ÉNERGIE – Le gazole de Poutine et l’addition pour l’Europe

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
L’accord sur le gazole entre Donald Trump et Vladimir Poutine pose une question à l’Europe : jusqu’à quand les intérêts américains coïncideront-ils avec ceux des alliés ? Washington démontre que la pression sur Moscou peut coexister avec une négociation commerciale. Pour les Européens, le problème est de comprendre quelle marge reste à leur propre initiative si les décisions essentielles se prennent ailleurs.
Les sanctions deviennent une monnaie d’échange
L’annonce américaine prévoit des livraisons pouvant atteindre 4,8 millions de tonnes, destinées aux marchés américain et mondial. Le Trésor a autorisé certaines opérations portant sur le gazole russe jusqu’au 7 avril 2027. Il s’agit d’une dérogation importante : tandis que l’on demande aux Européens de maintenir la pression économique, Washington ouvre un canal susceptible d’apporter des recettes et des avantages commerciaux au Kremlin.
Les quantités annoncées ne suffisent pas, à elles seules, à promettre un tournant dans l’évolution des prix. Les délais de livraison, la capacité des raffineries, les transports et la répartition géographique des approvisionnements comptent également. L’avantage politique pour Trump semble plus immédiat : se présenter aux électeurs comme le président qui utilise sa relation avec Poutine pour contenir les coûts des transports et de l’agriculture.
Entre une annonce et le prix payé par un transporteur routier, il existe toute une chaîne d’étapes. Prendre l’effet diplomatique pour un résultat économique acquis serait une erreur.
Pour Moscou, le bénéfice possible dépasse les recettes encaissées. Réduire les obstacles financiers et commerciaux peut permettre de vendre avec moins d’intermédiaires, à moindre coût et à un éventail plus large d’acheteurs. Surtout, le Kremlin peut espérer diviser le front adverse : transformer sa propre capacité d’exportation en un intérêt que Washington aurait, lui aussi, à protéger.
Cela ne démontre pas que les sanctions sont inutiles. Les contourner entraîne des dépenses, des dépendances et des renoncements que la seule croissance du produit intérieur brut ne mesure pas. Cela démontre plutôt que leur valeur dépend de la cohérence politique de ceux qui les imposent. Si les dérogations répondent aux intérêts de politique intérieure du partenaire le plus puissant, les autres risquent de supporter une part plus importante des coûts sans maîtriser la négociation.
Les raffineries entre guerre et diplomatie
La dimension militaire est évidente. Les attaques ukrainiennes contre les raffineries russes visent les recettes, la disponibilité des carburants et les capacités industrielles. Si Washington considère ces mêmes raffineries comme nécessaires à sa propre politique énergétique, un levier de pression de Kiev peut devenir un problème pour son principal soutien. C’est le résultat stratégique possible de l’accord : rendre plus coûteux, sur le plan diplomatique, l’emploi d’un instrument militaire ukrainien.
Frapper une installation ne signifie d’ailleurs pas paralyser une armée. La durée des interruptions, les réparations, les stocks et la possibilité de déplacer la production et les approvisionnements sont déterminants. Les dommages économiques peuvent être sérieux sans se traduire immédiatement par un affaiblissement sur le front.
Une éventuelle pause dans les attaques n’aurait de valeur que dans le cadre d’un échange vérifiable. Si Kiev renonçait à l’un de ses leviers tandis que Moscou conservait la liberté de frapper le système énergétique ukrainien, l’équilibre se dégraderait. La réduction des hostilités exige de la réciprocité, des contrôles et des conséquences en cas de violation.
L’Europe devrait s’interroger sur cette divergence avant de promettre de nouveaux objectifs. Soutenir l’Ukraine exige un rapport crédible entre les moyens, les résultats accessibles et les conditions de la négociation. Sans ce lien, le risque est de financer la poursuite du conflit en laissant à d’autres le pouvoir d’en négocier l’issue.
Le prix de l’absence européenne
Sur le plan économique, plusieurs scénarios se dessinent. Si l’accord augmentait durablement l’offre mondiale, les entreprises européennes pourraient, elles aussi, bénéficier d’une baisse des prix. S’il produisait surtout un avantage commercial russe et un dividende politique américain, l’Europe resterait exposée aux coûts énergétiques et aux dépenses de sécurité sans obtenir un poids correspondant dans les négociations.
La reconstruction ukrainienne aggrave cette contradiction. Promettre des investissements sans définir les conditions de sécurité et de viabilité financière revient à confondre les engagements avec les possibilités. Les chemins de fer, les réseaux électriques et les logements exigent des capitaux patients et des institutions fiables. Une paix précaire peut rendre trop risqués même des projets économiquement nécessaires.
Une victoire russe n’est pas inévitable. La neutralité aurait, elle aussi, besoin de garanties vérifiables : une formule constitutionnelle ne protège pas, à elle seule, un pays contre la force d’un voisin. Et tout règlement durable doit tenir compte de la volonté des Ukrainiens, pas seulement des exigences des puissances.
Les preuves et le droit valent pour tous
La guerre hybride impose une autre précaution. Attribuer des sabotages et des incursions implique des responsabilités considérables, surtout lorsque l’on évoque des réponses préventives contre une puissance nucléaire. Il faut des enquêtes et de la proportionnalité. L’absence de divulgation d’éléments d’enquête ne démontre pas l’innocence russe, de même qu’un soupçon politique ne constitue pas une preuve de culpabilité. La prudence dans l’attribution réduit le risque d’une réponse erronée.
Il en va de même pour la Cour pénale internationale. Les sanctions américaines contre la Cour montrent combien il est difficile de rendre la justice indépendante de la puissance. La non-adhésion de la Russie n’exclut pas, en soi, la compétence de la Cour pour les crimes commis en Ukraine, laquelle peut se fonder sur la compétence territoriale acceptée par Kiev. Défendre le droit exige d’appliquer le même critère aux adversaires et aux alliés.
Le problème européen est politique : construire une capacité de négociation proportionnée aux engagements pris, défendre des règles communes et évaluer le coût humain de la guerre. Faute de quoi, d’autres choisiront quand commercer, quand combattre et quand négocier. L’addition restera à la charge de l’Europe.
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