fonctionnement et de la prise en charge croissante des coûts d’une immigration non maîtrisée. Cette situation, qui relève de choix politiques successifs plutôt que d’une seule orientation gouvernementale, a fragilisé certaines capacités et limité les investissements nécessaires à la préparation des conflits de haute intensité. Elle n’a toutefois pas effacé les compétences stratégiques que la France a patiemment constituées, ni la responsabilité particulière que lui confère son autonomie de décision nucléaire.
Les missiles et les systèmes antimissiles constituent un terrain privilégié pour examiner cette relation complexe entre moyens financiers, capacités industrielles et souveraineté. Les choix effectués en matière de défense aérienne et antimissile, les commandes de systèmes européens ou américains, ainsi que les programmes de frappe dans la profondeur révèlent des conceptions parfois différentes de la sécurité collective. Ils soulèvent une question essentielle : comment mobiliser la puissance économique allemande et les ressources communes européennes sans que les différences de financement ne deviennent un principe de hiérarchie stratégique entre États ? L’enjeu dépasse la compétition industrielle. Il concerne la capacité de l’Europe à protéger son territoire, à réduire ses dépendances extérieures et à conserver une liberté réelle d’appréciation et de décision.
Dans une perspective gaullienne, l’alliance et la coopération ne sauraient impliquer l’abandon de la souveraineté nationale sur les intérêts vitaux. La dissuasion nucléaire française ne constitue pas une simple contribution parmi d’autres à une défense européenne intégrée : elle procède d’une responsabilité politique propre, dont l’exercice ne peut être transféré par la seule mise en commun de financements ou de capacités industrielles. Pour autant, l’indépendance ne signifie ni autarcie ni refus des coopérations. Elle exige, au contraire, que celles-ci soient organisées sur une base équilibrée, en tenant compte des compétences, des responsabilités et des intérêts de chaque partenaire.
L’analyse comparera d’abord les trajectoires budgétaires et les attributs de souveraineté des deux pays, puis examinera leurs capacités industrielles, leurs choix de missiles et leurs orientations en matière de défense antimissile, avant de dégager les conditions d’une coopération européenne associant les moyens allemands à la responsabilité stratégique française sans sacrifier l’indépendance de décision des États. Les données budgétaires détaillées et l’architecture des programmes européens seront présentées dans deux annexes distinctes, afin de préserver au corps de l’article sa cohérence analytique et de concentrer la démonstration sur la relation entre puissance militaire, coopération et souveraineté.
I. Deux puissances industrielles, deux stratégies terrestres : 2015-2026
La comparaison franco-allemande révèle deux modèles de puissance militaire et industrielle aux ressources comme aux fragilités différentes : la France a cherché depuis des décennies, et jusqu’ici, à préserver une autonomie opérationnelle adossée à une base industrielle intégrée, tandis que l’Allemagne mobilise depuis quelques années seulement sa profondeur industrielle, ses succès à l’exportation et, depuis 2022, un effort de réarmement considérable. Au-delà des équipements et des capacités de production, c’est donc la confrontation de deux conceptions de la souveraineté, du marché et de la puissance européenne qu’il convient d’examiner.
A. La France : préserver une industrie intégrée, mais aussi renouveler les capacités
La France aborde la période étudiée avec un atout industriel distinctif, hérité de plusieurs décennies : la possibilité de concevoir, de produire et de maintenir sur son territoire une large gamme d’équipements terrestres, depuis les véhicules blindés jusqu’à l’artillerie, aux systèmes de communication et aux munitions. Cette autonomie relative résulte d’une politique de défense construite sur plusieurs décennies, qui associe les besoins des armées, la Direction générale de l’armement (DGA) et un ensemble d’entreprises spécialisées. Elle ne signifie toutefois ni autosuffisance absolue ni capacité illimitée de production. La question centrale est celle de la pérennité de cet appareil industriel lorsque les commandes nationales restent contraintes et que les besoins militaires évoluent plus rapidement que les programmes de renouvellement.
Le char Leclerc illustre cette contradiction. Conçu pendant la guerre froide et entré en service dans les années 1990, il demeure un système majeur de l’armée de Terre, mais son maintien en condition opérationnelle et sa modernisation deviennent des enjeux croissants. Le programme de rénovation XLR vise à prolonger sa durée de vie et à améliorer son intégration numérique au sein du système SCORPION. En janvier 2025, la DGA a annoncé une commande supplémentaire de cent chars rénovés, portant à deux cents le nombre de chars commandés dans le cadre de ce programme.² Ces chiffres doivent être interprétés avec précision : ils désignent des commandes et des objectifs de rénovation, non un nombre de chars immédiatement disponibles au combat.
La faiblesse des effectifs disponibles peut devenir un enjeu stratégique majeur. Le programme initial du Leclerc, lancé à la fin des années 1970 et développé au cours des années suivantes, visait un parc de l’ordre de 1 400 chars pour l’armée de Terre. Après plusieurs réductions successives, seuls 406 chars ont été produits. Les effectifs opérationnels sont aujourd’hui estimés à environ 200 à 240 chars Leclerc, selon les périmètres retenus. Cette réduction considérable intervient alors que les exigences géographiques et opérationnelles du combat terrestre de haute intensité retrouvent une importance comparable à celle qui prévalait pendant la guerre froide. La France doit donc faire face à un décalage entre l’étendue des missions qu’elle entend pouvoir remplir et le volume des moyens blindés lourds dont elle dispose effectivement.
Le Leclerc se trouve ainsi dans une situation de transition prolongée, avec des effectifs extrêmement réduits. Le futur système de combat terrestre franco-allemand est appelé à prendre la relève, mais son calendrier ne permet pas de considérer le renouvellement comme acquis à court terme. Il faut donc éviter que l’attente d’un système futur ne conduise à sous-estimer les investissements nécessaires dans les matériels existants, leurs équipements de protection, leurs moyens de communication, leurs pièces de rechange et les compétences techniques indispensables à leur entretien. Une armée ne peut différer indéfiniment la modernisation d’un parc au motif qu’un programme de nouvelle génération doit, à terme, le remplacer.
L’artillerie offre une image différente. Le CAESAR (« Camion équipé d’un système d’artillerie »), système de canon automoteur de 155 mm monté sur camion, associe mobilité, portée, précision et relative facilité de déploiement. Son succès à l’exportation et son emploi en Ukraine ont renforcé sa visibilité internationale. Il constitue un exemple de la capacité française à développer un équipement spécialisé dont les qualités répondent à des besoins opérationnels identifiables. Mais le succès commercial ne suffit pas à garantir que les besoins nationaux seront satisfaits dans les délais souhaités. L’augmentation de la production, la disponibilité des tubes, l’approvisionnement en composants et en munitions, ainsi que les capacités de maintenance doivent être considérés comme des éléments constitutifs du système d’armes.³
La même logique s’applique aux véhicules du programme SCORPION, notamment le Griffon, le Jaguar et le Serval. Leur intégration dans un système de combat collaboratif vise à améliorer le partage de l’information, la coordination des unités et la réactivité tactique. Cependant, l’efficacité de cette architecture dépend de l’état de préparation des unités, de la disponibilité des véhicules, des stocks de pièces et de la capacité à remplacer les équipements perdus ou endommagés. L’innovation numérique ne dispense donc pas d’une politique industrielle de masse ; elle la rend plus exigeante.
Le problème français tient moins à l’absence de compétences qu’à la difficulté de maintenir simultanément un outil industriel souverain, une gamme de matériels cohérente et des capacités de production adaptées à une crise financière et budgétaire prolongée. La commande publique doit soutenir les compétences entre deux générations d’équipements, sans pour autant immobiliser durablement les ressources dans des systèmes dont les performances ne correspondraient plus aux besoins. L’exportation peut élargir les séries et amortir les coûts fixes, mais elle expose aussi les industriels aux arbitrages des clients étrangers, aux calendriers de livraison et à la concurrence de groupes mieux placés sur certains segments.
La question stratégique française est donc celle d’un équilibre : préserver une capacité nationale de conception et d’adaptation, tout en augmentant les volumes de production et en organisant des coopérations qui ne compromettent ni la disponibilité des matériels ni la liberté d’emploi des forces. C’est cet équilibre, davantage que la seule comparaison des performances techniques, qui doit guider l’évaluation de l’industrie terrestre française.
B. L’Allemagne : puissance industrielle, profondeur commerciale et accélération du réarmement
La situation allemande est différente par la structure de son industrie et par l’ampleur de certains de ses marchés. Rheinmetall occupe une place majeure dans les munitions, les canons, les véhicules et les systèmes de combat, tandis que KNDS Deutschland, issu de Krauss-Maffei Wegmann, conserve un rôle central dans les chars et les véhicules blindés. À ces groupes s’ajoutent des entreprises spécialisées dans les capteurs, les transmissions, les systèmes de protection et les composants. Cette base industrielle bénéficie de débouchés nationaux et d’une clientèle importante à l’exportation, notamment autour du Leopard 2 et des systèmes associés.
Le Leopard 2 constitue à cet égard un contraste utile avec le Leclerc. Sa diffusion internationale, les modernisations successives et l’existence d’une famille de versions facilitent la constitution de séries et l’entretien d’un écosystème industriel. Cette diffusion ne signifie pas que tous les utilisateurs disposent des mêmes capacités ni que les versions soient directement interchangeables. Elle procure néanmoins une profondeur commerciale qui peut soutenir les investissements et les évolutions techniques. Le Boxer, développé dans un cadre multinational, illustre une autre voie : une plateforme modulaire pouvant accueillir différentes configurations selon les exigences des utilisateurs. Ces programmes témoignent de la capacité de l’industrie allemande à articuler développement, production et débouchés internationaux.
La guerre en Ukraine a cependant révélé que la profondeur industrielle ne pouvait être déduite des seules performances exportatrices. Les stocks disponibles, les délais de livraison, les capacités de réparation et la reconstitution des équipements transférés à l’Ukraine ont soulevé des questions sur l’état de préparation de la Bundeswehr. Le réarmement annoncé à partir de 2022 répond à cette difficulté, mais il ne transforme pas instantanément les capacités de production ni les chaînes d’approvisionnement.
La Zeitenwende proclamée par Olaf Scholz le 27 février 2022 a marqué un changement politique majeur. Le fonds spécial de cent milliards d’euros, créé par la loi du 1er juillet 2022, devait financer une accélération des acquisitions et contribuer à la modernisation des forces armées.⁴ La rupture est considérable dans le discours stratégique et dans l’organisation du financement. Elle doit néanmoins être mesurée à l’aune des contrats passés, des matériels livrés, des personnels disponibles et de la capacité à maintenir les nouveaux équipements sur la durée.
Les chiffres budgétaires doivent ici être maniés avec précaution. Le budget fédéral ordinaire, les dépenses financées par le fonds spécial et les dépenses militaires comptabilisées selon les critères de l’OTAN ne recouvrent pas exactement les mêmes périmètres. Pour 2025, le rapport annuel du commissaire parlementaire allemand aux forces armées indique environ 62,3 milliards d’euros de crédits dans le budget ordinaire de la défense, dont 59,4 milliards effectivement dépensés. Sur le fonds spécial, environ 24 milliards étaient prévus et 19,5 milliards ont été consommés.⁵ Ces données montrent que l’accroissement des ressources disponibles ne garantit pas leur exécution intégrale : les capacités de production, les délais contractuels et les difficultés de réalisation des programmes peuvent limiter la conversion des crédits en équipements.
L’enjeu est donc double. L’Allemagne doit combler les déficits de disponibilité et de préparation de ses forces, tout en convertissant l’augmentation de la demande publique en investissements industriels durables. Elle doit également arbitrer entre les besoins de la Bundeswehr, les engagements envers ses partenaires, les transferts d’équipements et les commandes à l’exportation. La montée en puissance de Rheinmetall et d’autres industriels allemands peut améliorer la capacité européenne de production ; elle peut aussi renforcer les asymétries au sein de l’Europe si les commandes nationales et les choix d’équipement se concentrent durablement autour des gammes allemandes.
Il serait toutefois erroné de résumer cette évolution à une supériorité industrielle allemande absolue. La France conserve des compétences propres, notamment dans l’artillerie mobile, les systèmes intégrés et certaines technologies critiques. L’Allemagne possède une profondeur commerciale et des volumes qui lui donnent des avantages sur plusieurs segments, mais elle demeure confrontée à des contraintes de recrutement, d’approvisionnement et de transformation des crédits en équipements disponibles. La comparaison doit donc porter sur la capacité de chaque pays à traduire son appareil industriel en puissance militaire effective.
C. Deux modèles économiques et stratégiques : concurrence, exportation et souveraineté
La comparaison franco-allemande révèle moins une opposition entre une industrie française autonome et une industrie allemande tournée vers l’exportation qu’une différence de structure, d’échelle et de spécialisation. La France cherche à conserver une capacité relativement complète de conception et de production, indispensable à sa liberté d’action militaire. L’Allemagne dispose d’un tissu industriel dont certains segments bénéficient de marchés plus larges, d’une diffusion internationale plus étendue et d’une forte spécialisation dans les véhicules lourds et les munitions. Les deux modèles comportent donc chacun des avantages et des vulnérabilités.
La structure des commandes joue un rôle décisif. Une série limitée renchérit le coût unitaire, réduit les possibilités d’apprentissage industriel et rend plus difficile l’amortissement des investissements de production. À l’inverse, un marché plus large peut favoriser la standardisation, l’entretien d’une chaîne industrielle et le financement des améliorations successives. Mais les économies d’échelle ne sont jamais automatiques : elles dépendent de la stabilité des commandes, de la compatibilité des exigences militaires, des contrats d’exportation et de la capacité des industriels à éviter une multiplication excessive des variantes.
L’exportation constitue ainsi un facteur de puissance, mais aussi une source de tension entre partenaires. Deux États peuvent vouloir mutualiser le développement d’un système tout en cherchant à préserver la maîtrise de ses composants, les emplois associés et la liberté de commercialiser le produit à l’étranger. Ces intérêts ne coïncident pas nécessairement. Le partage industriel peut devenir un objet de négociation politique, même lorsque les entreprises disposent de compétences complémentaires. Les décisions techniques se trouvent alors étroitement liées aux arbitrages sur les sites de production, les droits de propriété intellectuelle, les volumes de commande et les retombées économiques nationales.
La constitution de KNDS, qui associe les activités françaises de Nexter et allemandes de Krauss-Maffei Wegmann, représente une tentative majeure de rapprochement industriel. Elle permet de réunir des compétences et des gammes complémentaires, sans effacer pour autant les intérêts des deux pays ni les différences entre leurs forces armées. Le groupe a publié pour 2024 un carnet de commandes de 23,5 milliards d’euros, porté par les programmes Leopard 2, Boxer, CAESAR, Serval et les commandes de munitions.⁶ Ces résultats traduisent l’expansion du marché européen de la défense, mais ne doivent pas masquer les différences de poids entre les activités françaises et allemandes du groupe, ni être interprétés comme une mesure directe de leur contribution respective à la défense nationale.
La concurrence ne se limite pas aux entreprises françaises et allemandes. Les industriels américains, britanniques, sud-coréens, israéliens et d’autres pays se positionnent sur les marchés européens et internationaux. Les achats de matériels étrangers peuvent accélérer la modernisation des forces ou répondre à une urgence opérationnelle ; ils peuvent aussi déplacer vers l’extérieur une partie de la valeur industrielle, des compétences et de la maintenance. L’arbitrage ne saurait être tranché par un principe abstrait d’autarcie : il faut comparer rationnellement, à l’aune de critères économiques stricts, les délais, les coûts complets, les performances, les dépendances logistiques et les possibilités de coopération.
L’environnement réglementaire européen mérite une analyse spécifique, car il est trop peu souvent évalué avec la rigueur juridique et institutionnelle indispensable. Les règles de concurrence et de contrôle des aides d’État s’appliquent dans un cadre qui prévoit aussi des dispositions propres à la sécurité et à la défense. Elles ne constituent donc pas une interdiction générale du soutien public ou de la consolidation industrielle. Toutefois, certaines méthodes d’analyse des services de la Commission européenne, la fragmentation des commandes, les différences de soutien national et les contraintes de coopération transfrontalière peuvent limiter la capacité des entreprises européennes à constituer des séries suffisamment importantes et à investir à long terme. La comparaison avec les États-Unis devra examiner non seulement les règles juridiques, mais aussi l’intégration du marché fédéral, le rôle de la commande publique et la prévisibilité des programmes du Pentagone. Cette question, déjà traitée dans l’un de nos récents articles, est développée en annexe 4, afin de ne pas confondre l’analyse industrielle avec une critique générale trop simpliste du droit de la concurrence.
Au terme de cette première comparaison, le problème central apparaît clairement : la France et l’Allemagne disposent de compétences qui pourraient se renforcer mutuellement, mais elles restent soumises à des systèmes de commande, des priorités militaires et des intérêts commerciaux qui ne convergent pas spontanément. La coopération ne peut donc être considérée comme une fin en soi. Elle doit être évaluée selon sa capacité à élargir les séries, à réduire les délais, à préserver les compétences critiques et à fournir aux forces des matériels disponibles dans des conditions opérationnelles crédibles.
II. Les limites de la coopération franco-allemande : du MGCS aux capacités terrestres
L’ambition de construire une base industrielle terrestre européenne se heurte à une contradiction persistante : la coopération franco-allemande est régulièrement proclamée comme une nécessité stratégique, mais elle demeure entravée par les divergences de besoins militaires, les rivalités industrielles et les désaccords sur le partage des responsabilités. Du char du futur aux véhicules blindés, à l’artillerie et aux munitions, l’analyse des programmes et de leurs blocages permet de distinguer les difficultés techniques réelles des obstacles politiques, économiques et institutionnels qui empêchent encore l’émergence d’une stratégie commune.
A. Le MGCS : l’ambition d’un système commun confrontée aux divergences industrielles
Le Main Ground Combat System (MGCS) constitue le projet le plus emblématique de la coopération terrestre franco-allemande. Lancé politiquement en 2017, il devait préparer le remplacement du Leopard 2 allemand et du Leclerc français par une nouvelle génération de capacités de combat. L’ambition dépassait cependant la conception d’un char classique. Elle visait à associer une plateforme blindée à des capteurs, des moyens de commandement, des effecteurs et des systèmes de protection, dans une architecture capable d’évoluer avec les technologies et les exigences du combat collaboratif.
Le principe était économiquement défendable. Le développement d’un système de combat terrestre de nouvelle génération exige des investissements importants, mobilise des compétences rares et implique des cycles de recherche et de production très longs. La mutualisation devait répartir les coûts, élargir les débouchés et éviter que deux pays européens ne développent séparément des systèmes concurrents. Elle devait également donner aux industriels une visibilité suffisante pour maintenir les compétences, financer les technologies et préparer la succession des matériels existants.
Mais cette logique économique se heurtait à une difficulté politique et industrielle fondamentale : comment répartir les responsabilités entre des entreprises qui maîtrisent des technologies concurrentes, tout en garantissant aux deux États une influence sur le système final ? KNDS réunit des compétences françaises et allemandes, mais Rheinmetall possède également des intérêts majeurs dans les systèmes terrestres allemands. La place de ces acteurs, les responsabilités de conception, le contrôle des technologies et les retombées industrielles sont devenus des sujets sensibles. Les divergences ne portaient donc pas uniquement sur la conception technique du char, mais aussi sur la répartition de la valeur économique et de l’autorité industrielle.
Une deuxième difficulté tient aux calendriers. Les armées doivent planifier le remplacement de leurs matériels bien avant leur retrait effectif du service. Lorsque les choix de conception, les responsabilités industrielles ou le financement de la recherche restent incertains, les retards se répercutent sur la modernisation des parcs existants. La France se trouve alors confrontée à la nécessité de prolonger le Leclerc ; l’Allemagne doit poursuivre les évolutions du Leopard 2. Les deux pays peuvent ainsi être amenés à financer des solutions intermédiaires, alors même que le programme commun devait limiter les coûts de transition.
Les conclusions du Conseil franco-allemand de défense et de sécurité du 2 septembre 2025 réaffirmaient l’engagement des deux pays en faveur du MGCS et prévoyaient d’intensifier la phase de recherche et de technologie, avec l’objectif d’une disponibilité pour les forces à partir de 2040.⁷ Cet objectif indiquait que le programme n’était pas officiellement abandonné, mais il soulignait aussi l’éloignement de la capacité opérationnelle attendue. La guerre en Ukraine avait entre-temps modifié les hypothèses de conception : la protection contre les drones, la guerre électronique, la mobilité, la mise en réseau des plateformes et la possibilité d’intégrer des systèmes inhabités occupaient une place croissante.
En juin 2026, le gouvernement allemand expliquait encore que le programme avait été recentré sur la recherche, le développement et la démonstration de technologies de combat collaboratif destinées à des véhicules blindés habités ou non habités. Le Conseil franco-allemand de défense du 17 juillet 2026 a confirmé l’étude d’une approche de ce type, jusqu’à une démonstration de faisabilité.⁸ Cette évolution ouvre une possibilité : préserver une coopération technologique sans exiger que tous les composants et toutes les plateformes soient nécessairement conçus dans un programme unique et entièrement intégré.
Elle ne résout cependant pas toutes les difficultés. Le 9 octobre 2026, une controverse publique a éclaté après des déclarations du chef d’état-major des armées françaises, tandis que le gouvernement allemand contestait l’idée d’un retrait du programme. Berlin a affirmé maintenir son engagement dans une coopération à égalité, en soulignant que les ajustements opérés ne signifiaient pas la fin du MGCS.⁹ Cet épisode confirme qu’il faut distinguer l’existence officielle du programme, ses orientations technologiques, la répartition industrielle envisagée et la perspective d’un matériel opérationnel. Ces quatre dimensions peuvent évoluer à des rythmes différents. À ce stade, le dossier demeure donc susceptible de nouveaux rebondissements de nature hautement politique. Or la logique politique ne coïncide pas toujours avec les exigences de cohérence, de continuité et d’efficacité d’une stratégie industrielle.
Le MGCS ne doit donc être décrit ni comme un succès acquis ni comme un programme définitivement mort. Il constitue assurément un cas d’étude des limites de la coopération lorsque les exigences militaires, les intérêts industriels et les calendriers nationaux ne sont pas alignés. L’enjeu est désormais de déterminer si l’approche par systèmes et technologies communs peut déboucher sur des capacités concrètes, ou si elle ne fera que prolonger l’incertitude sur le renouvellement des chars. Pour la France, cette question est directement liée à la décision de maintenir le Leclerc dans un état opérationnel satisfaisant et de préparer, sans dépendance excessive à l’égard d’un calendrier commun, les solutions nécessaires à sa succession.
B. Artillerie, véhicules blindés et munitions : des complémentarités réelles, une intégration incomplète
Les difficultés du MGCS ne doivent pas conduire à réduire l’analyse de la coopération terrestre à l’échec éventuel d’un grand programme. Les possibilités de rapprochement sont nombreuses dans l’artillerie, les véhicules, les munitions, les capteurs, les transmissions, les systèmes de protection et les moyens de soutien. Ces domaines offrent parfois des perspectives plus concrètes que la conception intégrale d’un nouveau char, parce qu’ils permettent de coopérer sur des sous-systèmes ou des familles de matériels sans exiger l’unification de toutes les exigences militaires.
L’artillerie est un cas particulièrement instructif. Le CAESAR français et le PzH 2000 allemand répondent à des conceptions différentes de la mobilité et de la protection. Le premier, monté sur camion, privilégie la mobilité stratégique et la rapidité de mise en œuvre ; le second, sur chenilles et fortement protégé, s’inscrit dans une logique de soutien au combat mécanisé. Il ne s’agit pas de systèmes directement interchangeables. Leur comparaison montre plutôt que la coopération doit partir des missions et du contexte d’emploi : mobilité sur route, aptitude à suivre les unités blindées, cadence de tir, protection, maintenance et capacité à opérer sous la menace des drones et des contre-batteries.
Une coopération utile pourrait porter sur les munitions, les composants, les moyens de conduite de tir, les capteurs, les communications, la maintenance ou certaines technologies de portée accrue. Mais l’interopérabilité ne signifie pas que les armées doivent adopter un système unique. Des matériels différents peuvent coopérer efficacement si leurs échanges de données, leurs procédures, leurs munitions et leurs chaînes de soutien sont compatibles. À l’inverse, un programme commun peut rester coûteux si les exigences nationales conduisent à multiplier les variantes ou si les industriels ne parviennent pas à s’accorder sur la responsabilité des sous-systèmes.
La question des munitions est encore plus directement liée à la haute intensité. La guerre en Ukraine a montré qu’une capacité d’artillerie ne se mesure pas seulement au nombre de canons disponibles, mais aussi aux stocks d’obus, à la capacité de les produire, à la disponibilité des poudres et des composants, ainsi qu’à la possibilité de remplacer les tubes usés. Les investissements dans les capacités industrielles ne peuvent donc être conçus comme une réponse ponctuelle à une crise. Ils doivent être soutenus par des commandes prévisibles, des contrats suffisamment longs et une organisation des approvisionnements capable de résister aux perturbations.
L’Allemagne possède des industriels majeurs dans les munitions et les systèmes d’artillerie ; la France dispose de compétences et de matériels exportés qui peuvent contribuer à une base européenne plus diversifiée. La coopération pourrait ainsi viser des séries plus importantes, des achats groupés, la standardisation de certains composants et la sécurisation des chaînes d’approvisionnement. Elle doit toutefois éviter de créer des dépendances excessives à l’égard d’un fournisseur unique ou de concentrer les capacités de production dans un seul pays. La résilience exige de rechercher un équilibre entre économies d’échelle et redondance industrielle. Elle suppose aussi de tenir compte des stratégies nationales et de la volonté de certains acteurs industriels de préserver leurs intérêts propres, y compris lorsque ceux-ci s’accordent mal avec une logique de mutualisation.
Les véhicules blindés illustrent une autre forme de complémentarité. Le programme SCORPION français privilégie une famille de véhicules intégrés à une architecture numérique commune. Les systèmes allemands, notamment le Puma et le Boxer, répondent à d’autres configurations de besoins et de marchés. Il serait peu réaliste d’imaginer que toutes ces plateformes puissent être fondues dans une seule famille. En revanche, des coopérations sont possibles dans les communications, la connaissance de la situation tactique, les systèmes de protection active, les composants électroniques et certaines fonctions de conduite autonome.
L’enjeu est donc de définir des domaines où l’intégration apporte une valeur mesurable. Les projets communs devraient préciser dès l’origine les besoins militaires, les volumes prévisibles, les responsabilités industrielles, les droits d’exportation et les conditions de maintenance. Ils devraient également comporter des critères de résultat : réduction du coût total, délais de livraison, disponibilité des pièces, capacité de production et compatibilité entre les forces. À défaut, la coopération risque de devenir une négociation permanente sur la répartition des activités plutôt qu’un moyen d’accroître les capacités militaires.
C. Les causes structurelles des blocages : gouvernance, marchés et souveraineté
Les difficultés rencontrées dans les programmes franco-allemands ne peuvent être expliquées uniquement par des rivalités de personnes ou par un manque de volonté politique. Elles découlent de mécanismes économiques et institutionnels plus profonds.
La première difficulté tient à la commande publique. Chaque État demeure responsable de ses armées, de ses budgets et de ses exigences opérationnelles. Il cherche donc à préserver la maîtrise des équipements dont dépend sa liberté d’action. Même lorsque deux gouvernements approuvent un programme commun, leurs besoins, leurs calendriers budgétaires et leurs arbitrages peuvent, une nouvelle fois, diverger.
La deuxième difficulté concerne la répartition industrielle. Un programme bilatéral doit décider qui conçoit les composants critiques, qui maîtrise les interfaces, où les matériels sont assemblés et quelles entreprises bénéficient des commandes. La recherche d’un partage équilibré peut devenir prioritaire par rapport à celle de l’organisation industrielle la plus efficace. Il serait excessif d’affirmer que tout partage politique du travail est économiquement inefficace : il peut aussi permettre de maintenir des compétences dans les deux pays et de rendre un programme politiquement acceptable. Mais lorsque la répartition des tâches ne correspond pas aux compétences, aux volumes ou aux responsabilités techniques, elle peut augmenter les coûts et retarder les décisions.
La troisième difficulté concerne les marchés à l’exportation. Les entreprises françaises et allemandes peuvent être partenaires dans un programme et concurrentes sur d’autres marchés. Le contrôle des technologies, les autorisations d’exportation et les choix de clients créent des intérêts qui ne se confondent pas toujours. La coopération suppose donc des règles explicites sur la propriété intellectuelle, les exportations, les évolutions futures et les conditions d’accès aux technologies. Sans ces garanties, chaque partenaire peut craindre que l’autre ne bénéficie davantage de l’investissement commun ou ne dispose d’un droit de veto sur ses débouchés.
Une quatrième difficulté est temporelle. Les programmes d’armement s’étendent sur plusieurs décennies, tandis que les gouvernements, les priorités budgétaires et les situations stratégiques évoluent rapidement. Les entreprises doivent investir avant de disposer de commandes fermes, mais les États hésitent à s’engager sur des volumes et des financements lorsque les exigences techniques restent incertaines. Ce décalage peut conduire à des cycles de report, de révision et de renégociation. La période 2015-2026 en offre plusieurs illustrations, avec des ambitions de coopération affirmées mais des décisions concrètes souvent différées.
Enfin, le cadre européen de la concurrence ne constitue pas une explication unique, mais il doit être intégré à l’analyse. Les règles du marché intérieur, le contrôle des aides d’État et des concentrations coexistent avec des dispositions spécifiques à la défense, dont l’article 346 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, qui permet, sous certaines conditions, de protéger des intérêts essentiels de sécurité.¹⁰ La question n’est donc pas de savoir si l’Europe interdit le soutien public aux industries d’armement, mais si ses instruments permettent de soutenir efficacement les stratégies industrielles dans un environnement mondial extrêmement concurrentiel, de favoriser les investissements et les coopérations transfrontalières et de développer les capacités de production sans fragmenter davantage le marché.
La comparaison avec les États-Unis est, à cet égard, particulièrement importante. Le marché fédéral américain, les commandes du Pentagone, les programmes de recherche et les relations de long terme entre l’État et les grands maîtres d’œuvre offrent un cadre différent de celui d’un marché européen encore largement organisé autour des décisions nationales. Les industriels américains restent soumis aux règles antitrust et aux contrôles applicables à la défense ; leur avantage ne découle donc pas d’une absence de réglementation. Il tient aussi à l’échelle du marché, à la centralisation de la commande, à la prévisibilité de certains programmes et à la capacité du gouvernement fédéral à structurer la demande.¹¹ Cette asymétrie mérite une analyse documentée, plutôt qu’une opposition sommaire entre une Europe réglementée et des États-Unis prétendument dépourvus de contraintes.
La conséquence pour la coopération franco-allemande, si elle doit rester une priorité politique dans la perspective d’une Europe souveraine, est claire : il faut passer d’une logique où la réussite politique se mesure à l’annonce d’un programme commun à une logique où elle se mesure à la livraison de capacités. Les programmes doivent être construits autour de besoins clairement définis, d’une gouvernance qui permette de trancher, de responsabilités industrielles cohérentes et d’un engagement financier compatible avec les délais. La coopération est pertinente lorsque ces conditions sont réunies ; elle ne doit pas devenir un préalable obligatoire à toute modernisation.
III. Réarmer les forces terrestres : les choix industriels et opérationnels à l’horizon 2035
La guerre en Ukraine rappelle qu’une puissance militaire ne se mesure ni aux annonces budgétaires ni aux performances théoriques des matériels, mais à la capacité de disposer, dans la durée, d’équipements opérationnels, de munitions en quantité suffisante et de chaînes industrielles capables de répondre à l’intensité du combat. Pour la France comme pour ses partenaires européens, l’enjeu est désormais de concilier les besoins immédiats des forces, la transformation technologique du champ de bataille et la définition de coopérations industrielles qui renforcent effectivement les capacités souveraines au lieu d’ajouter de nouvelles dépendances.
A. Répondre à l’urgence : disponibilité des Leclerc, montée en cadence des CAESAR et reconstitution des stocks
Le retour de la guerre de haute intensité oblige à distinguer les besoins immédiats des programmes de renouvellement à long terme. La France ne peut attendre la mise en service d’un futur char pour traiter les questions de disponibilité du Leclerc, ni subordonner l’augmentation des stocks de munitions à la définition complète de l’artillerie de prochaine génération. Il faut organiser simultanément la modernisation des matériels existants, l’accroissement des capacités industrielles et la préparation des systèmes futurs.
Pour les chars, la priorité consiste à maintenir un parc suffisamment disponible et à prolonger sa pertinence opérationnelle. Comme déjà évoqué, un programme de rénovation XLR a donc été prévu pour assurer une modernisation technologique de 200 chars Leclerc, afin de les intégrer au combat connecté SCORPION et de prolonger leur durée de vie opérationnelle jusqu’en 2040. La rénovation XLR constitue une réponse nécessaire, mais elle ne règle pas à elle seule les questions de protection, de soutien, de renouvellement des composants et de préparation de la relève. Les choix à venir doivent tenir compte du calendrier réel du MGCS, de l’évolution des menaces et de la nécessité de conserver des compétences de conception et de production. Si le futur programme se transforme en architecture de combat collaboratif plutôt qu’en remplacement direct du char par un système unique, la France devra préciser — probablement après l’élection présidentielle de 2027 — comment elle entend assurer la continuité de sa capacité de combat blindé.
Pour l’artillerie, le CAESAR offre un levier plus immédiatement mobilisable. La demande internationale et les retours d’expérience ukrainiens ont confirmé l’intérêt d’un système mobile. Mais la question centrale est désormais celle de la capacité à produire et à soutenir davantage de matériels. En octobre 2023, le ministère des Armées indiquait que la cadence de production était passée de deux à six canons par mois, avec un objectif de huit exemplaires mensuels au début de 2024.¹² Cette accélération illustre la possibilité de réduire les délais grâce à une mobilisation industrielle ciblée. Elle ne dispense toutefois pas de suivre les cadences réellement obtenues dans la durée, la disponibilité des composants et la capacité des sous-traitants à accompagner la hausse des commandes.
Les stocks de munitions constituent une vulnérabilité distincte. Ils doivent être dimensionnés en fonction des scénarios opérationnels, des délais de recomplètement et de la consommation possible lors d’un conflit prolongé. L’expérience de la guerre russo-ukrainienne a souligné l’ampleur considérable de cette consommation. La production de munitions dépend de chaînes industrielles parfois moins visibles que les plateformes elles-mêmes : poudres, explosifs, corps d’obus, fusées, composants électroniques et moyens de contrôle qualité. L’augmentation de la capacité de production doit donc porter sur l’ensemble de la chaîne, et pas seulement sur les sites d’assemblage final.
Le même raisonnement s’applique aux véhicules blindés et au soutien logistique. Une armée peut disposer d’un parc nominal important tout en étant limitée par le manque de pièces, les temps d’immobilisation ou l’insuffisance des capacités de réparation. La disponibilité opérationnelle doit être traitée comme un indicateur central de la politique industrielle, au même titre que le nombre de matériels commandés. Les marchés de maintenance, la gestion des pièces et les moyens de réparation doivent être intégrés aux contrats d’acquisition dès leur conception.
L’enjeu est enfin de garantir une certaine continuité de la commande publique. Les industriels doivent pouvoir investir dans les lignes de production, les machines, les bâtiments et les recrutements sans dépendre exclusivement de commandes d’urgence. Des contrats pluriannuels, des commandes groupées et des engagements de volumes réalistes peuvent réduire les coûts et améliorer la prévisibilité. Il faut cependant éviter de confondre capacité maximale annoncée et production effectivement obtenue : les résultats doivent être mesurés par les livraisons, les délais et la disponibilité des matériels. Pour la France, une politique de réarmement terrestre cohérente doit donc associer trois temporalités : les besoins immédiats des unités, la consolidation des capacités industrielles pendant la prochaine décennie et la préparation des systèmes de combat futurs. La priorité n’est pas de choisir entre moderniser et innover, mais d’éviter que les investissements de long terme ne fragilisent les capacités nécessaires aujourd’hui.
B. Préparer le combat terrestre futur : chars, artillerie, drones et systèmes autonomes
La guerre en Ukraine a accéléré la transformation du combat terrestre, mais elle ne permet pas de conclure à la disparition prochaine des chars ou de l’artillerie. Elle montre plutôt que ces matériels sont de plus en plus dépendants d’un ensemble de capacités complémentaires : renseignement, drones, guerre électronique, défense antiaérienne de proximité, communications protégées, feux à longue portée et logistique. Les équipements doivent être conçus et employés au sein d’un système de combat dans lequel la supériorité dépend autant de la coordination et de la résilience que de la performance de chaque plateforme.¹³
Les drones aériens ont profondément modifié la reconnaissance, la désignation des objectifs et les possibilités de frappe à faible coût. Ils rendent plus difficile la dissimulation des véhicules et des concentrations de forces, tout en offrant de nouvelles possibilités de surveillance et de coordination des feux. Leur efficacité dépend cependant de la disponibilité des liaisons, de la résistance au brouillage, de la qualité des capteurs et de la capacité à renouveler les appareils perdus. Les systèmes autonomes ne sont donc pas seulement des objets technologiques : ils supposent une organisation industrielle capable de produire en volume des équipements évolutifs, réparables et adaptés rapidement aux contre-mesures adverses.¹⁴
Les robots terrestres ouvrent des perspectives pour la reconnaissance, le transport de charges, l’évacuation des blessés, le déminage et certaines missions exposant les soldats à des risques élevés. Ils pourraient également contribuer à la logistique au plus près des unités. Mais leur emploi se heurte à des difficultés de mobilité sur des terrains dégradés, de franchissement, de communications et d’autonomie énergétique. Il faut donc éviter de présenter la robotisation comme un substitut général aux véhicules habités. La question opérationnelle est celle de la répartition des missions entre systèmes habités et non habités, dans une architecture où les décisions de tir, le contrôle des effets et la responsabilité du commandement demeurent déterminants.
Pour les chars, les innovations attendues concernent notamment la protection active, la détection des menaces, la lutte contre les drones, la réduction de la signature, la connectivité et la capacité à coopérer avec d’autres plateformes. Ces améliorations peuvent être introduites progressivement sur les matériels existants, sans attendre un système de nouvelle génération. Elles doivent toutefois être pensées en fonction de contraintes physiques et économiques : masse, consommation énergétique, maintenance, disponibilité des composants et coût total du cycle de vie des matériels. Un équipement extrêmement performant, mais trop complexe ou trop rare, peut se révéler moins utile qu’une solution robuste, disponible en nombre et régulièrement modernisée.
L’artillerie devra elle aussi évoluer. La portée, la précision, la mobilité et la rapidité de déplacement après le tir restent essentielles, mais elles doivent être associées à des moyens de renseignement, de contre-batterie et de protection contre les drones. Les munitions guidées, les systèmes de ciblage et les communications sécurisées peuvent améliorer l’efficacité, à condition que les coûts et les stocks soient compatibles avec une guerre prolongée. La capacité de produire en série des munitions adaptées aux différents objectifs demeure donc une question stratégique majeure.
Dans ce contexte, le MGCS pourrait trouver une justification renouvelée s’il permet de développer des technologies de combat collaboratif utilisables sur plusieurs plateformes, plutôt que de concentrer tous les investissements sur un véhicule unique. Mais cette approche ne dispense pas de décisions sur les chars de demain. Il faut déterminer quelles technologies peuvent être développées en commun, quelles fonctions doivent rester sous contrôle national et quels équipements intermédiaires sont nécessaires avant l’arrivée d’une nouvelle génération. Le risque serait de financer une architecture technologique prometteuse sans résoudre le problème concret du remplacement des matériels existants.
La France devrait donc articuler les programmes futurs autour d’une architecture ouverte, évolutive et interopérable, en privilégiant les technologies susceptibles d’être intégrées progressivement aux parcs. La coopération franco-allemande pourrait être particulièrement utile dans les capteurs, les systèmes de protection, les interfaces numériques et certaines fonctions autonomes. Elle ne devrait toutefois pas empêcher la France de développer les solutions nécessaires à ses propres forces lorsque les calendriers ou les exigences divergent.
C. Pour la France et l’Europe, quelles coopérations utiles ?
La coopération franco-allemande ne peut être évaluée à partir du seul nombre de programmes communs. Elle doit être appréciée selon les capacités obtenues, le coût complet des systèmes, les délais, la disponibilité opérationnelle et la résilience de la base industrielle. Cette approche conduit à distinguer plusieurs niveaux de coopération, depuis les technologies communes jusqu’aux plateformes intégralement partagées.
Les coopérations technologiques peuvent être particulièrement utiles lorsque les deux pays disposent de compétences complémentaires et que les résultats peuvent être intégrés à plusieurs matériels. Les capteurs, les communications, les systèmes de protection active, les outils de simulation, certaines fonctions autonomes et les moyens de lutte contre les drones offrent des possibilités de développement commun. Elles permettent de partager des coûts de recherche sans exiger l’unification de toutes les exigences militaires. Leur succès dépend néanmoins de l’ouverture des architectures, de la définition des interfaces et de règles précises concernant la propriété intellectuelle et les exportations.
Les programmes de munitions et de composants offrent une autre voie. Les commandes groupées et les contrats pluriannuels peuvent accroître les volumes, soutenir les investissements et réduire les vulnérabilités des chaînes d’approvisionnement. Mais une coopération efficace doit aussi préserver des capacités de production redondantes pour les composants critiques. La recherche du coût unitaire minimal ne doit pas créer une dépendance excessive envers un seul fournisseur ou un seul site industriel. La résilience stratégique implique parfois d’accepter un coût supplémentaire pour garantir la continuité de l’approvisionnement en cas de crise.
Pour les plateformes complètes, les exigences doivent être encore plus strictes. Un programme commun n’est justifié que si les armées peuvent converger sur les missions, les performances, le calendrier et les volumes. Il doit comporter une gouvernance permettant de résoudre les désaccords, des responsabilités industrielles cohérentes et un engagement financier suffisamment stable. Si ces conditions ne sont pas réunies, il peut être préférable de développer des plateformes distinctes tout en mutualisant certains sous-systèmes. La coopération ne doit pas être une fin politique qui retarde la satisfaction des besoins militaires.
Le cas du char de combat mérite une attention particulière. La France doit préserver sa capacité à employer un char moderne dans un environnement de haute intensité, même si le calendrier du MGCS évolue. Cela implique de poursuivre les rénovations nécessaires, de préparer des solutions intermédiaires si elles s’avèrent indispensables et de définir dès maintenant les choix technologiques qui permettront de préparer la génération suivante. Il ne s’agit pas de renoncer au programme commun, mais de ne pas faire dépendre toute la politique française de renouvellement d’une trajectoire bilatérale encore incertaine.
Le CAESAR offre une autre perspective : plutôt que de rechercher à tout prix un système d’artillerie unique, la France peut consolider une filière nationale performante, tout en coopérant sur les munitions, les capteurs, les systèmes de ciblage et les technologies de prochaine génération. Une telle approche préserverait les compétences industrielles tout en renforçant l’interopérabilité européenne. Elle devrait être accompagnée d’une politique de commande suffisamment prévisible pour soutenir les investissements et maintenir les capacités de production en période de moindre demande.
Enfin, la politique industrielle européenne doit tenir compte de la concurrence internationale et du rôle des États dans le financement de la défense (voir en particulier l’annexe 10). Les programmes européens, les achats groupés et les dispositifs de soutien industriel peuvent contribuer à réduire la fragmentation du marché, à condition de produire des commandes réelles et des capacités disponibles. La comparaison avec les États-Unis doit servir à identifier les mécanismes qui facilitent l’investissement et la montée en cadence, non à opposer abstraitement deux modèles juridiques. L’objectif est de permettre aux industriels européens de rivaliser sur les marchés internationaux tout en répondant aux besoins des armées européennes.
La perspective à l’horizon 2035 ne doit donc pas se résumer à la date de lancement d’un nouveau char. Elle doit porter sur la cohérence de l’ensemble des capacités terrestres : chars, artillerie, véhicules, munitions, drones, systèmes de protection, commandement et soutien. La France et l’Allemagne pourront construire une puissance terrestre européenne plus robuste si elles acceptent de distinguer les domaines où l’intégration est nécessaire, ceux où la complémentarité suffit et ceux où la préservation de capacités nationales demeure un impératif opérationnel. La réussite ne se mesurera pas au nombre de communiqués de coopération, mais aux équipements effectivement livrés, entretenus et disponibles lorsque les forces en auront besoin.
Conclusion — De la rivalité industrielle à la reconstruction d’une puissance terrestre européenne
L’examen de la période 2015-2026 fait apparaître un décalage persistant entre les ambitions de coopération franco-allemande et les résultats obtenus dans les industries d’armement terrestre. La constitution de groupes transnationaux, les déclarations en faveur de la souveraineté européenne et le lancement de grands programmes n’ont pas suffi à faire disparaître les divergences de besoins militaires, les rivalités industrielles et les difficultés de partage des responsabilités. L’expérience du MGCS illustre particulièrement cette contradiction : la nécessité stratégique d’un futur système de combat terrestre commun ne résout pas, à elle seule, les questions de gouvernance, de calendrier, de financement et de répartition de la valeur industrielle.
Le retour de la guerre de haute intensité impose pourtant de réexaminer ces choix. L’expérience ukrainienne rappelle que la performance d’un char ou d’un canon ne peut être dissociée de sa disponibilité, de sa protection, de ses munitions, de ses moyens de reconnaissance et de sa capacité à s’intégrer dans un système de combat connecté. Les drones aériens, les robots terrestres et la guerre électronique modifient les conditions d’engagement sans rendre obsolètes les blindés ni l’artillerie. La question industrielle devient donc indissociable de la question opérationnelle : il faut pouvoir concevoir des équipements performants, mais aussi les produire en nombre, les réparer, les moderniser et les remplacer dans des délais compatibles avec les exigences militaires.
Pour la France, cette évolution appelle une hiérarchisation rigoureuse des priorités, d’autant plus que les ressources budgétaires sont excessivement comptées. La modernisation des Leclerc, la montée en cadence du CAESAR, le renouvellement des munitions, la disponibilité des véhicules et le soutien logistique ne peuvent être subordonnés à l’aboutissement incertain des programmes futurs. Il s’agit de préserver les compétences nationales indispensables tout en préparant les générations suivantes de matériels. La coopération européenne demeure utile lorsqu’elle permet de mutualiser les coûts de recherche, d’élargir les séries, de sécuriser les approvisionnements et d’améliorer l’interopérabilité. Elle devient en revanche clairement contre-productive si les compromis industriels retardent les équipements, rendent leur financement incertain ou limitent la liberté d’action des forces armées.
La comparaison avec l’Allemagne conduit également à dépasser la seule mesure des dépenses militaires. L’augmentation des budgets ne produit des capacités supplémentaires que si elle se traduit par des commandes cohérentes, des investissements industriels, des recrutements, des livraisons et un soutien durable des matériels. La France comme l’Allemagne doivent donc être évaluées à partir des résultats obtenus autant que des engagements annoncés. Cette exigence vaut également pour l’Union européenne, dont les politiques de concurrence, de financement et de commande publique doivent être appréciées — et réformées si nécessaire — au regard de leur capacité à favoriser une base industrielle de défense compétitive, résiliente et suffisamment intégrée, sans négliger les impératifs de sécurité d’approvisionnement.
Enfin, une donnée géopolitique stratégique et industrielle majeure doit également être retenue : l’accélération du réarmement européen depuis 2022 profite largement aux fournisseurs américains et sud-coréens, plaçant en particulier l’Allemagne, la Pologne et leurs partenaires devant un choix stratégique majeur : répondre à l’urgence opérationnelle sans compromettre la base industrielle, l’autonomie technologique et la souveraineté de défense de l’Europe.
La rivalité franco-allemande ne constitue ainsi ni une fatalité ni un simple obstacle à la construction européenne. Elle révèle les tensions entre souveraineté nationale, intérêts industriels et nécessité d’une puissance militaire collective. La réponse ne réside pas dans la multiplication indifférenciée des programmes communs, mais dans une coopération sélective, fondée sur des objectifs opérationnels précis, des responsabilités industrielles clairement définies et des calendriers crédibles. Pour la France, l’enjeu est de ne pas dissoudre ses compétences propres dans des compromis incertains ; pour l’Allemagne, de convertir l’effort financier engagé en capacités européennes durables ; pour les deux pays, de faire de la complémentarité industrielle un instrument de puissance plutôt qu’un objet permanent de négociation. C’est à cette condition que le réarmement européen pourra dépasser l’affichage politique et retrouver sa finalité première : fournir, au meilleur coût d’échelle, aux forces terrestres les moyens de remplir leurs missions dans la durée.
Notes
1. Voir François Souty, « Économie – La rivalité industrielle franco-allemande dans les industries navales au XXIᵉ siècle : entre coopération européenne et concurrence stratégique », Le Diplomate Média, 21 avril 2026 ; du même auteur, « Recomposition de l’écosystème aéronautique français et rivalité stratégique franco-allemande (2001-2026) : État stratège, partenariats industriels souverains et nouvelle souveraineté technologique », Le Diplomate Média, 8 août 2026. Ces deux études analysent les tensions entre coopération européenne, concurrence industrielle et autonomie stratégique, respectivement dans les industries navales et dans l’écosystème aéronautique. La présente contribution sera prochainement prolongée par une réflexion analogue sur la rivalité franco-allemande dans le domaine des missiles et des systèmes antimissiles, où les choix capacitaires, les dépendances technologiques et les rapports entre financement et souveraineté de décision revêtent une importance particulière.
2. Direction générale de l’armement, « La DGA commande 100 chars Leclerc rénovés XLR », ministère des Armées, 28 janvier 2025. Le communiqué précise la commande supplémentaire et les objectifs de rénovation du parc.
3. Ministère des Armées, « Canon Caesar : Sébastien Lecornu salue la hausse de la production et la réduction des délais », 17 octobre 2023. Le ministère indique que la production est passée de deux à six exemplaires mensuels, avec un objectif de huit exemplaires au début de 2024. Ces chiffres correspondent aux cadences annoncées à cette date et ne doivent pas être extrapolés aux années suivantes.
4. République fédérale d’Allemagne, Gesetz zur Finanzierung der Bundeswehr und zur Errichtung eines „Sondervermögens Bundeswehr“ (Bundeswehrfinanzierungs- und sondervermögensgesetz), loi du 1er juillet 2022, Bundesgesetzblatt, 2022, p. 1030, version modifiée au 30 septembre 2025.
5. Deutscher Bundestag, Jahresbericht 2025 des Wehrbeauftragten, Drucksache 21/4200, 2026, section 2, « Finanzielle Ausstattung der Bundeswehr ». Le rapport distingue les crédits du budget ordinaire, les dépenses exécutées et les dépenses du fonds spécial.
6. KNDS, « KNDS Annual Results 2024: Another Year of Growth Records for KNDS », communiqué de presse, 27 mars 2025. Le groupe annonce un carnet de commandes de 23,5 milliards d’euros à la fin de 2024 et détaille les principaux programmes qui ont contribué à sa croissance.
7. Présidence de la République française, « Conclusions du Conseil franco-allemand de défense et de sécurité du 2 septembre 2025 », 2 septembre 2025. Le texte confirme la poursuite du MGCS, le renforcement de la phase de recherche et de technologie et l’objectif d’une disponibilité à partir de 2040.
8. Gouvernement fédéral allemand, « Regierungspressekonferenz vom 15. Juni 2026 », 15 juin 2026 ; Présidence de la République française, « Conclusions du Conseil franco-allemand de défense et de sécurité du 17 juillet 2026 », 17 juillet 2026. Ces deux documents exposent le recentrage du MGCS vers les technologies de combat collaboratif, les plateformes habitées ou non habitées et une architecture de systèmes interconnectés.
9. Reuters, « Berlin rejects claim it dropped Franco-German tank project », 9 octobre 2026. L’article rapporte les déclarations contradictoires concernant l’avenir du MGCS et la position du gouvernement allemand.
10. Union européenne, version consolidée du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, Journal officiel de l’Union européenne, C 202, 7 juin 2016, art. 101, 107 et 346. Ces dispositions concernent respectivement les pratiques anticoncurrentielles, les aides d’État et la protection des intérêts essentiels de sécurité des États membres. L’article 346 ne constitue pas une exemption générale applicable sans conditions à l’ensemble des industries de défense. Nous avons traité de manière détaillée cette question dans François Souty, « Industries de défense, politique de la concurrence de l’Union européenne et Antitrust des États-Unis : asymétries juridiques, enjeux industriels et autonomie stratégique », Le Diplomate Média, 14 avril 2026, 24 p.
11. Congressional Research Service, « FY2025 NDAA: Defense Industrial Base Policy », CRS Insight IN12406, 19 août 2024. Cette étude présente les enjeux de capacité de production, de sécurité des approvisionnements et de politique industrielle de défense aux États-Unis.
12. Ministère des Armées, « Canon Caesar : Sébastien Lecornu salue la hausse de la production et la réduction des délais », précité, 17 octobre 2023. Pour éviter un doublon de référence dans la version définitive, cette note devra être fusionnée avec la note 3 : le passage sur la cadence du CAESAR renverra alors à la note 3.
13. Élie Tenenbaum, Bohdan Kostiuk, Daryna-Maryna Patiuk et Anastasya Shapochkina, Mapping the MilTech War: Eight Lessons from Ukraine’s Battlefield, Focus stratégique, Institut français des relations internationales (Ifri), 12 février 2026.
14. Vincent Tourret, « Désigne, détruit, domine : la dronisation massive des opérations comme potentielle révolution militaire », Notes de l’Ifri, 5 juin 2025. Cette étude analyse la place des drones dans la reconnaissance, la coordination des feux, la guerre d’attrition et la transformation des opérations terrestres.
15. Loi n° 2023-703 du 1er août 2023 relative à la programmation militaire pour les années 2024 à 2030 et portant diverses dispositions intéressant la défense, Journal officiel de la République française, n° 0177, 2 août 2023, notamment art. 2 et 4. La loi présente les objectifs stratégiques, les ressources programmées et le rôle de la base industrielle et technologique de défense.
16. Commission européenne et Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, A New European Defence Industrial Strategy: Achieving EU Readiness through a Responsive and Resilient European Defence Industry, JOIN (2024) 10 final, 5 mars 2024. La stratégie propose notamment de développer les achats collaboratifs, la prévisibilité de la demande et les capacités de production de la base industrielle et technologique de défense européenne.
17. Commission européenne, Defence Simplification Omnibus, document de travail et propositions présentés le 17 juin 2025, notamment les développements relatifs à l’article 346 TFUE et à la compatibilité des aides d’État avec les besoins de préparation de la défense. Le document rappelle que les dérogations au droit commun demeurent soumises à des conditions d’application et à une appréciation de leur nécessité et de leur proportionnalité.
18. Congressional Research Service, « FY2025 NDAA: Defense Industrial Base Policy », précité. Cette référence permet de compléter la comparaison des politiques industrielles américaine et européenne en examinant les difficultés de capacité de production, de chaîne d’approvisionnement et de financement des industriels américains. Elle ne doit pas être interprétée comme la preuve d’une absence de contraintes réglementaires aux États-Unis.
19. Assemblée nationale, Commission de la défense nationale et des forces armées, compte rendu n° 11, audition du général Pierre de Villiers, chef d’état-major des armées, sur le projet de loi de finances pour 2016, séance du 15 octobre 2015. Ce document constitue une source parlementaire primaire pour étudier les alertes alors formulées par le CEMA sur les besoins des armées et les tensions entre engagements opérationnels, équipements et ressources.
ANNEXE 1 — France et Allemagne : évolution comparée de l’effort de défense et des capacités terrestres, 2000-2025
Vingt-cinq ans d’évolution budgétaire et militaire révèlent deux trajectoires distinctes, dont la convergence conditionne désormais la crédibilité d’une défense européenne cohérente.
1. Deux trajectoires stratégiques distinctes
Depuis le début du XXIᵉ siècle, la France et l’Allemagne ont suivi des trajectoires de défense différentes. La France a préservé une armée complète, dotée de capacités de projection et d’une base industrielle souveraine, tout en soumettant ses équipements à des contraintes budgétaires et à des arbitrages successifs. L’Allemagne, dont les forces avaient été conçues pendant la guerre froide pour contribuer à la défense territoriale de l’OTAN, a réduit son effort relatif avant d’engager, à partir de 2022, un réarmement susceptible de modifier l’équilibre industriel européen.
La comparaison exige une méthode homogène. Les données de l’OTAN incluent notamment les pensions militaires, certains coûts de recherche-développement et les dépenses répondant à sa définition commune de la défense. Elles diffèrent donc des seuls crédits des ministères nationaux. Pour 2024 et 2025, les séries publiées en 2025 reposaient encore sur des estimations, et la donnée allemande de 2025 n’y était pas renseignée dans le tableau récapitulatif considéré.
Tableau 1 — Repères sur l’effort de défense
| Année | France : part du PIB consacrée à la défense | Allemagne : part du PIB consacrée à la défense | Lecture |
| 2000 | Environ 2,5 % | Environ 1,4 % | Effort français plus élevé ; héritage de la réduction des formats après la guerre froide. |
| 2010 | Environ 2,0 % | Environ 1,4 % | Sous-investissement relatif persistant, particulièrement marqué en Allemagne. |
| 2015 | Environ 1,8 % | Environ 1,2 % | La crise ukrainienne révèle la fragilité des capacités européennes. |
| 2020 | Environ 2,0 % | Environ 1,5 à 1,6 % | Remontée progressive des dépenses allemandes ; effort français consolidé par la programmation militaire. |
| 2025 | Environ 2,05 % selon l’estimation OTAN disponible | Environ 2,4 % selon l’estimation du gouvernement allemand | Rupture de tendance, mais périmètres à distinguer. |
Sources du tableau 1 : OTAN, séries historiques et estimation 2025 ; Gouvernement fédéral allemand, documents budgétaires 2025. Les valeurs historiques sont arrondies. Le chiffre allemand de 2025 est une estimation nationale et n’est pas directement interchangeable avec une série OTAN homogène.
Cette évolution ne signifie pas que l’Allemagne aurait déjà rattrapé l’ensemble des retards accumulés. Elle montre que le financement de sa défense est devenu une priorité nationale, alors que les deux pays doivent encore convertir leurs crédits en matériels livrés, en stocks suffisants et en unités disponibles.
Les montants nationaux illustrent la nouvelle échelle du débat. En France, la loi de programmation militaire initiale 2024-2030 prévoyait 413,3 milliards d’euros de besoins programmés et une progression des crédits de la mission « Défense » de 47,2 milliards en 2024 à 50,5 milliards en 2025, hors pensions. En Allemagne, le budget fédéral ordinaire de la défense s’établissait à environ 62,3 milliards d’euros en 2025 ; le fonds spécial de la Bundeswehr et d’autres dépenses fédérales portaient l’effort déclaré à environ 2,4 % du PIB selon les critères de l’OTAN.
Ces chiffres doivent être maniés avec précaution : un budget national, un besoin programmé pluriannuel et une dépense de défense calculée selon l’OTAN ne mesurent pas la même chose. Ils indiquent néanmoins la capacité de commande et la visibilité financière offertes aux industriels. À terme, l’écart de financement peut peser sur les cadences de production, la modernisation des équipements et la capacité à soutenir les parcs en service.
2. Les forces : masse, disponibilité et exigences opérationnelles
Les effectifs ne suffisent pas à mesurer la puissance militaire, mais ils éclairent la transformation des deux modèles. Selon les séries de l’OTAN publiées en 2016, les effectifs militaires français et allemands étaient devenus proches en 2010, autour de 234 000 à 235 000 militaires, puis divergeaient en 2015 : environ 207 000 pour la France contre 180 000 pour l’Allemagne. Ces données historiques ne doivent pas être prolongées mécaniquement jusqu’en 2025 : les définitions, les catégories de personnels et les périmètres ont évolué, et les chiffres les plus récents doivent être extraits des séries actualisées.
Au-delà du nombre, les deux armées font face à des défis distincts. La France doit conserver la capacité d’intervenir rapidement sur des théâtres éloignés, tout en maintenant une force terrestre apte à un engagement de haute intensité. L’Allemagne doit renforcer sa contribution à la défense collective de l’Alliance, reconstituer des stocks, améliorer la disponibilité de ses matériels et développer les infrastructures nécessaires à la réception de nouveaux équipements.
La disponibilité réelle dépend autant de la maintenance, des pièces détachées et des munitions que du nombre de véhicules inscrits aux inventaires. Une armée disposant d’un parc important mais insuffisamment entretenu ne possède pas nécessairement une capacité de combat supérieure à celle d’une armée plus réduite mais mieux préparée.
3. Chars, artillerie et production : deux modèles industriels
Le char Leclerc et le Leopard 2 illustrent des trajectoires différentes. Le Leclerc est un système conçu pour les besoins français, mais sa production limitée et sa diffusion internationale restreinte ont réduit les volumes permettant d’entretenir durablement une chaîne industrielle. Le Leopard 2, largement exporté, bénéficie d’un marché plus vaste, d’une base d’utilisateurs plus importante et d’un réseau de soutien international.
L’artillerie révèle une autre complémentarité possible. Le CAESAR français privilégie la mobilité, la rapidité de mise en batterie et un système monté sur camion ; le PzH 2000 allemand est un canon automoteur chenillé, plus lourd et davantage protégé. Leur comparaison ne se réduit pas à une hiérarchie technique : les systèmes répondent à des besoins tactiques et logistiques différents. La guerre en Ukraine montre cependant que la qualité d’un matériel ne suffit pas si les stocks de munitions, les pièces détachées, les réparations et les cadences industrielles ne permettent pas de soutenir le combat dans la durée.
La France dispose d’atouts dans l’artillerie mobile, les systèmes de combat et plusieurs filières de défense souveraines. L’Allemagne possède une profondeur industrielle et commerciale importante, capable de bénéficier de commandes nationales et internationales en forte progression. Aucun de ces avantages n’est suffisant isolément : l’un doit éviter que les compétences souveraines ne soient privées de volumes, l’autre que la puissance financière ne se transforme en prépondérance nationale au détriment d’une stratégie collective.
4. Pour une programmation européenne coordonnée
La comparaison ne conduit donc pas à opposer mécaniquement une France opérationnelle à une Allemagne industrielle. Elle met plutôt en évidence deux ensembles d’atouts et de contraintes qui pourraient se compléter, à condition d’organiser leur coopération autour d’objectifs militaires communs.
Une politique européenne crédible devrait articuler des commandes pluriannuelles, des volumes prévisibles, une coordination des besoins en munitions, une stratégie de maintenance et une répartition équilibrée des responsabilités industrielles. Les programmes communs doivent répondre à des besoins opérationnels définis ensemble, plutôt que de juxtaposer les exigences nationales ou de distribuer les tâches selon des compromis politiques fragiles.
L’enjeu central n’est pas de savoir lequel des deux pays dépense le plus, mais de déterminer comment leurs ressources, leurs forces et leurs industries peuvent contribuer à une capacité terrestre européenne durable. Sans cette coordination, le réarmement allemand pourrait renforcer la concurrence intra-européenne et accentuer les écarts de capacité ; avec elle, les complémentarités franco-allemandes pourraient aider à bâtir une base industrielle plus cohérente.
Sources : OTAN, Defence Expenditure of NATO Countries (2014-2025), 3 juin 2025, tableaux 1 et 4 ; OTAN, « Dépenses de défense et engagement des 5 % », mise à jour du 14 avril 2026 ; loi n° 2023-703 du 1er août 2023 relative à la programmation militaire pour les années 2024 à 2030, art. 2, version initiale et version consolidée ; ministère des Armées, Projet de loi de finances des Armées 2025 – LPM année 2 ; Bundesregierung, Bundeshaushalt 2025: Fragen und Antworten ; OTAN, Dépenses de défense des pays de l’OTAN (2008-2015), 28 janvier 2016, tableau 6, « Personnel militaire ».
ANNEXE 2 — Le réarmement allemand depuis la Zeitenwende : rupture budgétaire et conséquences industrielles
Depuis 2022, le réarmement allemand transforme les équilibres financiers et industriels européens, tout en posant la question décisive de l’articulation entre puissance nationale et coordination des politiques de défense.
1. Le tournant de février 2022
Le 27 février 2022, trois jours après l’invasion russe de l’Ukraine, le chancelier Olaf Scholz annonce une Zeitenwende, un « changement d’époque » destiné à réorienter la politique de défense allemande. La création d’un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour la Bundeswehr marque une rupture avec plusieurs décennies de sous-investissement relatif. L’objectif est de reconstituer les capacités militaires, de renouveler les équipements et de répondre aux exigences de la défense collective de l’OTAN.
La décision repose sur un constat matériel : malgré son poids économique, l’Allemagne avait laissé se dégrader une partie de ses stocks, de ses infrastructures et de ses équipements. La disponibilité opérationnelle, les délais d’acquisition et les insuffisances de munitions avaient révélé les limites d’une politique privilégiant durablement la maîtrise des dépenses. Le fonds spécial permet de financer des acquisitions importantes, mais il ne constitue pas, à lui seul, une garantie de transformation durable.
Il faut en effet distinguer les crédits autorisés, les contrats conclus, les matériels livrés et les capacités effectivement disponibles. Le réarmement ne produit ses effets que lorsque les équipements sont intégrés aux unités, soutenus par des personnels formés, entretenus et accompagnés de stocks suffisants.
2. Du fonds spécial à un effort budgétaire durable
Le fonds spécial, créé par la loi fédérale du 1er juillet 2022, est doté d’une capacité d’emprunt de 100 milliards d’euros. Il a été conçu pour accélérer les acquisitions et permettre à l’Allemagne de se rapprocher de l’objectif de 2 % du PIB consacré à la défense selon la définition de l’OTAN, et probablement dépasser ainsi pour la première fois la réalité du pourcentage du PIB français affecté à la défense.
En 2025, le budget fédéral ordinaire de la défense atteignait environ 62,3 milliards d’euros. Avec le fonds spécial et d’autres dépenses fédérales prises en compte, le gouvernement estimait l’effort allemand à environ 2,4 % du PIB. Le budget fédéral 2026 prévoit, pour sa part, environ 25,5 milliards d’euros de dépenses au titre du fonds spécial.
Le changement s’est amplifié en 2025, avec l’assouplissement du cadre budgétaire pour certaines dépenses de sécurité et une nouvelle trajectoire d’investissement. Au sommet de La Haye, en juin 2025, les Alliés se sont engagés à viser d’ici 2035 un effort global de 5 % du PIB pour la défense et la sécurité, dont au moins 3,5 % pour la défense au sens strict et jusqu’à 1,5 % pour des dépenses connexes.
Ces montants ne doivent pas masquer les difficultés de mise en œuvre. La progression des crédits peut être freinée par les délais industriels, la disponibilité de sous-traitants, les besoins de recrutement et de formation, ou encore les travaux nécessaires dans les infrastructures. La montée en puissance exige donc un suivi public des livraisons, des stocks, de la maintenance et de la disponibilité des équipements, et non une simple addition des enveloppes financières.
3. Une industrie terrestre en position de force
L’Allemagne dispose d’un tissu industriel dense dans les blindés, les systèmes d’armes, les munitions, l’électronique et les sous-ensembles mécaniques. Rheinmetall occupe une position majeure dans les munitions et les systèmes terrestres ; KNDS, issu du rapprochement de Krauss-Maffei Wegmann et de Nexter, réunit des compétences allemandes et françaises dans les véhicules blindés et l’artillerie.
La progression de la demande allemande peut renforcer les capacités de production et la position commerciale de ces entreprises. Le Leopard 2 bénéficie déjà d’un marché international et d’un réseau de soutien plus larges que ceux de nombreux systèmes concurrents. La montée des commandes de munitions, de véhicules et de pièces de rechange peut aussi soutenir les investissements industriels et améliorer les délais de livraison.
Cet avantage potentiel ne garantit cependant pas une augmentation immédiate de la puissance militaire. Les nouvelles capacités de production demandent du temps ; les commandes nationales peuvent entrer en concurrence avec celles des partenaires européens ; et les équipements ne deviennent pleinement opérationnels qu’avec leurs personnels, leur maintenance et leur soutien logistique. Le rapport 2025 du commissaire parlementaire allemand aux forces armées, publié en mars 2026, continue de signaler des besoins importants en personnel, en équipements et en infrastructures.
4. Le risque de déséquilibre au sein de l’Europe
Le réarmement allemand constitue une opportunité pour l’Europe, mais aussi une source potentielle de déséquilibre. Une Allemagne disposant de ressources financières importantes et d’une industrie compétitive peut contribuer à accélérer la production continentale. Si ses décisions demeurent principalement nationales, elle peut aussi orienter les standards d’équipement, les chaînes logistiques et les choix technologiques d’autres États membres, au risque de renforcer la fragmentation des acquisitions.
La France doit répondre à cette évolution en consolidant les filières nécessaires à son autonomie opérationnelle, en stabilisant les commandes et en identifiant les domaines où une coopération européenne est véritablement avantageuse. Le CAESAR, les munitions, les systèmes terrestres et les technologies de drones peuvent apporter des capacités complémentaires, mais à la condition de disposer de volumes industriels suffisants et d’une visibilité pluriannuelle.
Il appartient donc à Paris et Berlin de proposer une matrice commune de planification : besoins opérationnels, calendrier des commandes, technologies souveraines à préserver, répartition des responsabilités et règles de gouvernance. Cette matrice ne doit pas imposer une préférence nationale française ni consacrer automatiquement la prépondérance industrielle allemande. Elle doit rendre possible une coopération dans laquelle les États participants conservent une place réelle et où les programmes sont conçus pour répondre aux besoins des forces.
Le réarmement allemand n’est pas encore une politique européenne de défense : il en constitue l’un des principaux facteurs de transformation. Sa portée dépendra de la capacité de l’Allemagne, de la France et de leurs partenaires à convertir les hausses budgétaires nationales en une programmation collective, équilibrée et durable. À défaut, l’augmentation des dépenses pourrait intensifier la concurrence entre États membres et les achats sur étagères à l’étranger. Si elle s’accompagne d’une coordination effective, elle peut au contraire contribuer à une base industrielle terrestre européenne capable de produire en nombre, de soutenir les forces dans la durée et de réduire certaines dépendances extérieures.
Sources : République fédérale d’Allemagne, Gesetz zur Finanzierung der Bundeswehr und zur Errichtung eines Sondervermögens Bundeswehr (Bundeswehrfinanzierungs- und sondervermögensgesetz), 1er juillet 2022, BGBl. I, p. 1030, version consolidée au 30 septembre 2025 ; Bundesregierung, Bundeshaushalt 2025: Fragen und Antworten ; République fédérale d’Allemagne, Haushaltsgesetz 2026, 22 décembre 2025, § 1 et plan économique du fonds spécial de la Bundeswehr ; OTAN, « Dépenses de défense et engagement des 5 % », actualisation du 14 avril 2026 ; OTAN, déclaration du sommet de La Haye, 25 juin 2025 ; Deutscher Bundestag, Jahresbericht 2025 des Wehrbeauftragten, Drucksache 21/4200, 3 mars 2026.
ANNEXE 3 — Industries terrestres françaises et allemandes : entreprises, spécialisations et rapports de force
La comparaison des principales entreprises de défense terrestre révèle une asymétrie entre les compétences souveraines françaises et la profondeur industrielle et commerciale allemande, mais aussi des complémentarités que l’Europe peine encore à organiser.
1. Des bases industrielles complémentaires, mais inégalement dimensionnées
La France et l’Allemagne disposent de compétences reconnues dans les systèmes terrestres, mais leur organisation industrielle diffère. La France a conservé une base industrielle de défense structurée autour de grands maîtres d’œuvre et de fournisseurs spécialisés, étroitement liés aux besoins des armées et à la politique d’autonomie stratégique. L’Allemagne s’appuie sur un tissu industriel plus large dans plusieurs segments, ainsi que sur des produits exportés en grand nombre, qui contribuent à soutenir les investissements, les chaînes de production et le réseau international de maintenance.
Le rapprochement de Nexter et de Krauss-Maffei Wegmann au sein de KNDS devait permettre de réunir ces compétences et de favoriser l’émergence d’un champion européen des systèmes terrestres. Il n’a cependant pas effacé les divergences de besoins militaires, de gouvernance industrielle et de stratégie commerciale. La difficulté du programme MGCS illustre les limites d’une intégration capitalistique qui ne s’accompagne pas automatiquement d’une conception commune des capacités futures.
Tableau 1 — Principaux acteurs industriels terrestres
| Entreprise ou groupe | Pays d’ancrage | Principales compétences | Enjeu stratégique |
| KNDS France, ex-Nexter | France | Char Leclerc, canons CAESAR, systèmes d’armes, munitions | Maintenir les capacités souveraines françaises et les volumes de production. |
| KNDS Deutschland, ex-KMW | Allemagne | Leopard 2, Boxer, PzH 2000, véhicules blindés | Capitaliser sur un parc international et un réseau d’utilisateurs étendu. |
| Rheinmetall | Allemagne | Munitions, canons, véhicules de combat, systèmes terrestres et composants | Accroître les cadences et profiter de la hausse des commandes européennes. |
| Thales | France, présence européenne | Électronique de défense, communications, optronique, systèmes de commandement | Fournir les briques numériques et électroniques des systèmes de combat. |
| Arquus | France | Véhicules tactiques, mobilité et soutien des forces terrestres | Préserver les compétences françaises en mobilité et véhicules de soutien. |
| PME et équipementiers des deux pays | France et Allemagne | Sous-systèmes, capteurs, robotique, transmissions, maintenance | Sécuriser les chaînes d’approvisionnement et les capacités de montée en cadence. |
2. Le changement d’échelle allemand
Les résultats de 2025 illustrent l’accélération de la demande. Rheinmetall a déclaré un chiffre d’affaires consolidé de 9,935 milliards d’euros, en hausse de 29 % sur un an, et un carnet de commandes de 63,8 milliards d’euros à la fin de l’exercice. KNDS Deutschland a enregistré 4,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires et un carnet de commandes de 33,1 milliards d’euros, contre 23,5 milliards fin 2024.
Ces chiffres ne constituent pas une comparaison directe de la puissance des deux industries nationales. Rheinmetall et KNDS n’ont ni le même périmètre ni le même portefeuille de produits. Ils montrent néanmoins l’ampleur des commandes dont bénéficient les industriels terrestres, ainsi que la visibilité commerciale créée par les programmes de réarmement.
L’avantage industriel ne réside pas seulement dans le chiffre d’affaires. Un carnet de commandes important peut justifier de nouveaux investissements, stabiliser les sous-traitants et financer l’augmentation des capacités de production. Il soutient également le maintien des compétences et la disponibilité des pièces détachées pour les parcs exportés. Cette dynamique peut devenir cumulative : les succès à l’exportation alimentent l’investissement, lequel renforce à son tour la capacité à répondre aux appels d’offres.
La France possède pourtant des atouts distinctifs. Le CAESAR a démontré l’intérêt d’une artillerie mobile et exportable, en dépit d’une concurrence extra-européenne très vive ; Thales dispose de compétences dans les systèmes électroniques et de communication ; KNDS France conserve des savoir-faire de conception et de production essentiels à l’autonomie militaire française. Le problème tient moins à l’absence de compétences qu’à la difficulté de les soutenir par des commandes suffisamment régulières (en l’état des capacités budgétaires françaises insuffisantes) et des perspectives de marché assez larges.
3. Trois priorités pour une base industrielle terrestre européenne
La première priorité consiste à distinguer les domaines où la souveraineté nationale demeure indispensable de ceux où la coopération peut produire des économies d’échelle. Les munitions, les pièces critiques, les systèmes de commandement et les équipements de soutien doivent être envisagés en fonction de leur disponibilité en temps de crise, de leur substituabilité et de la capacité à les produire rapidement.
La deuxième consiste à donner aux industriels une visibilité pluriannuelle. Des commandes dispersées et de faibles séries renchérissent les coûts unitaires, compliquent le recrutement et rendent plus difficile l’investissement dans les chaînes de production. Des commandes coordonnées entre plusieurs États peuvent, au contraire, accroître les volumes sans imposer l’unification de tous les équipements. La donnée critique ici n’est pas la capacité industrielle, mais plutôt la faiblesse de l’État budgétaire.
La troisième est de construire une gouvernance réellement européenne. Un programme commun ne peut durablement fonctionner si les exigences opérationnelles, la maîtrise d’œuvre, les droits de propriété intellectuelle, les responsabilités industrielles et les perspectives d’exportation restent indéterminés. Le partage industriel doit découler d’une architecture militaire cohérente, et non constituer son substitut.
L’enjeu est de transformer la complémentarité franco-allemande en capacité collective de production, sans laisser la différence de taille des marchés nationaux déterminer seule la répartition des responsabilités. Cela implique, du côté français, un effort essentiel de priorisation budgétaire absolue pour la défense.
Sources : Rheinmetall AG, Annual Report 2025, publié le 11 mars 2026 ; KNDS, « KNDS achieves strong revenue growth and record order intake in 2025 », communiqué du 26 mai 2026 ; KNDS, documentation institutionnelle relative aux activités de KNDS France (ex-Nexter) et KNDS Deutschland (ex-Krauss-Maffei Wegmann), aux systèmes terrestres et au programme Main Ground Combat System (MGCS) ; Thales, documentation institutionnelle relative aux activités de défense, à l’électronique, à l’optronique et aux systèmes de communication militaires ; Arquus, documentation institutionnelle relative aux véhicules tactiques et au soutien des forces terrestres ; ministère des Armées, documentation relative aux programmes SCORPION, Leclerc et CAESAR et aux capacités industrielles terrestres françaises ; Commission européenne, documentation relative à la base industrielle et technologique de défense européenne et à la coopération industrielle entre États membres.
ANNEXE 4 — Commande publique, concurrence et industrie de défense : les asymétries entre l’Union européenne et les États-Unis
La fragmentation des commandes européennes contraste avec l’échelle du marché fédéral américain. Cette différence de structure pèse sur les coûts, les cadences industrielles et la capacité des entreprises européennes à rivaliser avec les grands fournisseurs américains. En outre, les règles de concurrence différenciées applicables aux industries de défense contribuent à façonner ces deux environnements, mais elles n’expliquent pas à elles seules leurs écarts : la concentration des achats, la prévisibilité des programmes, les choix budgétaires et la coordination des besoins militaires jouent un rôle tout aussi déterminant.
A. Deux structures de marché profondément différentes aux États-Unis et dans l’Union européenne
Aux États-Unis, la commande publique de défense s’inscrit dans un cadre fédéral qui permet de réunir des volumes d’achat considérables, de maintenir des programmes sur une durée longue et de soutenir des chaînes industrielles intégrées. Le War Department joue un rôle central dans la définition des besoins, le financement des programmes et la passation des marchés. Cette organisation favorise la constitution de grands maîtres d’œuvre capables d’assumer des programmes complexes, d’investir dans la recherche et le développement et de répartir leurs coûts sur des séries importantes.
Cette concentration ne signifie pas que le marché américain échappe aux difficultés de concurrence. Les fusions et acquisitions ont renforcé le poids de certains groupes, tandis que la disparition ou l’affaiblissement de fournisseurs spécialisés peut réduire les possibilités de substitution et accroître les risques pesant sur les approvisionnements. Le Government Accountability Office (équivalent de la Cour des comptes française) souligne notamment la nécessité pour le War Department de mieux apprécier les risques associés aux opérations de concentration dans sa base industrielle.
Dans l’Union européenne, la situation demeure différente. Les États membres définissent leurs besoins opérationnels, leurs calendriers de renouvellement et leurs priorités industrielles à partir de leurs propres doctrines, contraintes budgétaires et conceptions de la souveraineté. Les achats nationaux continuent ainsi de structurer une part importante de la demande, y compris lorsque plusieurs armées recherchent des équipements comparables. Les volumes commandés restent souvent insuffisants pour atteindre les économies d’échelle que permettrait une programmation commune.
La coexistence de matériels, de spécifications et de calendriers différents fragmente donc la demande européenne. Elle peut multiplier les coûts de développement, compliquer la maintenance et limiter les cadences de production. À cette fragmentation s’ajoute la concurrence entre entreprises européennes pour l’accès aux marchés nationaux, parfois arbitrée en fonction de considérations industrielles, territoriales ou politiques qui dépassent la seule comparaison des performances et des prix.
L’asymétrie fondamentale ne tient donc pas seulement à l’opposition entre un marché américain concurrentiel et une Europe soumise à des règles plus contraignantes. Elle réside notamment dans la capacité des États-Unis à organiser une demande fédérale de grande ampleur, tandis que les Européens peinent encore à agréger leurs besoins et à inscrire leurs acquisitions dans une programmation industrielle cohérente.
B. Le droit européen de la concurrence : une contrainte réelle, évolutive, mais non absolue
Le droit de l’Union européenne encadre les comportements anticoncurrentiels, les abus de position dominante et les aides d’État. Les articles 101 et 102 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne prohibent respectivement les ententes anticoncurrentielles et les abus de position dominante ; l’article 107 encadre les aides accordées par les États. Ces règles concernent également l’industrie de défense, sous réserve des dispositions et dérogations prévues par les traités.
Le secteur de la défense présente toutefois une spécificité majeure. L’article 346, paragraphe 1, point b), du même traité permet à un État membre de prendre les mesures qu’il estime nécessaires à la protection des intérêts essentiels de sa sécurité, lorsque celles-ci se rapportent à la production ou au commerce d’armes, de munitions et de matériels de guerre. Cette disposition ne constitue cependant pas une exemption générale de l’industrie de défense à l’égard du droit européen. Son application doit être justifiée par la protection d’intérêts essentiels de sécurité et respecter les limites fixées par le traité et son interprétation juridictionnelle. En outre, son application tend à être de plus en plus limitée par la pratique de la Commission, tandis que certains États renoncent à l’invoquer.
La directive 2009/81/CE a précisément cherché à établir des règles adaptées à la passation des marchés de défense et de sécurité, tout en améliorant leur transparence et leur ouverture à la concurrence. Elle n’a cependant pas supprimé les logiques nationales d’acquisition ni les obstacles politiques et industriels qui limitent la constitution d’un véritable marché européen intégré des industries de défense.
Le problème ne peut donc être réduit à une opposition entre les exigences de la concurrence libre et non faussée et celles de la souveraineté. Une concurrence effective peut contribuer à maîtriser les coûts, à stimuler l’innovation et à limiter les rentes ; mais, dans un secteur caractérisé par des barrières à l’entrée telles que des investissements lourds, des cycles longs et des impératifs de sécurité d’approvisionnement, elle doit être articulée avec une stratégie industrielle explicite. La question essentielle est de déterminer dans quelles conditions la concurrence favorise la résilience et l’autonomie stratégique, plutôt que de fragiliser les capacités indispensables aux armées européennes.
L’analyse comparée des systèmes européen et américain montre ainsi que les règles juridiques ne peuvent être dissociées des structures de marché et des choix de politique industrielle. La politique européenne de concurrence, l’antitrust américain et les régimes applicables aux achats de défense répondent à des traditions institutionnelles différentes ; leur comparaison doit porter sur leurs effets concrets sur la concentration, les capacités productives et la sécurité des approvisionnements, plutôt que sur une opposition schématique entre intervention publique et marché.
C. États-Unis : concentration industrielle, puissance de commande et contrôle des risques
La base industrielle américaine associe un nombre limité de grands maîtres d’œuvre à un réseau de fournisseurs spécialisés dont les capacités sont essentielles à la production et au soutien des équipements militaires. Cette organisation permet de conduire des programmes de grande ampleur, mais elle peut également créer des dépendances à l’égard de certains fournisseurs, de composants critiques ou de chaînes d’approvisionnement difficiles à reconstituer.
La concentration industrielle constitue dès lors un enjeu de politique publique. Les autorités américaines doivent concilier plusieurs objectifs : préserver la concurrence lorsqu’elle est possible, garantir la continuité des approvisionnements, conserver des compétences stratégiques et éviter que certaines opérations de fusion ne réduisent excessivement le nombre de fournisseurs disponibles. Les travaux du Congressional Research Service et du Government Accountability Office mettent en évidence cette tension entre consolidation industrielle, efficacité des programmes² et vulnérabilité de la base industrielle de défense.
Le modèle américain ne doit donc pas être interprété comme la simple conséquence d’une politique antitrust plus permissive. Il repose aussi sur une demande fédérale structurante, sur la capacité de l’État à engager des programmes de longue durée et sur une articulation étroite entre commandes publiques, recherche, innovation et objectifs de sécurité nationale. La concentration peut en faciliter la réalisation, mais elle appelle simultanément une surveillance des dépendances et des risques de pouvoir de marché.
Cette comparaison importe directement pour l’Europe. Reproduire la taille des groupes américains sans construire un marché européen suffisamment intégré ne garantirait ni la compétitivité ni la souveraineté. À l’inverse, maintenir une pluralité de structures industrielles nationales sans organiser les commandes et les investissements risque de perpétuer la fragmentation, de renchérir les équipements et de réduire les capacités de production disponibles en période de crise.
D. Pour une politique européenne cohérente de la concurrence et de l’industrie de défense
La stratégie industrielle de défense présentée par la Commission européenne et le haut représentant en mars 2024 reconnaît la nécessité de renforcer la base industrielle et technologique de défense européenne, d’améliorer la disponibilité des équipements et d’accroître la coopération entre États membres. Elle met en évidence un problème qui dépasse les instruments juridiques : les ambitions européennes ne peuvent se concrétiser sans une demande plus prévisible, une coordination accrue des acquisitions et une meilleure articulation entre les capacités industrielles existantes.
Pour les industries terrestres, cette exigence concerne notamment les chars de combat, les véhicules blindés, l’artillerie, les munitions, les systèmes de protection et les drones. Les coopérations ne peuvent être durables que si les États s’accordent en amont sur les besoins opérationnels, les calendriers, les quantités, les règles de gouvernance et les modalités de partage industriel. À défaut, les programmes communs risquent de devenir des négociations prolongées sur les retombées nationales plutôt que des instruments d’efficacité militaire et industrielle.
La France et l’Allemagne ont une responsabilité particulière dans cette démarche. Leurs capacités industrielles sont complémentaires sur plusieurs segments, mais leurs divergences de doctrine, de commande publique et de conception de la souveraineté compliquent l’élaboration d’une stratégie commune. La coopération ne saurait donc se limiter à la création de coentreprises ou à l’annonce de programmes emblématiques : elle doit reposer sur une matrice partagée de besoins militaires, de programmation budgétaire, de capacités de production et de règles d’acquisition.
Cette matrice devrait également prendre en compte les achats de matériels américains effectués par les États membres. Lorsqu’un équipement européen adéquat n’est pas disponible dans les délais nécessaires, un achat sur étagère peut répondre à une urgence opérationnelle légitime. Mais, lorsque ces acquisitions résultent de décisions nationales insuffisamment coordonnées, elles peuvent réduire les débouchés des industriels européens, disperser les investissements et prolonger les dépendances extérieures. L’enjeu n’est pas d’opposer par principe achats européens et achats américains, mais de déterminer collectivement les domaines dans lesquels l’acquisition d’un matériel existant est justifiée et ceux dans lesquels une commande européenne coordonnée est préférable.
L’autonomie stratégique européenne ne résultera donc ni de la seule concentration industrielle ni de la seule adaptation du droit de la concurrence. Elle suppose une politique de commande publique — donc budgétaire — qui donne de la visibilité aux industriels, un contrôle des concentrations attentif aux risques de dépendance, des investissements cohérents et une coordination effective des politiques nationales de défense. Le véritable enjeu est de faire de la concurrence un instrument au service d’une base industrielle européenne viable, sans sacrifier ni l’efficacité économique ni la capacité des États à garantir leur sécurité.
Sources : Congressional Research Service, The U.S. Defense Industrial Base: Background and Issues for Congress, rapport R47751, version actualisée le 23 septembre 2024 ; U.S. Government Accountability Office, Defense Industrial Base: DOD Needs Better Insight into Risks from Mergers and Acquisitions, rapport GAO-24-106129, 17 octobre 2023 ; traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, version consolidée, Journal officiel de l’Union européenne, C 202, 7 juin 2016, art. 101, 102, 107 et 346 ; directive 2009/81/CE du Parlement européen et du Conseil du 13 juillet 2009 relative à la coordination des procédures de passation de certains marchés dans les domaines de la défense et de la sécurité, JOUE, L 216, 20 août 2009 ; Commission européenne et haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, A New European Defence Industrial Strategy: Achieving EU Readiness through a Responsive and Resilient European Defence Industry, JOIN(2024) 10 final, 5 mars 2024 ; François Souty, « Industries de défense, politique de la concurrence de l’Union européenne et antitrust des États-Unis : asymétries juridiques, enjeux industriels et autonomie stratégique », Le Diplomate Média, 14 avril 2026, https://lediplomate.media/economie-industries-defense-politique-concurrence-union-europeenne-antitrust-usa-asymetries-juridiques-enjeux-industriels-autonomie-strategique/.
ANNEXE 5 — Les leçons industrielles de la guerre en Ukraine : artillerie, munitions, drones et robotisation terrestre
La guerre en Ukraine démontre que la puissance terrestre repose autant sur la capacité à produire, réparer et renouveler les équipements en grande série que sur leurs performances technologiques : elle oblige la France, l’Allemagne et leurs partenaires européens à repenser simultanément leurs stocks, leurs chaînes industrielles et leurs priorités opérationnelles.
A. Le retour de la guerre de haute intensité : la quantité redevient stratégique
La guerre déclenchée par l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022 a profondément modifié les hypothèses qui avaient orienté une partie des politiques de défense européennes depuis la fin de la guerre froide. Les opérations de haute intensité mettent à l’épreuve non seulement les matériels et les doctrines, mais aussi la profondeur des stocks, la capacité à remplacer les équipements détruits, la disponibilité des pièces détachées et la résistance des chaînes d’approvisionnement.
Les forces terrestres doivent pouvoir soutenir des engagements prolongés dans lesquels l’artillerie, les munitions, les véhicules blindés, la défense antiaérienne et les systèmes de renseignement sont consommés, endommagés ou détruits à un rythme qui dépasse les hypothèses de nombreux programmes conçus en temps de paix. La supériorité technologique demeure importante, mais elle ne suffit pas si les équipements sont trop peu nombreux, si leur maintenance est trop lente ou si les industriels ne peuvent augmenter rapidement leur production.
Cette expérience conduit à réexaminer la relation entre qualité et quantité. Un matériel très performant peut offrir un avantage tactique considérable, mais sa contribution stratégique dépend aussi du nombre d’exemplaires disponibles, de leur taux de disponibilité et de la capacité à remplacer rapidement les pertes. Inversement, la production en masse de systèmes peu coûteux ne suffit pas si ceux-ci sont vulnérables, mal intégrés aux autres composantes des forces ou privés d’un soutien logistique adapté.
La leçon essentielle est donc industrielle autant qu’opérationnelle : la préparation à un conflit majeur suppose une capacité permanente à augmenter les cadences, à mobiliser les fournisseurs de second rang et à sécuriser les matières premières, les composants et les explosifs nécessaires. La politique de défense ne peut plus dissocier les plans d’équipement de la politique industrielle, de la gestion des stocks et de la préparation des chaînes de production.
B. Artillerie et munitions : la production comme condition de l’endurance militaire
L’artillerie illustre particulièrement cette transformation. La consommation de munitions observée en Ukraine a révélé la vulnérabilité des armées dont les stocks sont limités et les capacités de recomplètement insuffisantes. Elle a également mis en évidence le caractère stratégique de composants connus surtout des spécialistes militaires, notamment des artilleurs et des personnels de l’arme blindée, mais moins visibles que les canons ou les véhicules : poudres propulsives, explosifs, fusées, corps d’obus, équipements de remplissage et moyens de contrôle de la qualité.
L’Union européenne a répondu à cette situation par l’Act in Support of Ammunition Production (ASAP), adopté en juillet 2023. Ce dispositif vise à soutenir l’augmentation des capacités de production de munitions et de missiles, notamment en traitant les goulets d’étranglement affectant les poudres, les explosifs et les obus. En mars 2024, la Commission européenne a annoncé l’attribution d’environ 500 millions d’euros de financements européens afin de contribuer à porter la capacité annuelle de production européenne d’obus à deux millions à la fin de 2025. Cet objectif industriel ne doit toutefois pas être confondu avec le volume effectivement produit, livré aux armées ou disponible pour une opération militaire donnée.
Pour la France, l’enjeu est de préserver une capacité souveraine dans les segments essentiels tout en accélérant la montée en cadence des productions nécessaires aux forces terrestres. Pour l’Allemagne, la profondeur de son appareil industriel et ses capacités d’investissement offrent des possibilités importantes d’expansion. Mais la transformation des financements en livraisons dépend également de la disponibilité des composants, d’un sourcing sécurisé, des personnels qualifiés, des installations et des contrats de long terme.
La comparaison ne doit donc pas se limiter aux annonces budgétaires ou aux capacités nominales des usines. Comme évoqué précédemment, elle doit porter sur les délais de livraison, les quantités réellement produites, la capacité à reconstituer les stocks nationaux et la possibilité de maintenir une production soutenue pendant plusieurs années. La commande publique doit donner aux entreprises une visibilité suffisante pour investir, sans pour autant financer des capacités qui resteraient inutilisées faute de commandes fermes ou coordonnées.
Une politique européenne cohérente devrait distinguer trois objectifs complémentaires : répondre aux besoins opérationnels immédiats, reconstituer les stocks des États membres et créer une capacité industrielle durable pour faire face à un conflit prolongé. Les achats conjoints peuvent faciliter cette démarche, à condition que les États harmonisent suffisamment leurs besoins, acceptent des calendriers compatibles et s’engagent sur des volumes crédibles.
C. Véhicules blindés, artillerie mobile et disponibilité des matériels
Les véhicules blindés et les systèmes d’artillerie automoteurs montrent que la performance d’un équipement dépend de son intégration dans un système logistique complet. La protection de l’équipage, la mobilité, la puissance de feu, les capteurs et les communications doivent être associés à une maintenance adaptée, à des pièces de rechange disponibles et à des procédures permettant de remettre rapidement en service les matériels endommagés.
Le char de combat demeure une composante importante des forces terrestres, mais son efficacité ne peut être évaluée isolément. Elle dépend de sa coopération avec l’infanterie, le génie, l’artillerie, les systèmes de reconnaissance et les moyens de défense antiaérienne. Les véhicules de transport, les systèmes de dépannage, les ateliers de réparation et les stocks de composants participent directement à la puissance de combat.
La France dispose de compétences importantes dans les véhicules blindés et l’artillerie, notamment autour du programme SCORPION, des véhicules de la famille Griffon et Jaguar, ainsi que du canon CAESAR. L’Allemagne s’appuie notamment sur les familles Leopard et Boxer et sur une base industrielle spécialisée dans les plateformes lourdes, les composants et les systèmes d’armes. Ces compétences ne sont pas strictement interchangeables : elles répondent à des besoins opérationnels, à des choix de conception et à des structures industrielles différents.
La question centrale est de déterminer dans quels domaines une coopération permettrait d’accroître les séries, de réduire les coûts de soutien et de simplifier la maintenance, et dans quels domaines la préservation de solutions nationales reste justifiée par les besoins spécifiques des forces. La standardisation ne doit pas être recherchée pour elle-même : elle n’a de valeur que si elle améliore l’interopérabilité, la disponibilité et l’efficacité du soutien sans dégrader les capacités opérationnelles.
D. Drones, guerre électronique et robotisation : l’innovation sous contrainte industrielle
La guerre en Ukraine a également accéléré l’intégration des drones de reconnaissance, des munitions téléopérées, des systèmes de brouillage et des moyens de lutte anti-drones. Ces équipements peuvent être moins coûteux que les plateformes conventionnelles, mais leur efficacité dépend de leur emploi tactique, de la qualité des liaisons de données, de leur résistance au brouillage et de la capacité à renouveler rapidement les systèmes perdus ou rendus obsolètes.
Le rythme d’évolution technologique est ici particulièrement rapide. Un drone efficace à un moment donné peut devenir vulnérable lorsque l’adversaire adapte ses moyens de détection, de guerre électronique ou d’interception. Les forces doivent donc pouvoir modifier leurs logiciels, leurs composants et leurs procédures à un rythme plus court que celui des grands programmes d’armement traditionnels.
Cette évolution favorise des architectures modulaires, des composants relativement accessibles et une coopération plus étroite entre industriels établis, entreprises technologiques et petites sociétés innovantes. Elle ne rend pas pour autant les grandes entreprises de défense superflues : celles-ci demeurent essentielles pour l’intégration des systèmes, la cybersécurité, la qualification militaire, la fiabilité et le soutien à long terme.
La robotisation terrestre pose une question analogue. Les plateformes téléopérées ou partiellement autonomes peuvent contribuer à la reconnaissance, au transport logistique, à l’évacuation des blessés ou à certaines missions particulièrement dangereuses. Leur intégration dans les unités suppose cependant des communications résilientes, une doctrine d’emploi claire, des moyens de contrôle et une capacité à fonctionner dans un environnement où les réseaux sont perturbés.
Pour la France et l’Allemagne, le défi consiste à éviter deux écueils : investir exclusivement dans des systèmes lourds dont le développement est long, ou multiplier des innovations ponctuelles sans architecture d’ensemble. Les futurs systèmes terrestres devront articuler plateformes habitées, systèmes non habités, capteurs, effecteurs et réseaux de commandement, tout en permettant le renouvellement rapide des sous-systèmes technologiques.
E. De l’urgence nationale à une base industrielle européenne résiliente
Les initiatives européennes engagées depuis 2023 reconnaissent que l’accroissement des capacités de production doit accompagner les livraisons à l’Ukraine et la reconstitution des stocks nationaux. Le dispositif ASAP agit principalement sur l’offre industrielle, tandis que les instruments de soutien aux achats conjoints visent à agréger la demande et à encourager les acquisitions communes. Ces instruments répondent à deux problèmes différents, mais complémentaires : produire davantage et commander de manière plus coordonnée.
L’efficacité de cette politique dépendra de la continuité des commandes, de la coordination des calendriers nationaux et de la capacité à répartir les investissements sans multiplier inutilement les chaînes de production concurrentes. Les États membres doivent également identifier les dépendances critiques — explosifs, poudres, composants électroniques, matières premières et machines-outils — et éviter que l’expansion d’un segment ne soit bloquée par l’insuffisance d’un fournisseur en amont.
La France et l’Allemagne pourraient contribuer à cette démarche en établissant une programmation pluriannuelle des besoins terrestres, en identifiant les capacités industrielles à préserver et en organisant des commandes communes lorsque les besoins sont suffisamment proches. Une telle coordination devrait inclure les autres États européens concernés et ne saurait être réduite à un partage bilatéral des marchés.
La leçon de l’Ukraine est ainsi claire : la puissance terrestre européenne ne se construira pas uniquement par des annonces de réarmement ou par le lancement de nouveaux programmes. Elle dépendra de la capacité à transformer les budgets en équipements disponibles, à maintenir une production soutenue et à coordonner les besoins militaires et industriels des États membres.
Sources : Parlement européen et Conseil, règlement (UE) 2023/1525 du 20 juillet 2023 relatif au soutien à la production de munitions (Act in Support of Ammunition Production, ASAP), Journal officiel de l’Union européenne, L 185, 24 juillet 2023 ; Commission européenne, « Around €2 billion to strengthen EU’s defence industry readiness, including to ramp up ammunition production to 2 million per year in 2025 », 15 mars 2024 ; ministère des Armées, Loi de programmation militaire 2024-2030, loi n° 2023-703 du 1er août 2023 ; Bundesministerium der Verteidigung, Nationale Sicherheitsstrategie, gouvernement fédéral allemand, juin 2023 ; Institut international d’études stratégiques (IISS), The Military Balance 2025, Londres, Routledge, 2025.
ANNEXE 6 — Les coopérations de défense à l’épreuve des faits : MGCS, programmes communs et solutions alternatives
L’avenir de la défense terrestre européenne dépend moins de la multiplication des annonces de coopération que de la capacité des États à rapprocher leurs besoins opérationnels, à arbitrer les rivalités industrielles et à garantir une gouvernance commune. Le programme MGCS en constitue un test majeur, mais aussi un révélateur des limites du modèle franco-allemand.
A. Le MGCS : une ambition stratégique confrontée aux divergences nationales
Le Main Ground Combat System (MGCS), ou système principal de combat terrestre, devait initialement préparer le remplacement des chars Leclerc français et Leopard 2 allemands à l’horizon 2040. L’ambition dépassait la conception d’un nouveau char : il s’agissait de construire un système de combat associant plateformes habitées et non habitées, capteurs, systèmes de communication, moyens de commandement et effecteurs intégrés dans une architecture commune.
Le programme répond à une logique stratégique cohérente. Les coûts de développement des systèmes terrestres de nouvelle génération, la sophistication des capteurs et des systèmes de protection, ainsi que l’évolution des menaces rendent de plus en plus difficile le financement de projets entièrement nationaux. La coopération franco-allemande devait permettre de partager les investissements, de rapprocher les doctrines d’emploi et de préserver une capacité européenne face aux grands producteurs mondiaux.
Mais cette ambition s’est heurtée à des divergences persistantes. Les deux armées n’ont ni les mêmes volumes de flotte, ni exactement les mêmes priorités opérationnelles, ni les mêmes traditions industrielles. L’Allemagne dispose d’une base industrielle importante dans les chars lourds et leurs composants ; la France doit préserver une compétence souveraine autour du Leclerc et de son écosystème industriel, tout en tenant compte de contraintes budgétaires et de besoins opérationnels spécifiques.
Ces différences ne condamnent pas la coopération. Elles rendent cependant indispensable un accord préalable sur les exigences militaires, les performances attendues, les coûts admissibles, le calendrier de développement et la répartition des responsabilités. Lorsque ces éléments ne sont pas suffisamment stabilisés, les discussions industrielles deviennent le lieu où se négocient des désaccords qui auraient dû être arbitrés au niveau politique et militaire.
Une étape institutionnelle a été franchie en janvier 2025 avec la signature du pacte d’actionnaires de la MGCS Project Company, associant KNDS France, KNDS Deutschland, Rheinmetall et Thales. La société de projet devait assurer la maîtrise d’œuvre industrielle du programme, avec une répartition annoncée des activités de 50 % pour l’Allemagne et de 50 % pour la France. Cette organisation constitue un cadre de coopération, mais ne garantit pas à elle seule l’accord sur les architectures, les responsabilités techniques, les calendriers ou les débouchés futurs.
L’évolution annoncée en juin 2026 confirme cette difficulté. Les autorités allemandes ont alors indiqué que le programme devait se concentrer sur la recherche, le développement et la démonstration de technologies de combat collaboratif applicables à différentes plateformes habitées ou non habitées, plutôt que de présupposer une plateforme unique. Cette orientation peut être interprétée comme une adaptation aux enseignements de l’Ukraine et comme une tentative de préserver une coopération technologique malgré les incertitudes sur la forme finale du système.
Elle comporte toutefois une ambiguïté. Une architecture ouverte et modulaire peut accroître l’interopérabilité et permettre l’évolution des équipements. Mais si les deux pays divergent sur les plateformes, les armements ou les calendriers d’acquisition, le programme risque de produire des briques technologiques communes sans garantir l’émergence d’un système de combat réellement partagé.
Le MGCS doit donc être évalué selon un critère essentiel : la coopération produit-elle une capacité militaire commune, disponible à un coût maîtrisé et dans un calendrier crédible, ou se limite-t-elle à organiser une recherche partagée dont les résultats pourront ensuite être intégrés à des matériels nationaux distincts ?
B. La gouvernance industrielle : le partage des tâches ne remplace pas l’accord stratégique
La répartition des responsabilités industrielles constitue l’un des principaux points de tension des programmes communs. Les entreprises cherchent légitimement à préserver leurs compétences, leurs emplois, leurs investissements et leurs perspectives d’exportation. Les États souhaitent, de leur côté, maintenir des capacités souveraines, garantir l’accès aux technologies critiques et éviter de dépendre d’un partenaire pour les fonctions les plus sensibles.
Ces objectifs ne sont pas nécessairement incompatibles. Ils le deviennent lorsque le partage industriel est négocié avant que les besoins militaires et les choix d’architecture aient été suffisamment clarifiés. Une répartition nationale rigide peut alors imposer des responsabilités qui ne correspondent pas toujours aux compétences les plus pertinentes, compliquer les arbitrages techniques et augmenter les coûts de coordination.
Le cadre du MGCS doit notamment permettre de préciser les responsabilités de chaque partenaire dans les plateformes, les systèmes d’armes, les capteurs, les communications, les logiciels, les interfaces et l’intégration générale. Il faut également déterminer qui arbitre en cas de désaccord, selon quelles procédures les modifications sont décidées et comment les coûts supplémentaires sont répartis.
La propriété intellectuelle et les droits d’utilisation des technologies constituent une autre question centrale. Une coopération ne peut être durable si chaque partenaire redoute que ses contributions soient utilisées dans un système national concurrent sans garanties suffisantes. À l’inverse, une protection excessive des intérêts nationaux peut empêcher la circulation des connaissances et limiter l’intérêt industriel du programme commun.
L’accord entre gouvernements et entreprises doit donc distinguer les technologies qui doivent être réellement communes, les compétences que chaque État souhaite conserver de manière autonome et les interfaces qui permettent à des sous-systèmes nationaux de fonctionner ensemble. Cette distinction est particulièrement importante dans les domaines où l’évolution technologique est rapide, comme les logiciels, les capteurs, la guerre électronique et les systèmes non habités.
Enfin, la gouvernance doit prévoir les conditions de modification ou de sortie du programme. Un projet de défense engagé sur plusieurs décennies doit pouvoir s’adapter à une évolution des menaces ou des besoins sans rendre toute décision dépendante d’une renégociation politique complète. Mais cette flexibilité ne doit pas permettre aux partenaires de modifier unilatéralement les engagements qui fondent l’équilibre industriel et financier de la coopération.
Le véritable enjeu n’est donc pas d’imposer une stricte égalité de chaque tâche ou de chaque composant. Il consiste à garantir que les responsabilités industrielles servent les objectifs militaires communs, que les contributions soient évaluées selon leur valeur réelle et que les décisions puissent être prises dans des délais compatibles avec les besoins des forces.
C. Les exportations : un marché commun, des intérêts nationaux parfois divergents
Les exportations d’armement sont un élément déterminant de l’équilibre économique des grands programmes terrestres. Elles permettent d’élargir les séries, de répartir les coûts fixes et de maintenir les capacités industrielles au-delà des seules commandes nationales. Mais elles soulèvent des questions de contrôle politique, de destination des équipements et de cohérence diplomatique.
La France et l’Allemagne n’ont pas les mêmes pratiques ni les mêmes critères d’autorisation des exportations. Une divergence sur les destinations autorisées peut, par exemple, fragiliser la commercialisation d’un matériel développé en commun. Si l’un des États refuse une vente à un pays tiers, l’autre peut considérer que son autonomie de décision est restreinte ; mais si les règles sont trop différentes, les partenaires industriels ne disposent pas d’une visibilité suffisante pour construire une stratégie commerciale commune.
Cette difficulté est d’autant plus importante que les programmes conjoints reposent sur des investissements élevés et des perspectives de ventes à l’exportation souvent nécessaires à leur équilibre économique. Les industriels ont besoin de règles prévisibles, tandis que les gouvernements doivent conserver la capacité de contrôler les transferts de technologies et de tenir compte de leurs engagements internationaux.
L’accord de coopération ne peut donc se limiter à une déclaration de principe. Il doit préciser, dès le lancement du programme, les procédures de consultation, les délais de réponse, les règles applicables aux composants nationaux et les mécanismes de règlement des différends. Il doit également distinguer les décisions qui relèvent de la sécurité nationale de celles qui peuvent être harmonisées sans porter atteinte aux prérogatives essentielles des États.
Le problème est plus général : un programme européen ne peut être économiquement viable si ses partenaires ne s’accordent pas sur les conditions d’accès aux marchés tiers. Mais l’harmonisation des règles d’exportation ne peut pas non plus être obtenue en ignorant les divergences diplomatiques entre États. La solution consiste à construire un cadre explicite, négocié en amont et suffisamment prévisible pour que les choix industriels ne soient pas remis en cause à chaque opération commerciale.
D. Les alternatives : programmes nationaux, coopération élargie ou architecture commune
Le débat sur le MGCS ne doit pas être réduit à une opposition entre coopération franco-allemande et retour à des programmes nationaux. Plusieurs modèles sont possibles, dont la pertinence dépend des besoins opérationnels, des volumes attendus et de la nature des technologies à développer.
Le premier consiste à maintenir un programme commun de plateforme. Il peut maximiser les économies d’échelle et simplifier le soutien si les deux armées s’accordent sur les caractéristiques essentielles du matériel. En revanche, il exige un haut degré de convergence des besoins, une gouvernance efficace et des arbitrages industriels acceptés par les deux États. Si ces conditions ne sont pas réunies, les compromis techniques peuvent devenir coûteux et fragiliser le calendrier.
Le deuxième modèle repose sur une architecture de combat commune associant des plateformes éventuellement différentes. Les partenaires peuvent développer conjointement les capteurs, les communications, les logiciels de commandement, certaines protections et les interfaces, tout en conservant des véhicules adaptés à leurs doctrines respectives. L’évolution annoncée du MGCS en 2026 vers la recherche et la démonstration de technologies de combat collaboratif ouvre précisément cette possibilité.
Cette approche offre une plus grande souplesse, mais elle doit éviter de se limiter à des travaux de recherche sans débouché opérationnel clairement défini. Les États doivent préciser quelles technologies seront intégrées aux futurs matériels, selon quels standards et à quel horizon. Sans engagement sur ces points, la coopération risque de produire des résultats technologiques utiles mais de faible effet sur la standardisation et les coûts de possession des forces.
Le troisième modèle consiste à élargir certaines coopérations à d’autres États européens. Une participation plus large peut accroître les volumes de commande, répartir les investissements et faciliter l’adoption de standards communs. Elle peut aussi complexifier la gouvernance, multiplier les exigences nationales et ralentir les décisions. L’élargissement ne constitue donc pas une solution automatique : il doit s’appuyer sur une architecture technique et institutionnelle claire.
Enfin, un État peut décider d’acquérir un matériel disponible sur le marché plutôt que d’attendre l’aboutissement d’un programme commun. Cette solution peut se justifier lorsqu’un besoin opérationnel est urgent ou qu’aucune solution européenne adéquate n’est disponible dans les délais requis. Elle peut cependant affaiblir les débouchés d’un programme européen et accroître les dépendances extérieures si elle devient une stratégie durable de remplacement des acquisitions communes.
Il importe ainsi de comparer les solutions sur la base de critères identiques : délai de mise en service, coût complet du cycle de vie, disponibilité, capacité de modernisation, sécurité des approvisionnements, compatibilité avec les autres systèmes et effets sur la base industrielle européenne. Le choix entre programme commun, coopération modulaire et acquisition sur étagère doit être fondé sur ces critères, plutôt que sur une préférence générale pour l’autonomie nationale ou pour la coopération.
E. Pour une matrice européenne de programmation des capacités terrestres
Les difficultés du MGCS révèlent une limite plus générale de la politique européenne de défense : les États ont multiplié les initiatives de coopération sans toujours établir une méthode commune pour définir leurs besoins, hiérarchiser leurs investissements et programmer leurs acquisitions. Les décisions restent largement nationales, alors même que la viabilité des grands programmes dépend de la capacité à réunir des commandes suffisantes et prévisibles.
Une matrice européenne de programmation pourrait contribuer à corriger cette faiblesse. Elle devrait partir des scénarios opérationnels et des capacités requises, puis identifier les besoins communs, les équipements existants susceptibles d’être modernisés, les lacunes capacitaires et les domaines dans lesquels un développement partagé serait économiquement et militairement pertinent.
Cette démarche devrait ensuite mettre en regard les calendriers nationaux, les stocks disponibles, les capacités industrielles et les contraintes budgétaires. Elle permettrait de distinguer les équipements dont la standardisation est prioritaire, les technologies pouvant être développées en commun sans imposer une plateforme unique et les domaines où le maintien de solutions nationales répond à une justification opérationnelle réelle.
La France et l’Allemagne ont une responsabilité particulière dans la formulation d’une telle méthode, compte tenu de leur poids industriel et politique. Elles ne peuvent toutefois en être les seules architectes : une matrice élaborée exclusivement à deux risquerait d’être perçue par les autres États membres comme un dispositif de répartition des marchés entre les deux principaux partenaires. Elle doit donc être ouverte à la participation des pays concernés, à partir de critères transparents et d’objectifs militaires explicites.
Cette exigence est d’autant plus importante que l’accroissement de l’effort de défense allemand peut modifier les rapports de force industriels européens. La profondeur de financement et de production de l’Allemagne représente une ressource potentielle pour l’Europe, mais elle ne saurait suffire à définir les priorités communes. Une politique européenne crédible doit éviter qu’une supériorité financière se transforme en prépondérance dans les choix capacitaires, au détriment des compétences françaises et des intérêts des autres États membres.
Le MGCS pourrait ainsi devenir un laboratoire de cette méthode. Son avenir devrait être évalué non seulement au regard de la possibilité de produire un char commun, mais aussi selon sa contribution à une architecture terrestre européenne cohérente, à la maîtrise des technologies critiques, à la disponibilité des équipements et à la rationalisation des investissements. Le succès ne se mesurera pas à la seule survie institutionnelle du programme, mais à sa capacité à améliorer concrètement les forces armées.
Sources : KNDS, « Signature du pacte d’actionnaires de la société de projet (“Project Company”) MGCS », communiqué du 24 janvier 2025 ; Bundeskartellamt, « Joint venture between KNDS, Rheinmetall and Thales cleared », communiqué du 4 avril 2025 ; Bundesregierung, Regierungspressekonferenz vom 15. Juni 2026, réponse du ministère fédéral de la Défense sur l’évolution du MGCS ; Présidence de la République française, « Conclusions du Conseil franco-allemand de défense et de sécurité du 17 juillet 2026 », 17 juillet 2026 ; Commission européenne et haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, A New European Defence Industrial Strategy: Achieving EU Readiness through a Responsive and Resilient European Defence Industry, JOIN(2024) 10 final, 5 mars 2024 ; François Souty, « Industries de défense, politique de la concurrence de l’Union européenne et antitrust des États-Unis : asymétries juridiques, enjeux industriels et autonomie stratégique », Le Diplomate Média, 14 avril 2026, en ligne : https://lediplomate.media/economie-industries-defense-politique-concurrence-union-europeenne-antitrust-usa-asymetries-juridiques-enjeux-industriels-autonomie-strategique/.
ANNEXE 7 — Les choix d’équipement terrestre français et allemand : capacités, priorités et dépendances industrielles
La comparaison des équipements terrestres français et allemands révèle deux modèles de puissance complémentaires mais imparfaitement coordonnés : la France privilégie une architecture de forces articulée autour de capacités nationales intégrées, tandis que l’Allemagne s’appuie sur une base industrielle plus étendue dans certains segments lourds et sur des acquisitions diversifiées, dont une partie croissante auprès de fournisseurs étrangers.
A. Deux modèles d’équipement issus de trajectoires militaires différentes
Les choix d’équipement terrestre de la France et de l’Allemagne s’inscrivent dans des histoires militaires, des doctrines d’emploi et des contraintes budgétaires distinctes. La France a longtemps cherché à préserver une capacité d’intervention autonome, reposant sur des forces polyvalentes, projetables et dotées d’une base industrielle nationale couvrant une part importante des fonctions essentielles. L’Allemagne, dont la défense territoriale et la contribution aux dispositifs collectifs de l’OTAN occupent une place centrale, dispose d’une tradition industrielle particulièrement forte dans les véhicules lourds, les transmissions, les systèmes mécaniques et certaines catégories d’armements.
Ces différences ne sont pas absolues. Les deux pays sont membres de l’OTAN et de l’Union européenne ; ils partagent des besoins croissants en matière de mobilité, de protection, de numérisation du champ de bataille, d’artillerie et de défense antiaérienne. Mais ils ne hiérarchisent pas toujours de la même manière la disponibilité immédiate des matériels, l’autonomie industrielle, les volumes de production et la coopération européenne.
La France a développé une architecture de combat interarmes qui associe le char Leclerc, les véhicules de la famille SCORPION et le système d’artillerie CAESAR. Le programme SCORPION vise notamment à renouveler les capacités de combat au contact grâce aux véhicules Griffon, Jaguar et Serval, ainsi qu’à un système d’information permettant de partager la situation tactique entre les unités. La rénovation du Leclerc au standard XLR doit prolonger la vie opérationnelle de cette plateforme et faciliter son intégration à cet environnement numérisé.
L’Allemagne dispose, pour sa part, d’un ensemble de capacités articulées notamment autour du Leopard 2, du véhicule Boxer, de systèmes d’artillerie lourde et d’un tissu de fournisseurs spécialisés. Le succès international du Leopard 2 a contribué à renforcer la position de l’industrie allemande sur le marché des chars lourds, mais aussi à créer une dépendance de plusieurs armées européennes à l’égard de cette famille de matériels. Cette position commerciale ne signifie pas que tous les segments de la puissance terrestre allemande soient autonomes : les composants, les munitions, les systèmes électroniques et les équipements de soutien peuvent eux aussi faire l’objet de dépendances extérieures.
La comparaison doit donc porter sur l’ensemble du système de combat et non sur la seule plateforme emblématique. Un char, un véhicule blindé ou un canon ne constitue une capacité militaire effective que s’il est accompagné de munitions, de pièces de rechange, de moyens de dépannage, de personnels formés, de systèmes de communication et d’une chaîne de maintenance capable de soutenir son emploi dans la durée.
B. Chars, véhicules blindés et artillerie : des complémentarités encore insuffisamment organisées
Le char de combat illustre à lui seul les difficultés d’une stratégie européenne. Le Leclerc et le Leopard 2 répondent à des trajectoires industrielles différentes, mais les deux armées doivent préparer le renouvellement de leurs capacités lourdes. Le MGCS devait fournir un cadre commun à cette évolution. Les retards et les désaccords rencontrés par le programme montrent toutefois que l’existence d’un besoin convergent ne suffit pas à assurer l’accord sur l’architecture, la gouvernance, les responsabilités industrielles et les conditions d’exportation.
Dans le domaine des véhicules blindés, les possibilités de coopération sont plus nombreuses qu’une simple opposition entre matériel français et matériel allemand ne le laisse penser. Les architectures numériques, les systèmes de communication, les équipements de protection, certains capteurs et les moyens de soutien peuvent offrir des domaines de standardisation, même lorsque les plateformes restent différentes. L’enjeu est d’identifier les fonctions pour lesquelles la mise en commun présente un avantage opérationnel et économique réel.
L’artillerie constitue un autre domaine où les choix d’équipement doivent être rapprochés des capacités de production. Le CAESAR français illustre l’intérêt d’un système mobile, transportable et adaptable à plusieurs utilisateurs. Les systèmes allemands d’artillerie lourde répondent à d’autres priorités et à une tradition différente. Dans les deux cas, l’efficacité ne dépend pas uniquement de la portée ou de la précision : elle exige des stocks suffisants, des chaînes d’approvisionnement fiables, des moyens de maintenance et une production de munitions adaptée aux scénarios d’engagement.
Une coopération européenne plus poussée pourrait donc porter sur les munitions, les interfaces de communication, les composants communs, la maintenance et la formation, sans exiger nécessairement l’unification de tous les matériels. Ce choix pragmatique permettrait de préserver les compétences nationales tout en réduisant les coûts et les difficultés logistiques lorsque des économies d’échelle sont effectivement possibles.
La difficulté est politique autant qu’industrielle. Chaque État souhaite conserver les emplois, les compétences et les retombées économiques associés à ses commandes. Mais lorsque la répartition industrielle devient l’objectif principal du programme, elle risque de l’emporter sur les besoins opérationnels et de retarder la livraison des équipements. La coopération ne sera durable que si les États acceptent de définir les responsabilités à partir des compétences disponibles, des coûts complets et de la performance militaire attendue.
C. La question décisive des volumes, des délais et du soutien
Les différences entre les modèles français et allemand ne peuvent être évaluées sans tenir compte de la profondeur des commandes. Les séries courtes augmentent les coûts unitaires et compliquent le maintien des chaînes de production. Des commandes régulières permettent, au contraire, de conserver des compétences, de planifier les investissements et d’assurer une meilleure disponibilité des pièces.
La guerre en Ukraine a rendu cette relation particulièrement visible. Les stocks, la capacité à remplacer les matériels endommagés, les délais de livraison et l’aptitude à accroître la production sont redevenus des facteurs centraux de la puissance militaire. La valeur d’un équipement ne se mesure donc pas seulement à ses performances techniques ou à son prix d’acquisition, mais aussi à son coût de possession, à sa disponibilité réelle et à la capacité de le soutenir dans la durée.
La France et l’Allemagne doivent, à cet égard, distinguer les besoins immédiats des besoins de transformation à long terme. Une acquisition urgente peut être justifiée lorsqu’un équipement manque aux forces ou lorsqu’un programme national ne peut livrer à temps. Mais la répétition de décisions nationales prises séparément peut fragmenter les investissements, accroître les coûts de soutien et détourner la demande des capacités industrielles européennes qu’il serait possible de développer.
Il est également nécessaire de comparer les équipements selon leur coût complet : acquisition, formation, munitions, maintenance, pièces de rechange, modernisation, soutien logiciel et retrait du service. Un matériel initialement moins coûteux peut se révéler plus onéreux si son soutien dépend d’un fournisseur extérieur, si les pièces sont soumises à des délais longs ou si les mises à jour sont contrôlées par une autorité étrangère.
Cette approche devrait devenir un élément régulier de la programmation des capacités terrestres. Elle permettrait d’évaluer les avantages respectifs des acquisitions nationales, des programmes conjoints et des achats à l’étranger sur une base comparable, au lieu de privilégier le prix initial ou les retombées industrielles immédiates.
D. Vers une programmation commune des capacités terrestres européennes
La France et l’Allemagne disposent de compétences complémentaires, mais elles ne peuvent à elles seules garantir la cohérence des acquisitions terrestres européennes. La Pologne, l’Italie, l’Espagne, les pays nordiques, les États baltes et plusieurs autres membres de l’Union ont des besoins et des choix d’équipement propres. Une politique européenne crédible doit donc organiser les convergences sans imposer artificiellement un modèle unique à toutes les armées.
La première étape devrait consister à établir une cartographie partagée des besoins : chars et véhicules blindés, artillerie, munitions, défense antiaérienne, drones, guerre électronique, logistique et maintenance. Pour chaque catégorie, il conviendrait d’identifier les matériels en service, les dates prévisibles de remplacement, les stocks, les capacités industrielles disponibles et les dépendances critiques.
La deuxième étape serait de distinguer trois cas. Lorsque les besoins sont identiques et les calendriers compatibles, des commandes communes et une plateforme partagée peuvent présenter un intérêt majeur. Lorsque les besoins sont proches mais non identiques, une architecture commune ou des composants standardisés peuvent réduire les coûts sans imposer un équipement uniforme. Lorsque les exigences opérationnelles diffèrent réellement, des acquisitions nationales peuvent rester justifiées, sous réserve de préserver autant que possible l’interopérabilité.
La troisième étape consisterait à coordonner les volumes de commande et les investissements industriels sur plusieurs années. Une programmation de ce type donnerait davantage de visibilité aux industriels et permettrait d’éviter que plusieurs États ne financent séparément des capacités concurrentes, tandis que d’autres segments essentiels demeurent insuffisamment approvisionnés.
L’objectif ne doit pas être d’organiser une prépondérance industrielle allemande, ni de préserver toutes les structures nationales existantes indépendamment de leur efficacité. Il est de construire une base industrielle européenne capable de livrer les équipements requis, dans les délais nécessaires, à un coût soutenable et avec des garanties suffisantes de sécurité d’approvisionnement.
La comparaison franco-allemande conduit ainsi à une conclusion : l’Europe n’a pas seulement besoin de dépenser davantage pour ses forces terrestres. Elle doit mieux organiser sa demande, arbitrer ses priorités et rapprocher les décisions d’équipement des capacités industrielles qu’elle entend conserver. La coordination des politiques nationales est la condition pour transformer l’effort budgétaire en puissance militaire durable.
Sources
Direction générale de l’armement, « La DGA commande 100 chars Leclerc rénovés XLR », ministère des Armées, 28 janvier 2025 ; ministère des Armées, dossier « Le programme SCORPION » ; Commission européenne et haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, A New European Defence Industrial Strategy: Achieving EU Readiness through a Responsive and Resilient European Defence Industry, JOIN(2024) 10 final, 5 mars 2024 ; Direction générale de l’armement, Calepin des entreprises internationales de défense, édition 2025, rubriques consacrées à KNDS, au programme SCORPION et aux systèmes d’artillerie.
ANNEXE 8 — Les achats d’armements américains par les États européens : urgence opérationnelle, dépendances stratégiques et fragmentation de la demande
Le recours aux équipements américains permet aux États européens de combler rapidement certaines lacunes capacitaires, mais sa généralisation risque d’affaiblir les débouchés industriels européens et de prolonger les dépendances technologiques. Le défi consiste à distinguer les acquisitions immédiatement indispensables de celles qui pourraient être mieux coordonnées dans le cadre d’une politique européenne de défense.
A. Une dépendance révélatrice de la fragmentation du marché européen
Depuis l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022, les États européens ont fortement accru leurs dépenses militaires et accéléré plusieurs programmes d’acquisition. Pourtant, une partie importante de cette demande supplémentaire s’est dirigée vers des fournisseurs extérieurs à l’Union européenne, notamment américains. La stratégie industrielle européenne de défense publiée en mars 2024 a souligné cette contradiction : entre le début de l’invasion et juin 2023, 78 % des acquisitions de défense des États membres recensées dans ce cadre provenaient de pays extérieurs à l’Union, les États-Unis représentant à eux seuls 63 % du total considéré. Ces chiffres portent sur cette période précise et ne doivent pas être extrapolés automatiquement à l’ensemble des commandes ou des livraisons ultérieures.
Cette situation s’explique d’abord par des considérations opérationnelles. Les armées européennes doivent remplacer des équipements livrés à l’Ukraine, reconstituer leurs stocks et renforcer des capacités dont les lacunes sont apparues au cours du conflit. Dans certains domaines, les fournisseurs américains disposent de matériels déjà produits, éprouvés et disponibles à des échéances plus proches que celles des programmes européens. Acheter un système existant peut donc constituer une réponse rationnelle à une urgence militaire.
Mais les acquisitions extérieures ne résultent pas uniquement d’une absence d’offre européenne. Elles peuvent aussi découler de décisions nationales prises indépendamment les unes des autres, de relations stratégiques bilatérales anciennes, d’une préférence pour l’interopérabilité avec les forces américaines ou d’une évaluation du risque industriel. Certains gouvernements considèrent qu’un système américain leur garantit une capacité éprouvée et un accès à des chaînes de soutien plus vastes. D’autres cherchent à consolider leur relation avec Washington par leurs choix d’équipement.
Le problème apparaît lorsque ces décisions, considérées individuellement, ne sont pas replacées dans une stratégie européenne d’ensemble. Des acquisitions parallèles peuvent disperser la demande, réduire les volumes accessibles aux industriels européens et rendre plus difficile le financement de capacités de production communes. Elles peuvent également entraîner des coûts de soutien supplémentaires, notamment lorsque les armées doivent gérer des chaînes logistiques, des formations et des systèmes de maintenance distincts.
L’enjeu n’est donc pas d’opposer systématiquement les achats américains à une préférence européenne. Il est de déterminer si chaque acquisition répond à un besoin opérationnel urgent, à une insuffisance réelle de l’offre européenne ou à une décision nationale qui aurait pu être coordonnée avec les autres États membres.
B. Les acquisitions sur étagère : une réponse rationnelle à certaines urgences
L’achat d’un équipement disponible sur étagère permet de réduire le délai entre la décision et la mise en service, à condition que les chaînes de production, les formations et le soutien logistique puissent suivre. Il peut éviter les incertitudes d’un programme de développement, limiter les risques technologiques et donner accès à des matériels dont les performances ont déjà été évaluées en service.
Cette solution comporte néanmoins plusieurs limites. La disponibilité commerciale d’un système ne signifie pas que sa livraison sera immédiate : les commandes nationales peuvent se concurrencer, les cadences de production être limitées et les composants critiques soumis à des délais d’approvisionnement. Un achat rapide peut aussi exiger des infrastructures, des équipements de soutien et des adaptations doctrinales qui retardent l’obtention de la capacité opérationnelle complète.
Il convient également de distinguer l’achat sur étagère d’autres formes d’acquisition. Une vente directe à un gouvernement étranger, une vente militaire américaine encadrée par le dispositif Foreign Military Sales (FMS), une production sous licence et un programme de coproduction ne présentent ni les mêmes conditions industrielles ni les mêmes conséquences pour l’autonomie du client. Un contrat peut inclure une participation industrielle européenne, sans pour autant transférer à l’État acheteur la maîtrise de la conception, des logiciels ou des évolutions ultérieures.
La dépendance doit ainsi être évaluée selon plusieurs dimensions : contrôle des composants, accès aux pièces détachées, disponibilité des munitions, conditions de maintenance, autorisations de transfert, mises à jour logicielles et capacité à modifier le matériel sans l’accord du fournisseur. Un équipement importé n’est pas nécessairement synonyme de dépendance excessive ; inversement, une production localisée ne garantit pas l’autonomie si les composants essentiels, les logiciels ou les autorisations restent contrôlés à l’étranger.
Pour les États européens, la décision doit donc reposer sur une comparaison du coût complet et du délai d’obtention de la capacité. L’urgence opérationnelle peut justifier un achat extérieur, mais elle ne devrait pas dispenser d’évaluer les conséquences à long terme sur la base industrielle européenne.
C. Des exemples révélateurs : défense aérienne, systèmes de frappe et chars lourds
Les choix européens dans les systèmes de défense aérienne illustrent la difficulté de concilier urgence et autonomie. Les systèmes américains Patriot occupent une place importante dans les acquisitions et les besoins de réapprovisionnement de plusieurs États européens. La guerre en Ukraine a renforcé leur importance pour la défense contre les missiles et certaines menaces aériennes. La disponibilité des intercepteurs et des capacités de production est toutefois devenue un enjeu en soi : la décision d’acquérir un système ne garantit pas que les munitions nécessaires seront livrées en quantité suffisante dans toutes les circonstances.
Les acquisitions de systèmes américains de frappe à longue portée soulèvent des questions comparables. Elles peuvent répondre à des lacunes immédiates et favoriser l’interopérabilité avec les forces américaines, mais elles peuvent aussi détourner une partie de la demande de solutions européennes ou de coopérations industrielles potentielles. La comparaison doit tenir compte des performances, des délais, des volumes disponibles, des conditions d’emploi et du degré de contrôle national sur le soutien et les évolutions du matériel.
Dans le domaine des forces terrestres, le choix de chars américains Abrams par la Pologne constitue un exemple particulièrement pertinent. Varsovie a engagé une modernisation rapide de ses forces blindées en combinant différentes familles de matériels, dont les Abrams américains et les Leopard 2 européens, tout en développant parallèlement d’autres acquisitions étrangères. Cette politique répond à une évaluation nationale de la menace et à la volonté d’accroître rapidement les capacités disponibles. Elle illustre cependant le coût potentiel d’une flotte hétérogène : chaînes de maintenance distinctes, besoins de formation différenciés, stocks de pièces et de munitions séparés, ainsi que contraintes logistiques plus complexes.
Ces exemples ne permettent pas de conclure que les achats américains seraient, par nature, moins pertinents que les achats européens. Les décisions d’équipement relèvent des États et doivent répondre à leurs besoins opérationnels. Ils montrent en revanche que les choix nationaux ont des effets qui dépassent les frontières : ils influencent les volumes de commande, la viabilité des programmes européens, la standardisation des équipements et la capacité collective à soutenir un engagement prolongé.
La question stratégique est donc de savoir si les acquisitions étrangères sont utilisées pour combler une lacune ponctuelle dans l’attente d’une capacité européenne, ou si elles deviennent le substitut durable d’une programmation commune. Dans le premier cas, elles peuvent renforcer la sécurité à court terme. Dans le second, elles risquent de perpétuer la fragmentation du marché et d’accroître les dépendances extérieures.
D. Les conséquences pour les industries terrestres françaises et allemandes
Pour les industriels terrestres français, le principal risque est que la hausse des budgets européens ne se traduise pas par une augmentation équivalente des commandes adressées aux producteurs de l’Union. Si les États privilégient durablement des matériels américains disponibles sur étagère, les débouchés des plateformes, des systèmes d’artillerie, des munitions et des équipements de soutien européens peuvent se réduire, ce qui limite les séries et complique le financement des développements futurs.
L’enjeu concerne notamment la possibilité de conserver des compétences souveraines dans les chars, les véhicules blindés, l’artillerie, les munitions et les systèmes de commandement. Ces compétences ne se maintiennent pas par la seule existence d’une entreprise ou d’un prototype : elles dépendent de commandes régulières, de la formation des personnels, de la disponibilité des fournisseurs et de la continuité des investissements.
L’Allemagne se trouve dans une situation plus ambivalente. Sa base industrielle lui donne une position forte dans plusieurs segments terrestres, mais les décisions d’achat de l’État allemand ne soutiennent pas exclusivement les producteurs nationaux ou européens. Les acquisitions américaines dans d’autres domaines de défense, notamment les avions de combat F-35, rappellent que l’importance de la base industrielle allemande ne garantit pas une préférence systématique pour les solutions européennes.
Cette distinction est importante pour l’analyse franco-allemande. L’Allemagne ne peut être considérée comme le moteur automatique d’une autonomie industrielle européenne au seul motif que son effort de défense et ses capacités industrielles augmentent. Ses choix d’acquisition peuvent renforcer certains fournisseurs européens, mais aussi consolider des dépendances extérieures lorsque les impératifs opérationnels, les calendriers ou les choix politiques conduisent à privilégier des systèmes américains.
La France ne peut pas davantage défendre une autonomie européenne crédible en réclamant une préférence industrielle sans s’interroger sur la disponibilité, le coût et les délais de ses propres équipements. Une offre européenne ne sera choisie durablement que si elle répond aux besoins militaires, si les livraisons sont suffisamment rapides et si le soutien à long terme est garanti.
L’objectif commun devrait donc être d’identifier les segments dans lesquels une offre européenne peut être disponible dans les délais requis, ceux où une coopération permettrait de combler les lacunes et ceux où l’achat extérieur reste nécessaire. Cette analyse doit s’appuyer sur des données comparables, plutôt que sur une opposition de principe entre autonomie et coopération transatlantique.
E. De la juxtaposition des commandes nationales à une stratégie européenne d’acquisition
La stratégie industrielle européenne de défense de 2024 a proposé des objectifs de coopération et de préférence pour les équipements produits en Europe. Elle visait notamment à ce que, d’ici 2030, les États membres réalisent au moins 40 % de leurs acquisitions de défense en coopération, consacrent au moins 50 % de leurs budgets d’acquisition à des produits fabriqués en Europe et réalisent entre États membres une part accrue des échanges de matériels de défense. Ces objectifs sont des orientations politiques ; ils ne doivent pas être présentés comme des résultats déjà atteints.
Leur réalisation suppose de dépasser la simple incitation à acheter européen. Les États doivent disposer d’une vision commune des lacunes capacitaires, des équipements en cours de développement et des capacités industrielles disponibles. Ils doivent également accepter de coordonner leurs calendriers et leurs volumes de commande, notamment lorsque plusieurs armées recherchent des matériels comparables. Une stratégie européenne devrait distinguer trois catégories d’acquisitions.
La première regroupe les achats urgents pour lesquels aucun équipement européen adapté n’est disponible dans les délais requis. Dans ces cas, l’acquisition extérieure peut être pleinement justifiée, sous réserve d’évaluer les dépendances de soutien et de sécuriser les approvisionnements.
La deuxième concerne les besoins pour lesquels une solution européenne existe, mais dont les cadences, les quantités disponibles ou les délais de livraison ne répondent pas encore aux demandes nationales. La réponse devrait alors combiner, selon les cas, une acquisition transitoire, un accroissement des capacités de production et une coordination des commandes.
La troisième rassemble les besoins futurs qui peuvent être satisfaits par des programmes communs, des architectures modulaires ou des acquisitions conjointes. C’est dans cette catégorie que la coordination est susceptible de produire les gains industriels les plus durables : séries plus longues, coûts de soutien réduits, meilleure interopérabilité et maintien des compétences technologiques européennes.
Cette approche permettrait d’éviter deux erreurs symétriques. La première serait de considérer tout achat américain comme un échec stratégique, même lorsqu’il répond à une nécessité opérationnelle immédiate. La seconde serait de traiter chaque décision nationale comme indépendante de ses effets sur la base industrielle européenne, au risque de rendre les programmes communs économiquement non viables.
La France et l’Allemagne devraient proposer une méthode de programmation qui puisse être discutée avec les autres États membres. Cette méthode devrait relier besoins opérationnels, calendriers d’acquisition, volumes de commande, capacités industrielles, coûts de cycle de vie et dépendances technologiques. Elle devrait également prévoir des procédures transparentes permettant de justifier les acquisitions extérieures lorsqu’elles sont nécessaires.
La puissance industrielle européenne ne se construira pas en interdisant les achats américains. Elle se construit en rendant les solutions européennes suffisamment disponibles, compétitives et adaptées pour que les États aient un intérêt opérationnel et économique à les choisir. La véritable mesure de l’autonomie stratégique est la capacité à décider, à produire, à soutenir et à faire évoluer les équipements indispensables à la défense collective.
Sources : Commission européenne et haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, A New European Defence Industrial Strategy: Achieving EU Readiness through a Responsive and Resilient European Defence Industry, JOIN(2024) 10 final, 5 mars 2024 ; Reuters, articles consacrés aux besoins européens en systèmes Patriot et en missiles intercepteurs, notamment dans le contexte des tensions sur les capacités de défense aérienne en 2025-2026 ; U.S. Defense Security Cooperation Agency, dossiers de notification au Congrès relatifs aux ventes de chars M1A1/M1A2 Abrams à la Pologne ; ministère polonais de la Défense nationale, communications officielles relatives à la modernisation des forces blindées polonaises et aux acquisitions de chars Abrams et Leopard 2 ; U.S. Defense Security Cooperation Agency, Germany – F-35 Aircraft and Munitions, notification de vente militaire étrangère de 2022 ; ministère fédéral allemand de la Défense, communications relatives à l’acquisition des F-35A destinés à remplacer les Tornado dans la mission de partage nucléaire de l’OTAN ; François Souty, « Industries de défense, politique de la concurrence de l’Union européenne et antitrust des États-Unis : asymétries juridiques, enjeux industriels et autonomie stratégique », Le Diplomate Média, 14 avril 2026, en ligne : https://lediplomate.media/economie-industries-defense-politique-concurrence-union-europeenne-antitrust-usa-asymetries-juridiques-enjeux-industriels-autonomie-strategique/.
ANNEXE 9 — La Commission européenne et les choix nationaux de défense : convergences, divergences et rapports de force industriels
En développant ses instruments de financement et sa stratégie industrielle de défense, la Commission européenne cherche à orienter les États membres vers des acquisitions davantage coordonnées et une base industrielle plus autonome. Cette évolution rencontre toutefois des intérêts nationaux divergents, entre préférence européenne, urgence opérationnelle, coopération transatlantique et crainte d’une domination des principaux pays producteurs.
A. De la coordination des politiques nationales à l’orientation des acquisitions
La politique européenne de défense industrielle a connu une évolution importante depuis l’invasion russe de l’Ukraine, en février 2022. Longtemps centrée sur le soutien à la recherche, la coopération technologique et la coordination volontaire des États membres, elle accorde désormais une place plus importante à la production, aux acquisitions conjointes et à la sécurité des approvisionnements.
La direction générale de l’industrie de défense et de l’espace de la Commission européenne, dite DG DEFIS, joue un rôle central dans cette évolution. Elle contribue à l’élaboration et à la mise en œuvre des instruments européens de soutien à l’industrie de défense, notamment le Fonds européen de défense, les dispositifs d’accroissement des capacités de production et les nouveaux mécanismes de financement des acquisitions. Elle agit cependant dans un cadre institutionnel où les États membres conservent des prérogatives déterminantes en matière de défense et de choix de leurs équipements.
La stratégie industrielle européenne de défense présentée en mars 2024 marque une étape importante. Elle constate que la fragmentation des marchés nationaux, l’insuffisance des commandes communes et la dépendance à l’égard de fournisseurs extérieurs limitent l’efficacité des dépenses militaires européennes. Elle fixe notamment des objectifs indicatifs pour 2030 : réaliser au moins 40 % des acquisitions de défense en coopération, accroître les échanges intra-européens et porter progressivement à 50 % la part des acquisitions effectuées au sein de l’Union, avec un objectif de 60 % à l’horizon 2035. Ces objectifs expriment une orientation politique et industrielle ; ils ne constituent pas une obligation générale imposant à chaque État d’acheter un équipement déterminé.
Cette distinction est essentielle. La Commission ne saurait décider que les armées françaises doivent acquérir un char particulier, que l’Allemagne doit renoncer à un système américain ou que tous les États doivent adopter la même plateforme. En revanche, elle peut structurer les incitations financières, favoriser certains projets communs et définir les conditions auxquelles les achats peuvent bénéficier d’un soutien européen.
Le changement porte donc moins sur une centralisation des décisions militaires que sur la capacité de l’Union à agir sur l’environnement économique dans lequel ces décisions sont prises. Les États restent les principaux acheteurs et les responsables de leurs besoins opérationnels, mais ils sont de plus en plus incités à inscrire leurs décisions dans une politique industrielle européenne.
La définition de cette politique industrielle et de ses déterminants demeure toutefois un préalable. Son acceptabilité dépend notamment de la manière dont les grands États producteurs d’armements conçoivent leurs intérêts respectifs et leur place dans l’organisation industrielle européenne. Dans un contexte marqué par les conflits aux frontières de l’Europe, le temps disponible pour parvenir à un tel accord pourrait cependant manquer.
B. Le Fonds européen de défense, ASAP, EDIP et SAFE : des instruments d’orientation différenciés
Les instruments européens ne répondent pas tous au même objectif. Leur portée doit être distinguée pour éviter de confondre le soutien à la recherche, l’augmentation de la production et le financement des acquisitions.
Le Fonds européen de défense, doté d’environ 7,3 milliards d’euros pour la période 2021-2027, soutient des projets collaboratifs de recherche et de développement. Les programmes sont définis dans le cadre des priorités européennes de défense, en lien avec les États membres et les instruments de planification capacitaire. Il encourage ainsi les entreprises et les administrations à travailler ensemble, mais ne détermine pas à lui seul les décisions d’achat finales.
Le règlement ASAP, adopté en juillet 2023, vise pour sa part à accroître les capacités européennes de production de munitions et de missiles. Il répond à des goulets d’étranglement industriels particulièrement visibles depuis le début de la guerre en Ukraine. Son objectif premier est d’accroître l’offre disponible, non d’imposer un modèle unique de munition à toutes les armées.
Le programme européen pour l’industrie de défense, ou EDIP, adopté par le Conseil en décembre 2025, prolonge cette logique. Doté de 1,5 milliard d’euros de crédits européens pour la période 2025-2027, il vise notamment à soutenir les capacités industrielles, les chaînes d’approvisionnement, la coopération entre États membres et les liens avec l’industrie de défense ukrainienne. Il contribue à inscrire les mesures d’urgence dans une politique industrielle de plus longue durée.
Le mécanisme SAFE (Security Action for Europe) marque une étape supplémentaire, car il relie directement le financement aux acquisitions de défense. Adopté par le Conseil le 27 mai 2025, il prévoit jusqu’à 150 milliards d’euros de prêts de longue maturité aux États membres pour des investissements de défense, avec une priorité accordée aux acquisitions conjointes et aux capacités jugées prioritaires. Le dispositif prévoit également, pour répondre à l’urgence, une possibilité temporaire d’acquisitions par un seul État membre.
SAFE comporte des critères industriels précis. En principe, le coût des composants provenant de pays extérieurs à l’Union, à l’Espace économique européen (EEE), à l’Association européenne de libre-échange (AELE) et à l’Ukraine ne peut dépasser 35 % du coût total estimé des composants du produit final. Certaines catégories de produits, notamment dans la défense aérienne, les drones de certaines classes, les systèmes spatiaux, l’intelligence artificielle et la guerre électronique, sont soumises à des conditions renforcées concernant la capacité de définir, d’adapter et de faire évoluer la conception du matériel sans restrictions imposées par des pays tiers non associés.
Ces critères n’interdisent pas toute acquisition d’origine américaine ou extérieure à l’Europe. Ils conditionnent l’éligibilité des achats financés par SAFE. Leur effet est néanmoins substantiel : un État peut conserver la possibilité d’acheter, sur son budget national, un équipement ne répondant pas à ces critères, sans bénéficier nécessairement du même avantage financier européen.
La Commission dispose ainsi d’un levier d’orientation qui ne remplace pas la souveraineté nationale, mais modifie les incitations économiques. Cette évolution constitue l’un des enjeux majeurs de la nouvelle politique européenne de défense industrielle.
C. Les convergences et les divergences entre les choix français et allemands
La France et l’Allemagne partagent plusieurs objectifs : renforcer les capacités militaires européennes, accroître la production industrielle, réduire les dépendances critiques et améliorer la coopération entre les États membres. Les déclarations franco-allemandes reconnaissent explicitement l’intérêt d’une base industrielle européenne renforcée, d’une augmentation de la production et d’une coopération destinée à combler les lacunes capacitaires.
Leurs divergences apparaissent cependant lorsqu’il faut traduire ces principes en choix d’équipement, en règles industrielles et en programmes concrets.
La France défend de longue date une autonomie stratégique reposant sur la maîtrise des technologies critiques, une base industrielle nationale intégrée et la capacité de décider de l’emploi de ses forces sans dépendance excessive à l’égard d’un fournisseur extérieur. Cette orientation peut converger avec les objectifs de la Commission lorsque les financements européens soutiennent des capacités produites en Europe et des programmes communs. Elle peut aussi entrer en tension avec des approches privilégiant la disponibilité immédiate de matériels étrangers, même lorsque ceux-ci sont performants et interopérables avec les forces alliées.
L’Allemagne partage l’objectif de renforcer l’industrie européenne, mais ses pratiques d’acquisition sont plus diversifiées. Ses choix, notamment dans l’aviation de combat avec le F-35 américain, montrent que les impératifs de l’OTAN, les besoins opérationnels et les relations transatlantiques peuvent l’emporter sur une préférence industrielle européenne. Cette orientation n’exclut pas son soutien à SAFE ou à EDIP : elle révèle plutôt la coexistence de deux objectifs, la consolidation de la base industrielle européenne et l’accès aux systèmes jugés nécessaires dans des délais compatibles avec les besoins militaires.
Le désaccord potentiel ne porte donc pas simplement sur le principe d’une industrie européenne. Il concerne la manière de la construire : par une préférence européenne suffisamment forte pour soutenir des capacités autonomes, ou par une approche plus ouverte dans laquelle les partenariats extérieurs restent une composante durable de la modernisation des forces.
Les deux pays doivent également arbitrer entre coopération et préservation de leurs intérêts industriels nationaux. Une politique européenne peut renforcer les entreprises françaises et allemandes, mais elle peut aussi redistribuer les commandes vers d’autres producteurs européens ou favoriser des groupements industriels transnationaux. La préférence européenne ne garantit donc pas mécaniquement la préservation de toutes les capacités nationales existantes.
D. Les autres États membres : urgence opérationnelle, autonomie européenne et crainte d’une domination industrielle
Les États membres ne se répartissent pas en deux camps parfaitement homogènes, l’un favorable à une Europe industrielle, l’autre attaché aux États-Unis. Leurs choix résultent de leur situation géographique, de leur perception de la menace, de leurs stocks, de leurs capacités industrielles et de leurs relations stratégiques.
Les États de l’Est et du Nord de l’Europe, particulièrement exposés à la menace russe, accordent souvent une priorité immédiate à la disponibilité des équipements, à la crédibilité de la dissuasion et à l’interopérabilité avec les forces de l’OTAN. Pour certains d’entre eux, les systèmes américains ou sud-coréens ont représenté une solution permettant d’accélérer la modernisation des forces. Les critères d’origine associés à SAFE peuvent donc susciter des arbitrages difficiles lorsque les équipements recherchés sont disponibles plus rapidement hors de l’Union.
Cela ne signifie pas que ces États rejettent l’effort européen. L’adoption de SAFE et la présentation de plans nationaux d’investissement montrent, au contraire, que le financement européen peut les intéresser, à condition qu’il réponde à leurs besoins et ne retarde pas les livraisons. Au printemps 2026, le Conseil a approuvé le financement de plans de défense de 18 États membres, ce qui témoigne de l’ampleur de l’intérêt suscité par le mécanisme. L’adhésion au financement ne doit toutefois pas être confondue avec un accord général sur toutes les orientations industrielles de la Commission.
Les pays disposant d’une base industrielle plus réduite peuvent également redouter que les programmes communs ne profitent principalement aux grands groupes établis en France, en Allemagne, en Italie ou en Espagne. Ils souhaitent que les coopérations et les financements européens créent des retombées industrielles accessibles à leurs entreprises, notamment dans les composants, les logiciels, les munitions, la maintenance et les technologies spécialisées.
Cette préoccupation est documentée dans les analyses du Parlement européen consacrées aux obstacles au marché intérieur de la défense : les petits et moyens États peuvent craindre une marginalisation ou une dépendance excessive à l’égard des stratégies industrielles des grands pays producteurs. La répartition des retombées industrielles devient alors un enjeu politique central, au même titre que les performances techniques et les prix.
Les pays qui disposent d’une industrie de défense compétitive mais de taille intermédiaire peuvent, quant à eux, chercher à utiliser les programmes européens pour élargir leurs débouchés et développer des coopérations spécialisées. L’intérêt porté à la préférence européenne dépend ainsi de la possibilité de participer effectivement aux chaînes de valeur, et non seulement de l’origine géographique du maître d’œuvre.
L’Union doit donc concilier trois impératifs : la rapidité des acquisitions, la constitution d’une base industrielle européenne plus résiliente et une répartition des bénéfices suffisamment équilibrée pour obtenir l’adhésion politique des États membres.
E. Le risque d’une préférence européenne mal conçue
Une préférence européenne peut contribuer à accroître les séries de production, à soutenir l’investissement industriel et à réduire les dépendances dans les domaines critiques. Elle ne garantit cependant pas, à elle seule, une meilleure efficacité des dépenses de défense.
Si les règles favorisent des fournisseurs européens sans prendre suffisamment en compte les délais de livraison, les prix, les performances et les capacités de production, elles peuvent ralentir le comblement des lacunes opérationnelles. À l’inverse, une ouverture sans conditions à tous les fournisseurs extérieurs peut conduire les États à acheter séparément des systèmes qui répondent à leurs besoins immédiats, mais fragilisent les perspectives de production et de modernisation en Europe.
La difficulté est donc de concevoir une préférence qui soit stratégique plutôt qu’automatique. Elle devrait favoriser les capacités européennes lorsque celles-ci sont disponibles ou peuvent être développées dans des délais compatibles avec les besoins militaires. Elle devrait aussi prévoir des mécanismes permettant de justifier les acquisitions extérieures lorsque l’offre européenne ne répond pas aux exigences de disponibilité, de coût ou de performance.
Il importe également de distinguer l’origine d’un produit de la maîtrise réelle de ses technologies. Un équipement assemblé en Europe peut rester dépendant de composants, de logiciels ou d’autorisations étrangères. À l’inverse, un programme mené avec un partenaire extérieur peut inclure des transferts de compétences et une production européenne significative. L’évaluation de l’autonomie stratégique doit donc tenir compte du contrôle des évolutions, de la maintenance, des pièces, des munitions et de la capacité à utiliser le matériel sans restrictions extérieures en période de crise.
La politique européenne doit enfin éviter que la préférence industrielle se transforme en instrument de prépondérance des principaux pays producteurs. La concentration des commandes sur quelques grands groupes peut améliorer les économies d’échelle, mais elle peut aussi réduire les possibilités offertes aux fournisseurs spécialisés et aux entreprises des États moins industrialisés. La Commission et les États membres doivent donc articuler la consolidation des capacités avec l’accès aux marchés, la concurrence et la sécurité d’approvisionnement.
F. Vers une matrice commune de programmation et d’acquisition
La principale difficulté européenne n’est pas l’absence d’objectifs industriels, mais l’insuffisance de coordination entre les choix capacitaires, les budgets, les calendriers d’acquisition et les capacités de production. Les instruments européens peuvent soutenir la coopération ; ils ne peuvent pas remplacer les arbitrages politiques nécessaires à la définition des besoins militaires.
La France et l’Allemagne pourraient contribuer à proposer une matrice commune de programmation terrestre, ouverte aux autres États membres. Celle-ci devrait identifier les besoins opérationnels prioritaires, les capacités industrielles disponibles, les lacunes à combler et les équipements susceptibles d’être acquis conjointement. Elle devrait aussi comparer les solutions européennes et extérieures selon des critères communs : délais, coût du cycle de vie, disponibilité, interopérabilité, sécurité d’approvisionnement et contrôle des technologies.
Une telle méthode permettrait de distinguer les domaines dans lesquels une préférence européenne est justifiée, ceux où une coopération modulaire serait plus efficace et ceux où une acquisition extérieure reste nécessaire. Elle donnerait également aux industriels une visibilité pluriannuelle, indispensable pour augmenter les capacités de production et investir dans les chaînes d’approvisionnement.
La Commission pourrait alors jouer pleinement son rôle de coordinatrice et d’incitatrice, sans prétendre se substituer aux gouvernements dans la définition de leurs besoins opérationnels. Les États membres, de leur côté, devraient accepter que leurs décisions d’achat soient évaluées aussi au regard de leurs conséquences sur les capacités collectives et sur la base industrielle européenne.
Le succès de cette politique dépendra finalement de l’équilibre entre trois exigences : la liberté des États de répondre à leurs besoins de sécurité, la capacité de l’Union à orienter les financements vers les projets les plus utiles collectivement et la nécessité de garantir une participation industrielle crédible à l’ensemble des États membres. Une préférence européenne ne sera durable que si elle améliore concrètement la disponibilité des équipements, la compétitivité industrielle et la sécurité d’approvisionnement.
Conclusion — Le pouvoir d’orientation de la Commission et les rapports de force entre États
En définitive, le conflit réel entre les différentes approches concerne moins le principe d’une politique industrielle européenne que la répartition du pouvoir de décision, des financements et des retombées industrielles. Trois conclusions ressortent de cette analyse.
Premièrement, la Commission oriente davantage qu’elle ne prescrit. Elle agit principalement par les financements, les conditions d’éligibilité, les objectifs de coopération et les règles industrielles.
Deuxièmement, les divergences ne séparent pas seulement la France de l’Allemagne. Elles opposent aussi, selon les dossiers, les États producteurs aux États acheteurs, les besoins urgents aux objectifs de long terme et la préférence européenne à la priorité donnée aux équipements immédiatement disponibles.
Troisièmement, une matrice commune de programmation constituerait un compromis institutionnel possible. Elle permettrait de coordonner les besoins et les acquisitions sans transférer à la Commission le choix détaillé des équipements des armées nationales.
Sources : Commission européenne et haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, A New European Defence Industrial Strategy: Achieving EU Readiness through a Responsive and Resilient European Defence Industry, JOIN(2024) 10 final, 5 mars 2024 ; Commission européenne, « European Defence Fund (EDF) », présentation officielle du programme et du budget 2021-2027, direction générale de l’industrie de défense et de l’espace ; Parlement européen et Conseil, règlement (UE) 2023/1525 du 20 juillet 2023 relatif au soutien à la production de munitions (Act in Support of Ammunition Production, ASAP), Journal officiel de l’Union européenne, L 185, 24 juillet 2023 ; Conseil de l’Union européenne, « European defence industry programme », fiche institutionnelle relative au programme EDIP et à son adoption le 8 décembre 2025 ; Conseil de l’Union européenne, règlement (UE) 2025/1106 du 27 mai 2025 établissant l’instrument Security Action for Europe (SAFE), ainsi que la fiche institutionnelle relative aux acquisitions communes de défense ; Présidence de la République française, « Conclusion du Conseil franco-allemand de défense et de sécurité », 29 mai 2024, déclarations relatives au renforcement des capacités européennes, à la production industrielle, à la réduction des dépendances et à la coopération en matière d’armement ; U.S. Defense Security Cooperation Agency, Germany – F-35 Aircraft and Munitions, notification de vente militaire étrangère, 2022 ; ministère fédéral allemand de la Défense, communications relatives à l’acquisition des F-35A destinés à remplacer les Tornado dans la mission de partage nucléaire de l’OTAN ; Conseil de l’Union européenne, « What is Security Action for Europe (SAFE)? », fiche institutionnelle mise à jour le 15 juin 2026, relative aux plans nationaux d’investissement de défense approuvés et aux conditions d’éligibilité des acquisitions ; Parlement européen, Tackling barriers to the single market for defence, étude, 2025, notamment les développements consacrés aux préférences nationales, aux difficultés des petits et moyens États et aux limites des instruments européens de coordination.
ANNEXE 10 — Le réarmement terrestre européen face aux achats américains : concurrence industrielle et souveraineté stratégique
L’accélération du réarmement européen depuis 2022 profite largement aux fournisseurs américains et sud-coréens, plaçant l’Allemagne, la Pologne et leurs partenaires devant un choix stratégique majeur : répondre à l’urgence opérationnelle sans compromettre la base industrielle, l’autonomie technologique et la souveraineté de défense de l’Europe. La France se distingue par une volonté ancienne de préserver autant que possible sa souveraineté dans ces domaines.
1. L’accélération des achats américains depuis 2022
L’invasion de l’Ukraine par la Russie a accéléré le réarmement européen et renforcé la place des États-Unis dans les approvisionnements militaires du continent. Chars de combat, lance-roquettes multiples, systèmes de défense aérienne, missiles antichars et munitions font l’objet de commandes considérables. Les industriels américains bénéficient de cette dynamique, aux côtés de leurs concurrents européens et sud-coréens, en proposant des équipements éprouvés, des solutions de soutien intégrées et, dans certains cas, des livraisons rapides.
Selon le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), les importations d’armements majeurs des États européens ont augmenté de 210 % entre les périodes 2016-2020 et 2021-2025. Parmi les 29 membres européens de l’OTAN, les États-Unis ont représenté 58 % du volume des importations d’armements majeurs sur la période 2021-2025. Ces données concernent toutes les grandes catégories d’armements et ne permettent pas d’isoler les seuls équipements terrestres. Elles établissent néanmoins l’ampleur du mouvement de réarmement et la place centrale des fournisseurs américains dans les approvisionnements européens.
La Commission européenne avait déjà souligné cette dépendance dans sa stratégie industrielle de défense du 5 mars 2024 : entre le début de la guerre d’agression russe contre l’Ukraine et juin 2023, 78 % des acquisitions de défense des États membres avaient été effectuées hors de l’Union européenne, les États-Unis représentant 63 % du total indiqué. La question n’est donc pas simplement celle de l’origine étrangère d’un équipement pris isolément, mais celle de l’effet cumulé des commandes sur les capacités de production, l’innovation et le maintien en condition opérationnelle des forces européennes. Le réarmement peut renforcer rapidement les armées tout en consolidant, pour plusieurs décennies, des dépendances industrielles et logistiques.
2. L’Allemagne et la Pologne : deux configurations d’acquisition
L’Allemagne conserve une base industrielle terrestre importante, organisée autour de systèmes tels que le char Leopard 2, le véhicule de combat d’infanterie Puma, le véhicule blindé Boxer et l’obusier automoteur PzH 2000. Son réarmement vise notamment à reconstituer les stocks, à améliorer la disponibilité des équipements et à renforcer les capacités de combat de la Bundeswehr. Les lance-roquettes MARS II, issus de la famille américaine M270 mais adaptés par l’industrie européenne, illustrent cependant l’imbrication des technologies nationales, européennes et transatlantiques dans certains segments de l’artillerie. Pour mesurer correctement la dépendance allemande aux armements terrestres américains, il convient donc de distinguer ces matériels des acquisitions américaines d’avions de combat et d’autres équipements relevant des forces aériennes ou navales.
La Pologne présente une configuration différente, caractérisée par une diversification rapide de ses fournisseurs. Face à la menace russe et après avoir transféré une partie de ses équipements à l’Ukraine, Varsovie a commandé des chars américains Abrams et des lance-roquettes HIMARS, tout en engageant des achats importants de chars K2 et d’obusiers K9 sud-coréens. Elle a également choisi le système de lance-roquettes K239 Chunmoo, concurrent des solutions américaines et européennes.
L’ampleur de ces programmes est significative. Le contrat de 2022 portant sur 250 chars M1A2 SEPv3 Abrams a été conclu pour 4,75 milliards de dollars, avec des véhicules de soutien, des équipements, des munitions et des prestations de formation et de logistique. Une commande distincte de 116 chars M1A1 Abrams, d’une valeur annoncée d’environ 1,4 milliard de dollars, a également été exécutée. Pour les HIMARS, une première commande de 20 lanceurs avait été passée en 2019 ; un accord-cadre signé en 2023 a ensuite porté sur 486 lanceurs supplémentaires destinés au système polonais HOMAR-A. Cet accord-cadre ne doit pas être confondu avec la livraison immédiate de l’ensemble des matériels.
La Corée du Sud est devenue un concurrent majeur des fournisseurs américains et européens. Ses industriels proposent des matériels disponibles en volumes importants et, dans certains contrats, des perspectives de production locale et de transfert de compétences. Le contrat d’exécution polonais du 1er août 2025 porte sur 180 chars K2 supplémentaires, dont 64 en configuration K2PL. Parmi ces derniers, 61 doivent être produits à Bumar-Łabędy, en Pologne, avec des composants nationaux. Les livraisons prévues s’échelonnent entre 2026 et 2030. La concurrence porte dès lors autant sur les conditions industrielles, les délais et les possibilités de production locale que sur les performances militaires.
Cette diversification répond à des impératifs opérationnels compréhensibles : accélérer les livraisons, accroître rapidement la puissance de feu et multiplier les sources d’approvisionnement. Elle peut cependant compliquer la logistique, la formation et la maintenance. La coexistence de plusieurs familles de chars et de systèmes d’artillerie implique des chaînes distinctes de pièces détachées, des stocks de munitions différenciés et des infrastructures spécifiques. Le coût réel d’un équipement ne se limite donc pas à son prix d’acquisition : il comprend l’ensemble des dépenses nécessaires à son exploitation sur plusieurs décennies.
3. De la concurrence commerciale à la souveraineté industrielle européenne
Les achats américains ne sauraient être considérés par principe comme contraires à la sécurité européenne. Ils peuvent répondre à une lacune opérationnelle urgente, à une exigence d’interopérabilité au sein de l’OTAN ou à l’absence d’une solution européenne disponible dans les délais requis. Toutefois, leur intérêt doit être apprécié sur l’ensemble du cycle de vie : coût initial, munitions, entretien, formation, modernisations, accès aux données techniques et sécurité des approvisionnements en période de crise.
La même exigence doit s’appliquer aux matériels européens et sud-coréens. La préférence industrielle ne peut durablement s’imposer si elle se traduit par des livraisons trop tardives ou des performances insuffisantes. À l’inverse, le choix d’un équipement importé ne devrait pas être évalué uniquement à l’aune de son prix immédiat et de sa disponibilité. Les retombées industrielles, les possibilités de production locale, l’accès aux technologies critiques et la capacité de maintenir les matériels en service doivent également entrer dans la décision.
Une politique européenne plus cohérente des armements terrestres devrait ainsi articuler quatre priorités : la définition de besoins communs lorsque les exigences opérationnelles le permettent ; la comparaison transparente des offres et de leurs coûts sur le cycle de vie ; la coordination des commandes pour stabiliser les chaînes de production ; enfin, des garanties de maintenance, d’approvisionnement et, lorsque cela est pertinent, de transfert de compétences industrielles. Les financements européens peuvent contribuer à cette démarche, sans se substituer aux décisions souveraines des États.
La France possède des compétences industrielles reconnues dans les véhicules blindés, l’artillerie, les missiles et les systèmes de combat. Leur pérennité dépend toutefois de commandes suffisantes, d’investissements réguliers et de coopérations capables de préserver les technologies critiques. L’Allemagne, par l’importance de sa base industrielle et de ses ressources financières, peut contribuer à consolider une capacité européenne de production. La Pologne et les autres États membres doivent également pouvoir participer à cette construction, au lieu de demeurer principalement des clients de fournisseurs extérieurs ou de quelques industriels dominants.
La rivalité concurrentielle dans les armements terrestres dépasse ainsi la seule répartition des marchés. Le réarmement européen ne renforcera durablement l’autonomie stratégique du continent que s’il transforme l’augmentation des dépenses en capacités industrielles, logistiques et technologiques maîtrisées. La disponibilité immédiate des matériels est une nécessité opérationnelle ; la capacité de les produire, de les entretenir et de les faire évoluer sans dépendance excessive est une condition de souveraineté.
Sources : Mathew George, Katarina Djokic, Zain Hussain, Pieter D. Wezeman et Siemon T. Wezeman, Trends in International Arms Transfers, 2025, Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), Stockholm, mars 2026. Les données comparent les périodes 2016-2020 et 2021-2025 et reposent sur le SIPRI Trend-Indicator Value (TIV), qui mesure le volume des transferts d’armements majeurs et non leur valeur financière exhaustive. Commission européenne et haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, A New European Defence Industrial Strategy: Achieving EU Readiness through a Responsive and Resilient European Defence Industry, communication conjointe JOIN(2024) 10 final, Bruxelles, 5 mars 2024, encadré 1, « Defence acquisitions in the EU: buying predominantly alone and from abroad ». Bundeswehr, « Der Raketenwerfer MARS (Mittleres Artillerieraketensystem) II », documentation officielle sur les systèmes terrestres, 11 mars 2024 ; Bundeswehr, « Der Kampfpanzer Leopard 2 », documentation officielle, 8 février 2022. Ministère polonais de la Défense nationale, « Korean military equipment already in Poland », 6 décembre 2022 ; « K239 Chunmoo launchers will increase the Polish Armed Forces’ deterrence potential », 19 octobre 2022 ; « Czołgi K2 », présentation officielle du programme K2. Ministère polonais de la Défense nationale, « 116 Abrams M1A1 tanks will go to the equipment of the Polish Armed Forces », 2023 ; « Wyrzutnie HIMARS », présentation officielle du programme, précisant la commande initiale de 20 lanceurs, puis l’accord-cadre de 2023 portant sur 486 lanceurs supplémentaires. Pour les 250 M1A2 SEPv3 et le montant de 4,75 milliards de dollars, voir également la documentation officielle polonaise relative au programme Abrams. Ministère polonais de la Défense nationale, « Umowa podpisana! Potężne wzmocnienie wojsk pancernych – 180 czołgów K2 trafi do armii », 1er août 2025. La source précise les 180 chars commandés, la répartition entre 116 K2GF et 64 K2PL, les calendriers prévus et la production en Pologne de 61 chars K2PL.
#Économie, #IndustrieDeDéfense, #RéarmementEuropéen, #France, #Allemagne, #CoopérationEuropéenne, #SouverainetéIndustrielle, #ArmementTerrestre, #CharLeclerc, #Rheinmetall, #KNDS, #MGCS, #Artillerie, #Munitions, #Drones, #SystèmesRobotisés, #GuerreEnUkraine, #BudgetDeDéfense, #CapacitésIndustrielles, #ProductionMilitaire, #StratégieMilitaire, #UnionEuropéenne, #OTAN, #DépendanceExtérieure, #AutonomieStratégique, #ConflitUkrainien, #IndustrieEuropéenne, #InnovationTechnologique, #SécuritéEuropéenne, #DéfenseAntimissile, #SystèmesDeCombat, #TechnologiesMilitaires, #Interopérabilité, #LogistiqueMilitaire, #SoutienLogistique, #CapacitésSouveraines, #CompétencesIndustrielles, #InvestissementsMilitaires, #ModernisationDesForces
