ANALYSE – Moscou, la nouvelle rampe de lancement du Sahel

ANALYSE – Moscou, la nouvelle rampe de lancement du Sahel

lediplomate.media — imprimé le 28/10/2026
Réalisation Le Lab Le Diplo
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0

Aujourd’hui commence le troisième sommet Russie-Afrique, prévu jusqu’au 29 octobre 2026 à Moscou, l’Occident tremble. Mali, Niger, Togo viennent de verrouiller des accords stratégiques avec la Russie. Là où nos élites atlantistes hurlent au « marché de dupes », le terrain raconte une tout autre histoire : celle de la fin d’une époque. Celle où l’Afrique devait quémander des coopérations auprès de puissances qui ne parlaient que de conditionnalités et de leçons de morale.

Le concret contre la morale : le cas malien

Prenons le Mali. Le 7 octobre 2026, la Société malienne de Transport et de Logistique (SMTL-SA) et le géant industriel russe KAMAZ ont signé un contrat de plus de 30 milliards de FCFA (45,7 millions d’euros). À première vue, une simple acquisition de véhicules. Mais regardez les clauses : création d’un atelier de maintenance à Bamako-Sénou, fourniture de pièces détachées, transfert de technologies, et surtout, formation des équipes maliennes à Kazan, en Russie .

Le directeur général de la SMTL-SA, le colonel Djibrila Harouna, l’a confirmé : l’ambition d’une usine de montage de véhicules KAMAZ sur le sol malien est sur la table.

Voilà la différence fondamentale. Pendant des décennies, l’Occident a vendu des véhicules aux armées sahéliennes tout en gardant jalousement brevets et usines. La Russie, elle, accepte de partager son savoir-faire. Ce n’est pas de la charité. C’est une logique industrielle : le Mali ne veut plus être un simple client, il veut devenir un producteur. Et Moscou, contrairement à Paris ou Washington, ne pose pas de condition préalable sur la « bonne gouvernance » avant de discuter d’ateliers et de formations.

Le Niger : l’uranium ne part plus à moitié

Au Niger, la donne est encore plus symbolique. Le pays détient l’un des gisements d’uranium les plus riches au monde, mais ses populations vivent dans le noir. En juillet 2025, une délégation russe conduite par le ministre de l’Énergie Sergueï Tsivilev s’est rendue à Niamey. Résultat : un mémorandum entre Rosatom et le ministère nigérien des Mines et de l’Énergie pour un programme nucléaire civil intégré . Pas seulement l’extraction de l’uranium. Rosatom s’engage sur la construction de centrales, la formation d’experts, et même une infrastructure de médecine nucléaire.

Sergueï Tsivilev l’a dit sans détour : « Notre objectif n’est pas simplement de participer à l’extraction de l’uranium, nous devons créer un système intégré pour développer l’atome pacifique au Niger, pour que l’électricité soit accessible à chaque citoyen ».

En octobre 2025, lors de la Semaine mondiale de l’atome à Moscou, le ministre nigérien des Mines, Ousmane Abarchi, a même proposé à Rosatom la construction de deux réacteurs de 2 000 mégawatts.

Comparez avec des décennies de coopération avec l’ancienne puissance coloniale : le Niger exportait son uranium brut pour alimenter les centrales françaises, pendant que les foyers nigériens restaient dans l’obscurité. Aujourd’hui, Niamey pose les jalons d’une autonomie énergétique réelle. Pas de discours sur la « transition écologique » imposée d’en haut. Des infrastructures.

Le Togo : le hub logistique d’une nouvelle donne régionale

Le Togo, lui, joue une carte plus subtile. Du 29 septembre au 1er octobre 2026, la première session de la Commission mixte intergouvernementale Togo-Russie s’est tenue à Lomé. Au menu : commerce, industrie, énergie, agriculture, transports. Et surtout, un projet qui en dit long sur l’ambition de Lomé : le « Corridor énergétique Lomé-Sahel », basé sur le gaz naturel liquéfié, développé en concertation avec les pays de la Confédération des États du Sahel.

Lomé ne se contente pas de signer avec Moscou. Il s’associe avec les pays de l’AES pour fluidifier le commerce et l’énergie. C’est l’intégration africaine par des projets concrets, pas par des discours de tribune. Le Togo s’impose comme le hub logistique stratégique de cette nouvelle dynamique régionale. Une vision panafricaine assumée, loin des clivages stériles entre francophonie et anglophonie que l’Élysée a si longtemps entretenus.

Pas de chantage

Contrairement aux partenariats historiques avec les anciennes puissances coloniales — réformes du FMI imposées, coupes budgétaires dans la santé et l’éducation, alignement géopolitique aveugle, la démarche russe s’affranchit des chantages. Pas de leçons sur la « bonne gouvernance » ou les « droits de l’homme » à géométrie variable. Moscou propose : « Voici ce que nous avons. Voici ce que vous avez. Bâtissons ensemble. »

Certains objecteront que la Russie n’est pas un ange. Que ses engagements militaires au Sahel n’ont pas éradiqué le terrorisme. C’est vrai. Mais ce n’est pas la question. La question est celle du rapport de force. Pendant soixante ans, l’Afrique a accepté des coopérations qui ressemblaient à des tutelles. Les accords signés à la hâte avant le sommet de Moscou ne sont pas des pièges. Ce sont des rampes de lancement. Ils disent une chose simple : l’Afrique souveraine n’a plus besoin de tuteurs.

Le vent en poupe

Le troisième sommet Russie-Afrique s’ouvre dans un contexte économique qui donne raison à ceux qui parient sur la diversification. Le volume des échanges commerciaux entre la Russie et l’Afrique a dépassé 27 milliards de dollars en 2025, selon Sergueï Lavrov . Ce n’est pas encore le niveau des échanges avec la Chine, mais c’est un signal. Pendant que l’Occident, dépité, regarde ailleurs en brandissant des sanctions, la Russie remplit des carnets de commandes.

L’Afrique n’a pas besoin de la charité de l’Occident. Elle a besoin de partenaires fiables, qui respectent sa souveraineté et qui investissent dans sa jeunesse. Les accords de Moscou ne sont pas une bouffée d’oxygène. Ce sont des briques. Posées une à une, par des dirigeants qui ont compris que le temps des tutelles est révolu. Le Sahel a plus que jamais le vent en poupe. Et ceux qui refusent de le voir ne sont pas seulement aveugles. Ils sont en retard.


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Olivier d'Auzon

Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).

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