TRIBUNE – Iran : Pourquoi ignorer l’affaiblissement institutionnel ?

TRIBUNE – Iran : Pourquoi ignorer l’affaiblissement institutionnel ?

lediplomate.media — imprimé le 07/10/2026
TRIBUNE – Iran : Pourquoi ignorer l’affaiblissement institutionnel ?
Iran – Machad- 29 septembre 2026 – une affiche à la gloire d’Ali Khameneï brûlée par une Unité de résistance

Par Gérard Vespierre

Analyste géopolitique, chercheur associé au FEMO (Forum d’Etudes pour le Moyen-Orient), diplômé de l’ISC Paris, DEA finances Dauphine PSL, fondateur du Média web www.le-monde-decrypte.com Intervenant régulier TV et radio. Chroniqueur géopolitique IDFM Radio 98.0

 

Bombardements et crise pétrolière accentuée, détournent notre regard de la situation intérieure iranienne. L’élimination du guide suprême Ali Khamenei, et les incertitudes autour du pouvoir réel, de son fils et successeur, Mojtaba, créent une situation nouvelle. Une incertitude s’est créée autour de la clé de voûte du régime. Les divergences internes se sont accentuées parmi les gardiens de la révolution, la représentation politique. La fronde grandit également dans la hiérarchie religieuse. L’opposition pourra-t-elle en tirer parti ?

Trois dynamiques contribuent à fragiliser l’édifice institutionnel à Téhéran : les divergences au sein des Gardiens de la Révolution, les luttes entre les équipes politiques, et l’émergence d’une dissidence religieuse interne qui remet en cause la légitimité théologique du pouvoir. Ensemble, elles dessinent un paysage où l’autorité centrale, affaiblie, doit composer avec des forces centrifuges de plus en plus visibles.

L’opposition religieuse : une contestation théologique du pouvoir

Dans une république « théologique » la composante religieuse représente un pilier idéologique essentiel. La présence d’un « guide suprême » à la tête de l’État concrétise cette prédominance absolue.

Il est faux de croire que l’harmonie a toujours régné à l’intérieur du monde religieux iranien. En 1988, le grand ayatollah Hossein Ali Montazeri, successeur désigné de Khomeini avait, avec force et par écrit, exprimé son désaccord avec le guide. Il s’opposait à la décision d’exécution de plusieurs dizaines de milliers de détenus, opposants au régime, appartenant principalement à l’OMPI : « ce sang retombera sur nous ». Il fut exclu de cette position, et mis plus tard en résidence surveillée.

Actuellement, plusieurs ayatollahs de haut rang contestent le principe du velayat‑e faqih, mis en avant par Khomeini, qui confère implicitement au religieux, une prépondérance sur le politique. L’ayatollah Asadollah Bayat‑Zanjani affirme que le guide suprême ne dispose « d’aucune base théologique » dans la tradition chiite. Un autre ayatollah Mohammad Mojtahed Shabestari défend une séparation entre religion et politique, remettant en cause la nature même du régime. Les religieux qui s’opposent ouvertement au régime représente certes une minorité, mais le fait qu’ils existent et s’expriment, alors que le silence dans ce cas s’impose, constitue un élément très important dans la dynamique actuelle de contestation institutionnelle.

Cette dissidence religieuse contribue à une désacralisation du pouvoir, affaiblit la légitimité du Guide suprême et offre un cadre théologique aux critiques populaires. Elle constitue l’un des défis les plus sérieux pour un système qui repose sur la domination de l’autorité religieuse sur le pouvoir politique. La profonde désaffection des mosquées représente la partie populaire, visible, de cette fracturation religieuse.

Les luttes entre équipes politiques

Le champ politique iranien est lui aussi traversé par des rivalités qui s’intensifient à mesure que se profile la question de la succession du Guide suprême. Les différentes factions s’accordent encore à consolider le régime, tout en cherchant à consolider leur influence dans un système où les alliances sont mouvantes et où chaque acteur tente de se positionner pour l’avenir.

Le président du Parlement, Mohammad Bagher Ghalibaf, ancien commandant des gardiens de la révolution, représente une faction conservatrice technocratique, soucieuse de préserver l’ordre tout en modernisant certains aspects de la gouvernance. Face à lui, mais en dehors du parlement, Saeed Jalili incarne la ligne la plus intransigeante, hostile à toute ouverture diplomatique. Il représente le noyau idéologique des gardiens de la révolution.

Hamid Rasaei, un député de la ligne dure, vient de soulever la question de l’incompétence politique du président de la république, Massoud Pezeshkian, lors d’une réunion des parlementaires avec le président du Parlement, Mohammad-Bagher Ghalibaf.

Ces rivalités, au grand jour, portent sur la gestion de l’économie, la relation avec l’Occident, le rôle des gardiens de la révolution dans la gouvernance civile et situation du guide suprême. Elles contribuent à un éclatement du champ politique, où les décisions stratégiques sont de plus en plus écartelées entre des compromis instables et une vision cohérente.

Les fissures au sein des Gardiens de la Révolution

Pilier militaire et idéologique du régime, les Gardiens de la Révolution ont longtemps été perçus comme un bloc homogène. Mais, derrière une façade de discipline, une structure de 180.000 personnes offre naturellement des divergences. On peut y percevoir quatre courants principaux : idéologique, opérationnel, économique et sécuritaire.

Deux lignes de fissure se dessinent ainsi à l’intérieur du Corps des gardiens en 2026, entre d’un côté, les idéologues contre les pragmatiques, et de l’autre, les économiques contre les sécuritaires.

Les idéologues, Naqdi et Fadavi, dans la même mouvance qu’Ahmad Vahidi, chef du Corps des gardiens, sont favorables au statu quo. Cette tendance a actuellement la prédominance, afin de mener, en priorité, le combat extérieur. Dans un autre domaine de rivalité, les économistes font face aux sécuritaires. La gestion de la crise économique est infiniment plus prioritaire et nécessaire, que la gestion prévisionnelle des risques potentiels de révolte.

Ces tensions reflètent des désaccords concernant la place de l’idéologie révolutionnaire dans la doctrine militaire, et la gestion des vastes intérêts économiques contrôlés par les gardiens de la révolution. Elles contribuent à fragmenter les loyautés internes et à affaiblir la capacité de ce corps à agir comme une force unifiée.

En l’absence physique du guide suprême, le conseil suprême de sécurité nationale prend davantage de poids. Il a pour mission d’éviter, à tout prix, une désintégration interne du pouvoir.

L’ensemble de ces conflits, et tensions dans les trois sphères, religieuse, politique, et sécuritaire, créent un climat propice dans la population pour que se développe et s’active une opposition organisée.

Les Unités de Résistance

Depuis 10 ans se sont peu à peu constitués des petits groupes de résistance active, sous l’égide de l’OMPI, Organisation des combattants (Moudjahidines) du Peuple Iranien.

Ces ‘Unités de Résistance’ constituent maintenant un réseau de plusieurs milliers de groupes, répartis sur l’ensemble du vaste territoire iranien, de la frontière pakistanaise à la frontière irakienne. Les images disponibles montrent la diversité du recrutement, avec une importante présence féminine. Leurs actions comprennent aussi bien le lancement de cocktails molotov sur les bâtiments officiels, que la destruction des affichages du régime, ou le taguage ou le collage de leurs slogans.

Le nombre de ces groupes permet de mener chaque nuit des opérations, et d’agir en relais dans le cadre d’événements populaires, grèves ou révoltes. L’OMPI a organisé ces derniers semaines une vaste campagne coordonnée pour commémorer le 61ème anniversaire de sa fondation, et l’élection d’une femme, Mahnaz Maimanat au poste de secrétaire générale de l’organisation.

À cette occasion, les ‘Unités de résistance’ ont symboliquement mené 61 opérations ciblées contre les infrastructures gouvernementales, les centres des Bassidjis, et des systèmes de surveillance. Des explosions ont visé la mairie de Robat Karim (Téhéran), un centre fondamentaliste à Mashhad, des bâtiments judiciaires à Gorgan et Kaki (Bushehr), ainsi que des sites de commandement des Bassidjis à Javardeh (Kohgiluyeh), Chabahar, Iranshahr et Bam.

Des panneaux d’affichage représentant les leaders du régime ont été détruits ou incendiés dans de très nombreuse villes, Téhéran, Karaj, Mashhad, Shiraz, Kermanshah, Bushehr, Arak….

Plus récemment, fin septembre, on a assisté à une quarantaine d’opérations à travers le pays commémorant les victimes du « Vendredi noir » à Zahedan, où plus d’une centaine de civils ont été tués le 30 septembre 2022, dans la capitale du Sistan-Baloutchistan iranien.

https://www.youtube.com/watch?v=Fs6HAyzSnQo

Le régime est très concentré sur l’action en profondeur de cette résistance organisée. Le 6 août 2026, dans une analyse de la stratégie de l’OMPI, le média « Hawza News » – lié aux séminaires religieux – a décrit le développement « d’unités de résistance décentralisées » et a reconnu que celles-ci avaient « toujours joué un rôle considérable dans les manifestations nationales à l’intérieur du pays ».

La république islamique redoute la convergence entre ces réseaux organisés, leur discours politique, et une jeune génération très mécontente de son manque de liberté, de son niveau de vie, et de l’absence de perspectives d’avenir.

L’Iran ne se dirige pas vers un effondrement immédiat, mais vers une érosion de ses piliers institutionnels. Les fissures au sein des Gardiens de la Révolution, les rivalités politiques, et la dissidence religieuse, ne permettent plus au régime de se présenter comme un bloc homogène. Dans ce contexte, l’existence d’une résistance organisée, est de plus en plus prise au sérieux par le pouvoir. Révélateur de cette crainte fut l’avertissement lancé par Ahmad Alamolhoda, représentant du Guide suprême, récemment à Machhad :« Ce à quoi nous devons veiller, c’est à prévenir une explosion ».

Ces éléments intérieurs devraient maintenant être intégrés dans toute analyse de la situation Iranienne. Ils ouvrent, en effet, de nouvelles et importantes perspectives.

Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur


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Gérard Vespierre

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Analyste géopolitique, chercheur associé au FEMO (Forum d’Etudes pour le Moyen-Orient), diplômé de l’ISC Paris, DEA finances Dauphine PSL, fondateur du Média web www.le-monde-decrypte.com Intervenant régulier TV et radio. Chroniqueur géopolitique IDFM Radio 98.0

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