EXCLUSIF – L’Entretien avec le contre-amiral (2S) Guillaume Merveilleux du Vignaux – L’EURONAVAL 2026 : La puissance navale au cœur des nouvelles révolutions géostratégiques et technologiques

EXCLUSIF – L’Entretien avec le contre-amiral (2S) Guillaume Merveilleux du Vignaux – L’EURONAVAL 2026 : La puissance navale au cœur des nouvelles révolutions géostratégiques et technologiques

lediplomate.media — imprimé le 21/10/2026
Réalisation Le Lab Le Diplo
Réalisation Le Lab Le Diplo

Dans un monde traversé par la multiplication des conflits, les bouleversements géostratégiques et les révolutions technologiques, la puissance navale et aéronavale s’impose plus que jamais comme un enjeu majeur de souveraineté, de sécurité et de défense. Du 3 au 6 novembre 2026, la 30e édition du salon international EURONAVAL, organisée par SOGENA, filiale du Groupement des industries de construction et activités navales (GICAN), se tiendra au Parc des expositions de Paris Nord Villepinte. Ce rendez-vous incontournable de l’industrie navale de défense sera l’occasion de réfléchir aux mutations profondes des stratégies maritimes et aux innovations qui redessinent les équilibres militaires mondiaux.

À cette occasion, Le Diplomate média s’est entretenu avec le contre-amiral (2S) Guillaume Merveilleux du Vignaux, officier général de la Marine nationale, qui a consacré 35 années au service de la défense nationale, notamment à travers différents postes de commandement. Depuis le 1er novembre 2025, il occupe les fonctions de commissaire général du salon EURONAVAL. Avec lui, nous revenons sur les grands enjeux stratégiques, industriels et technologiques de cette 30e édition, à l’heure où la maîtrise des mers redevient l’un des principaux attributs de la puissance des nations.

Propos recueillis par Dorothée Retornaz

Le Diplomate : Nommé depuis le 1er novembre 2025 commissaire général du salon EURONAVAL, vous ouvrirez la 30e édition à Paris Nord Villepinte du 3 au 6 novembre 2026. Comment se situe aujourd’hui EURONAVAL dans le concert des salons de défense consacrés au naval ? En quoi est-il particulier ?

Guillaume Merveilleux du Vignaux : Cette 30e édition marque une nouvelle étape dans le développement d’EURONAVAL.

Créé en 1968, EURONAVAL est devenu la référence mondiale du naval de défense et de la sécurité maritime. Sa particularité tient d’abord à son périmètre : on y parle des affaires navales, des fonds marins jusqu’à l’espace, du grand large jusqu’aux côtes et les ports, ainsi que dans les champs immatériels (informationnel, cybernétique). Il rassemble l’ensemble de la chaîne de valeur, des grands maîtres d’œuvre français et étrangers aux PME et aux start-up, des équipementiers aux nouveaux acteurs technologiques, mais aussi bien sûr les marines, les garde-côtes, les autorités d’acquisition, les chercheurs et les investisseurs.

Cette diversité est essentielle. Le naval de défense est aujourd’hui à la croisée de plusieurs évolutions : les transformations géopolitiques, la mutation des opérations, l’accélération technologique et la nécessité de renforcer les capacités industrielles. Les réponses ne peuvent être apportées par un acteur isolé ou, à l’inverse, noyé dans une masse générique. Elles supposent de rapprocher les besoins opérationnels, les innovations et les savoir-faire industriels, dans un contexte de demande croissante associé au mouvement de réarmement mondial -et particulièrement européen- provoqué par la montée préoccupante des tensions internationales et le sentiment d’urgence qui prédomine.

EURONAVAL est ainsi à la fois une vitrine internationale des technologies et des compétences, un lieu de réflexion et d’expression du besoin, et un espace de mise en relation. Les nombreuses conférences organisées pendant le salon permettent d’ailleurs de confronter les analyses et de mieux comprendre les exigences et les évolutions des opérations navales.

Dans un secteur où les choix capacitaires engagent les États pour plusieurs décennies, mais qui est aussi le terreau d’une innovation foisonnante, cette fonction d’échange et de coopération est essentielle. EURONAVAL est une porte ouverte sur les évolutions du monde maritime et sur les capacités qui permettront d’y répondre.

Depuis 1676, la Marine nationale joue un rôle essentiel dans la défense et la protection maritime de l’Hexagone et des outre-mer. La conférence d’ouverture du salon, qui se tiendra le 2 novembre, porte sur le retour du fait naval dans la conflictualité. Quelles thématiques seront mises en lumière lors de cet échange ?

En 1626, l’édit de Saint-Germain porté par Richelieu organisait la marine de France, afin « de se rendre puissant sur la mer, qui donne entrée à tous les États du monde ». Les 400 ans de cette institution, qui fut royale et est aujourd’hui nationale, illustrent une réalité très simple : la centralité du fait naval dans la géopolitique quels que soient les régimes et les politiques. Cette réalité ne s’est jamais démentie, même si elle a pu être parfois négligée. On prête au ministre de Louis XIII cette maxime en forme d’avertissement : « Les larmes de nos souverains ont souvent le goût salé de la mer qu’ils ont ignorée »… Pourtant, depuis des siècles, la maîtrise de la mer contribue à la liberté d’action des États, à la protection de leurs intérêts, à la sécurité de leurs approvisionnements et à leur capacité à projeter leur puissance. Espaces de circulation et d’échanges, les mers sont également propices au développement d’activités illicites, du pillage des ressources jusqu’aux trafics ou aux contournements de sanctions. Elles constituent enfin un théâtre où s’expriment les rivalités de puissance, où s’exercent les rapports de force, parfois jusqu’à l’affrontement.

Ce que nous observons aujourd’hui, c’est la résurgence très concrète de l’expression de ces rapports de force. Elle se manifeste par le retour -encore circonscrit à la mer Noire et au Moyen-Orient- du combat naval de haute intensité, notamment autour des détroits essentiels au fonctionnement de nos économies, et plus largement par la contestation de la liberté de navigation et par l’application de stratégies dans la zone grise, notamment contre les infrastructures critiques. Le thème de la conférence d’ouverture d’EURONAVAL qui se tiendra à Paris la veille du début du salon invite précisément à poser un regard de niveau stratégique sur ces phénomènes et sur leurs conséquence opérationnelles et industrielles.

On y abordera un enjeu essentiel : notre capacité à comprendre ce qui se passe réellement en mer. La multiplication des flottes dites fantômes, des milices maritimes et des navires civils à double usage brouille les frontières entre activités civiles et militaires, complique l’identification des acteurs et, en corollaire, la prise de décision. Dans ce contexte, la fusion des données générées en masse par des capteurs toujours plus nombreux et son exploitation par l’intelligence artificielle offrent de nouvelles possibilités pour dessiner une image fiable de la situation maritime. Mais cette transparence croissante doit aussi être mise en perspective avec les possibilités de dissimulation et de déception de l’adversaire.

On parlera aussi de la physionomie évolutive des flottes. Les forces navales deviennent composites (on dit aussi « hybrides ») en intégrant des plateformes de plus en plus diverses, du bâtiment complexe et puissamment armé jusqu’au drone « perdable » et produit en masse. Il faut faire agir l’ensemble en un tout cohérent, au travers d’architectures de commandement adaptées, de communications résilientes et de chaînes logistiques capables de soutenir les engagements, avec des exigences différentes selon que l’on opère au large ou dans les espaces littoraux.

En quoi cette édition 2026 sera-t-elle différente de celle d’EURONAVAL 2024 ?

EURONAVAL a toujours occupé une place centrale dans le secteur du naval de défense. La première différence est aujourd’hui le changement d’échelle. Environ 700 exposants ont confirmé leur participation, soit une progression de l’ordre 45 % par rapport à 2024. Quarante pays sont représentés, treize pavillons nationaux sont annoncés et la surface du salon a augmenté de plus de 30 %. Cette mobilisation record témoigne de l’importance croissante accordée au naval de défense dans le contexte de réarmement mondial provoqué par la préoccupante montée des tensions que j’ai évoquée plus haut. Les nations, particulièrement les nations européennes, sont inquiètent et font un effort inédit pour se doter des moyens de protéger leurs intérêts en mer.

Mais cette croissance du salon n’est pas seulement quantitative. Elle illustre une transformation du secteur, sous l’effet conjugué des évolutions géopolitiques, opérationnelles, technologiques et industrielles.

Le thème « Vers la haute intensité » reflète ces évolutions et donne le ton de cette édition. Les marines doivent en effet se préparer à des engagements de plus en plus durs, face à des adversaires capables et dans des environnements où la confrontation peut se déployer simultanément dans tous les milieux (des fonds marins jusqu’à l’espace exoatmosphérique) et dans tous les champs (électromagnétique, cybernétique, informationnel et cognitif).

Dans le même temps, le rythme d’évolution des technologies dépasse désormais largement celui des cycles traditionnels de développement des équipements de défense. L’anticipation, l’agilité et la capacité à faire évoluer rapidement les systèmes sont dès lors déterminantes. L’espace SEAnnovation, qui est en forte croissance et réunira trente start-up sur le salon, sera une illustration de cette capacité d’EURONAVAL à intégrer cette nouvelle donne.

On verra aussi la place croissante accordée aux systèmes autonomes, à l’intelligence artificielle, à la guerre électronique, à la cybersécurité et aux moyens d’acquérir la supériorité informationnelle et d’assurer une létalité dont l’importance a été laissée au second plan ces dernières décennies, aux temps où le combat naval n’était plus vraiment envisagé. Enfin, autre signe des temps, le salon accueillera pour la première fois de nombreux investisseurs dont l’intervention est indispensable pour soutenir l’effort de défense entrepris, notamment pour franchir les étapes de développement, d’industrialisation et de montée en cadence.

Détroit d’Ormuz : quelle est votre analyse du conflit en Iran, notamment sur les plans naval et aéronaval ? Quelle influence a-t-il sur cette édition 2026 ?

Le conflit autour de l’Iran et son extension en mer Rouge illustrent de façon particulièrement nette le rôle stratégique de la puissance navale et aéronavale, mais aussi les capacités qu’ont certains acteurs à exercer une pression considérable sur l’économie mondiale sans disposer d’une supériorité navale classique. La géographie, les capacités de renseignement et la menace exercée depuis la terre sur le trafic commercial par les missiles, les drones ou les mines peuvent suffire à perturber la circulation maritime au sein d’artères absolument essentielles au fonctionnement de nos économies interdépendantes.

Au plan militaire, cette situation souligne la difficulté de protéger durablement un espace maritime face à une combinaison de menaces appliquées sur des surfaces où les unités, aussi puissantes et capables soient-elles, n’ont pas le don d’ubiquité. L’apparition de la masse avec la production de drones low cost, combinée à l’utilisation d’armes extrêmement sophistiquées comme les missiles balistiques, pose un immense défi aux marines qui ont été jusqu’ici conçues et organisées pour faire face à des menaces du haut du spectre, en nombre limité. Il faut développer des moyens de défense qui prennent en compte ces évolutions. Nous en verrons des exemples sur EURONAVAL, avec un équilibre qu’il reste à trouver entre systèmes très performants, mais coûteux, et solutions plus simples, plus nombreuses et plus abordables.

Cette situation donne une résonance particulière aux thèmes qui seront abordés chaque jour pendant cette édition : la supériorité informationnelle et la maîtrise des espaces maritimes, les plateformes résilientes et évolutives, les nouvelles dimensions du combat naval, et comment passer de l’innovation à la capacité opérationnelle.

De nouvelles menaces en mer, dans les détroits d’Ormuz et de Bab el-Mandeb, mettent à mal la liberté de circulation maritime dans le golfe Persique et en mer Rouge. Le vice-amiral Eyal Harel, de la Marine israélienne, a déclaré que ces mouvements étaient observés, surveillés et anticipés. Comment abordons-nous ces menaces, peut-être plus violentes et technologiquement plus performantes ?

La contestation de la liberté de navigation et le recours à des moyens asymétriques ne sont pas nouveaux. Ce qui l’est plus, c’est la combinaison des actions dans une large étendue du spectre combinée à la transparence croissante du domaine maritime. La multiplication des capteurs, depuis les fonds marins jusqu’à l’espace, permet de collecter des volumes considérables de données dont l’exploitation est boostée par les progrès de l’intelligence artificielle. Cette plus grande capacité à dissiper l’opacité (au moins au-dessus de la surface) soulève de nouvelles questions en matière de dissimulation, de déception et de protection des forces.

Il faut aussi, comme je l’ai dit plus haut, se doter de moyens de protection adaptés au phénomène de masse, c’est-à-dire des moyens au coût maîtrisé, capables d’optimiser les engagements. Les notions de connectivité, de combat collaboratif sont là essentielles. Enfin, il demeure fondamental d’assurer la tenue dans la durée, dans cet environnement particulièrement abrasif qu’est la mer. Cela passe par des exigences de fiabilité des systèmes, de robustesse, d’entretien, et de capacité à fonctionner en mode dégradé. Il y a enfin la question des stocks et des cadences de production : les affrontements puisent de plus en plus dans la profondeur industrielle. Ce sont là encore des notions qui seront au cœur des discussions pendant EURONAVAL.

Peut-on parler de dronisation des mers ? L’intelligence artificielle, comme dans l’armée de Terre et l’armée de l’Air, trouve-t-elle sa place ?

Les drones apportent indéniablement des capacités nouvelles, inédites. Leur multiplication, cela sera visible à EURONAVAL, est un phénomène qui touche les trois milieux (sous-marin, surface et aérien) et décuple les possibilités tactiques, en multipliant les capteurs mais aussi désormais les moyens de frappe. Nous assistons à une transformation profonde de la manière de conduire les opérations navales, qui concerne les senseurs, les communications, la cybersécurité et la guerre électronique, le traitement des données, l’architecture des systèmes de combat qui doivent intégrer ces drones, et aussi celle des plateformes qui sont amenés à les emporter.

Il reste que la mer a des spécificités qui interdisent le raisonnement facile qui consisterait à transposer automatiquement les phénomènes observés à terre : les distances y sont immenses, et l’environnement très agressif. Il est par exemple difficile de concevoir des plateformes autonomes à la fois peu coûteuses, endurantes et capables d’affronter des états de mer élevés. Il est intéressant à cet égard de se pencher sur le cas de la Jeune Ecole, ce courant de pensée stratégique et doctrinal naval français né dans le dernier tiers du XIXᵉ siècle, qui visait à contourner la supériorité de grands navires de ligne coûteux au moyen d’une multitude de petits vecteurs consommables, asymétriques et bon marché (les torpilleurs). Ceux-là ont vu leur efficacité limitée par la difficulté à naviguer par mer formée. Et l’apparition rapide de capacités adverses (le Torpedo Boat Destroyer, qui sera généralisé en destroyer). Aujourd’hui, la maturité des drones donne une bien plus grande efficacité tactique à cette philosophie du « faible au fort », dans les mers où ils peuvent naviguer. C’est par exemple le cas en mer Noire. C’est une autre affaire en Atlantique Nord par mauvais temps, ou au milieu de l’immensité du Pacifique. Il faut donc aussi imaginer des moyens d’intégrer des drones à ces plateformes plus lourdes et complexes que sont les bâtiments de combat.

L’intelligence artificielle, quant à elle, est indispensable à l’autonomisation des systèmes. Mais aussi, comme je l’ai souligné, au traitement de données opérationnelles et techniques dont la quantité croit de manière exponentielle. Elle joue un rôle en matière d’aide au commandement en réduisant considérablement la boucle de décision. Enfin, elle trouve de nombreuses applications en matière de conduite des systèmes, de maintenance prédictive ou encore d’organisation industrielle. L’IA sera présente à peu près partout sur les stands d’EURONAVAL 2026.

Vitrine mondiale dédiée à la défense et à la sécurité maritime, EURONAVAL rassemble, comme Eurosatory, les acteurs clés de l’industrie, les autorités militaires et les délégations officielles. Les entreprises israéliennes seront-elles présentes sur le salon ?

EURONAVAL est un salon international consacré au naval de défense et à la sécurité maritime. Sa vocation est de rassembler les acteurs industriels et institutionnels du secteur, dans le respect du cadre légal et réglementaire applicable. La participation des entreprises relève uniquement de ce cadre. Nous veillons à ce que l’événement conserve sa vocation professionnelle, internationale et tournée vers les échanges entre industriels et utilisateurs. L’été dernier, le gouvernement a décidé d’appliquer un certain nombre de restrictions à l’accès des entreprises israéliennes au salon EUROSATORY. Si une décision du même ordre devait concerner EURONAVAL, elle sera évidemment appliquée.

« Et il n’y eut plus rien que la mer », écrit Victor Hugo. Que vous évoquent ces mots ?

Que « la terre est bleue… »


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Dorothée Retornaz

Dorothée Retornaz

Dorothée Retornaz est correspondant de presse indépendant pour Le Dauphiné Libéré et modératrice d’échanges portant sur l’aéronautique, la géopolitique et la littérature dans différents salons du livre en région Rhône Alpes.

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