EXCLUSIF – Le Grand Entretien avec Régis Le Sommier – « Jours de feu » : Raconter la guerre, et ce qu’elle laisse en nous

Depuis plus de trente ans, Régis Le Sommier parcourt les zones de guerre et les terres de crise. Reporter de guerre, ancien directeur adjoint de Paris Match et aujourd’hui directeur de la rédaction d’Omerta, il a couvert plusieurs des conflits qui ont façonné notre époque, de l’Irak à l’Afghanistan, du Mali à l’Ukraine.
Dans Jours de feu – Bienvenue en terres hostiles, paru le 10 septembre 2026 aux éditions Erick Bonnier, le grand reporter livre un récit plus personnel : celui d’un métier vécu au plus près de la violence, mais aussi de ce qu’il apporte, de ce qu’il exige et de ce qu’il laisse lorsque l’on revient à la maison.
Cette réflexion résonne particulièrement avec l’actualité. En Ukraine, les drones ont profondément transformé le champ de bataille ; au Moyen-Orient, les rapports de force continuent de se recomposer ; et la couverture des conflits est elle-même devenue un terrain de bataille informationnelle. Le Diplomate a voulu l’interroger sur son livre, sur l’évolution de la guerre et sur ce que signifie encore, en 2026, être reporter au milieu du feu.
Propos recueillis par Roland Lombardi
Le Diplomate : Vous présentez Jours de feu comme votre livre le plus personnel. Après plus de trente ans de reportages, pourquoi avez-vous ressenti le besoin de raconter non seulement ce que vous avez vu, mais aussi ce que ce métier vous a donné et ce qu’il vous a coûté ?
Régis Le Sommier : Cela provient d’un constat effectué à Strasbourg, en novembre 2025, où je donnais une conférence sur le métier de reporter. Après chaque conférence, à peu près les mêmes questions revenaient sur le risque pris, sur les effets de séjours répété sur le front, sur la vie personnelle, sur la famille. De là est née une réflexion sur cette vie faite d’allers et de retours, et où peu à peu le retour dans la banalité de la vie à la maison est redouté et le départ prisé. En début de carrière, on appréhende le grand saut dans le vide que signifie partir en reportage. A la fin, le plus difficile, c’est le retour à la vie normale. Et cela est valable dans les relations avec les proches, que l’on aime par-dessus tout et qui nous font tenir là-bas, au simple fait de trouver le sommeil. Personnellement, je dors bien mieux en reportage qu’à la maison où je suis depuis longtemps un grand insomniaque.
Vous écrivez que le reporter et le soldat partagent les mêmes terrains et parfois les mêmes difficultés au retour. Peut-on vraiment quitter une guerre lorsque l’on rentre chez soi, ou certaines images, certains réflexes et certaines peurs continuent-ils longtemps à accompagner le journaliste ?
On ne quitte jamais une guerre. Il reste des choses en soi, des situations, des personnages qui nous accompagneront à jamais. A force de regarder la guerre, la guerre vous regarde. Elle vous place dans une catégorie à part. Tout cela n’est pas forcément tragique d’ailleurs. Vous ne devenez pas fou automatiquement, ou mal dans votre peau. Mais il reste incontestablement des séquelles avec lesquels vous apprenez à vivre. Je décris tout cela dans le livre. Ce sont de petites choses mais elles sont là, avec vous.
Dans le livre, l’Irak, Cuba, le Mali ou encore l’Ukraine dessinent plusieurs époques du reportage. Parmi tous ces terrains, lequel a le plus profondément changé votre manière de comprendre la guerre, mais aussi votre manière d’exercer votre métier ?
En termes d’intensité, la bataille de Mossoul et celle d’Alep auront été des marqueurs pour moi. Un combat au Mali, au milieu du désert, entre des légionnaires et des djihadistes m’a aussi beaucoup marqué. Parce que dans tous ces cas, j’ai vu des hommes mourir. Je dis toujours que la vue d’un cadavre ne produit qu’une légère émotion. Elle donne le la de la guerre. Quand un officier américain vous fait visiter son secteur, que par terre il y a un cadavre, et que l’homme fait comme si cela n’existait pas, vous savez que vous êtes dans la guerre, même si à ce moment-là, pas un coup de feu n’est tiré. En revanche, voir mourir un homme est une expérience traumatisante, même pour les plus aguerris. Il y a la sensation de se trouver entre deux mondes, les pieds avec les vivants mais avec au-dessus une ouverture sur l’autre monde où nous irons tous un jour. Ça ne s’oublie pas.
En Ukraine, vous avez vécu de très près la menace des drones FPV. Vous dites aujourd’hui que le drone a révolutionné la guerre : qu’est-ce que cette présence permanente et presque invisible change concrètement pour les soldats, mais aussi pour les reporters qui les accompagnent ?
Tout. Le comportement des soldats, la nature de la menace, la taille des zones grises entre les belligérants qui peuvent aujourd’hui dépasser les vingt kilomètres. Autrefois l’artillerie (la guerre d’Ukraine reste pour l’essentiel une guerre d’artillerie) laissait planer l’incertitude. Un tir de RPG s’entend au sifflement, un mortier après la détonation ne fait plus aucun bruit lorsqu’il est en l’air. Et personne ne sait réellement où il va tomber. Aujourd’hui le drone peut vous surprendre lorsque vous allez pisser. C’est arrivé, loin derrière le front, à des soldats israéliens l’été dernier, visage prostré dans la course par l’effroi, avec les chiottes en arrière-plan… Le drone a ce pouvoir machiavélique de figer la dernière image de votre vie. L’artillerie vous déchiquette. Le drone s’assure que vos derniers instants soient filmés.
Vous défendez dans Jours de feu une conception du reportage fondée sur la liberté, l’observation et le récit. À l’heure où chaque conflit s’accompagne d’une guerre de l’information, est-il devenu plus difficile pour un journaliste de raconter ce qu’il voit sans être immédiatement assigné à un camp ?
C’est tout le drame de nos professions. Chaque camp veut s’assurer du contrôle de la narration. Au milieu, un reporter qui vient fouiner, ce n’est pas bon. Déjà le problème qu’il pose, c’est que s’il est dans le camp des méchants, il va forcément les humaniser. C’est logique. D’abord, on se rencontre que les méchants ne sont pas si méchants que cela. Ensuite, ils ont eux-mêmes leur logique pour faire ce qu’ils font. Ils ne sont pas idiots et souvent rationnels. Je peux prendre l’exemple des Russes ou du Hamas. Or l’expliquer revient, pour l’autre camp, à atténuer la portée d’une narration qui vise à déshumaniser, voire à diaboliser, pour vendre un récit au public. Pour cela, il vaut beaucoup mieux s’entourer d’experts de plateau ou d’anciens militaires, même s’ils n’ont jamais mis les pieds en Ukraine ou en Palestine. C’est plus facile pour maîtriser le récit et ça coûte moins cher. Cela étant, ce qui est rassurant c’est que même si un océan de conneries est venu noyer la guerre en Ukraine ou Gaza sur les chaînes d’info en continu, la persistance des Russes à avancer, même lentement, et l’ampleur du massacre des civils à Gaza ont fini par se voir et par semer le doute, voire faire perdre la guerre de l’information. Le réel finit toujours par triompher.
L’actualité montre des guerres très différentes, de l’Ukraine aux crises du Moyen-Orient, mais toutes sont filmées presque instantanément par des drones, des téléphones et les réseaux sociaux. Cette profusion d’images nous rapproche-t-elle réellement de la guerre ou risque-t-elle, au contraire, de nous empêcher de la comprendre ?
J’ajouterai l’IA qui déforme encore plus les choses et se substitue aux images. Cette profusion rend à mon sens encore plus importante la profession de reporter. Ce dernier devient le témoin du réel, s’il est honnête. Comme le disait le grand patron de presse Daniel Filipacchi : « à un moment, on n’a que son honnêteté ». Il m’est arrivé l’an dernier de couvrir un massacre au Kivu, au Congo RDC, et d’être le seul journaliste présent sur place. Il y avait certes quelques iPhones pour filmer la fosse commune où s’entassaient les cercueils mais les circonstances du drame, les lieux du massacre, il n’y avait que moi pour les documenter. Sans moi, aux yeux du monde, cette tragédie n’aurait jamais existé. C’est lourd de se dire ça, dans le sens que cela vous confère aux yeux de vos frères humains et de Dieu, une sacrée responsabilité.
Vous avez récemment rappelé que le rôle du journaliste consiste à observer et à envisager plusieurs hypothèses plutôt qu’à adopter des certitudes définitives. Dans une époque de polarisation extrême, cette conception du métier est-elle devenue plus difficile à défendre dans les rédactions comme auprès du public ?
Je pense que tous les événements doivent être analysés avec comme objectif de témoigner du drame des victimes, mais aussi d’essayer de comprendre ce qui se passe dans la tête du bourreau. C’est d’ailleurs en m’intéressant un peu trop aux bourreaux que j’ai fini par me faire des ennemis. Dans le monde d’aujourd’hui, on n’aime pas les fouilles-merdes qui viennent contrarier nos dirigeants. Je me souviens de Laurent Fabius qui avait qualifié mon interview de Bachar El-Assad de « publireportage ». A défaut de pouvoir atteindre son adversaire, il avait choisi de s’en prendre au messager. Et je précise que mon interview d’Assad était absolument sans concession et pas du tout complaisante. Mais voilà, elle mettait en difficulté nos dirigeants. Et ils me l’ont fait payer.
Enfin, après trente ans passés sur les terrains de guerre, quel regard portez-vous sur notre société européenne, qui redécouvre aujourd’hui la possibilité d’un conflit de haute intensité ? Avons-nous réellement conscience de ce que signifie la guerre lorsqu’on l’a longtemps regardée de loin ?
Absolument pas. Et c’est ce qui m’effraie. Les gens n’ont aucune idée de ce qu’est la guerre, qui est une chose qu’il ne faut souhaiter absolument à personne. Ils vivent la guerre à travers des films où l’héroïsme est mis en avant, ainsi qu’une certaine vision romantique. Or il n’y a rien de romantique dans la guerre. C’est dégueulasse de A jusqu’à Z. Le pire, ce sont les cravateux de plateaux télé qui commentent cela comme des matchs de foot et semblent excités à l’idée que nous allons peut-être rentrer dans le conflit. Des baffes se perdent…
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