DÉCRYPTAGE – Fedorov à Rome : Innovation militaire ou manœuvre politique contre Zelensky ?

DÉCRYPTAGE – Fedorov à Rome : Innovation militaire ou manœuvre politique contre Zelensky ?

lediplomate.media — imprimé le 03/09/2026
Fedorov à Rome
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)

L’Italie veut tirer les leçons de la guerre en Ukraine

La nomination de Mykhaïlo Fedorov comme conseiller extérieur et bénévole du ministre italien de la Défense, Guido Crosetto, ne constitue pas une simple opération technique. Derrière les formules consacrées aux aéronefs sans pilote, aux systèmes autonomes, à la défense aérienne et à l’innovation se dessine une partie beaucoup plus vaste, dans laquelle la technologie, l’industrie militaire, la finance et la politique ukrainienne finissent inévitablement par se superposer.

Fedorov ne s’installera pas à Rome et continuera à travailler depuis Kiev. Sa mission italienne apparaît donc comme un élément du réseau international de relations que l’ancien ministre cherche à construire afin d’attirer des capitaux, de promouvoir les entreprises ukrainiennes et de s’imposer comme un interlocuteur privilégié de l’Occident. L’Italie pourrait obtenir un accès direct aux connaissances accumulées par l’Ukraine pendant plusieurs années de guerre de haute intensité. En échange, Fedorov recevrait une légitimité politique, industrielle et internationale.

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La véritable leçon des aéronefs sans pilote

La valeur de l’expérience ukrainienne ne réside pas seulement dans l’utilisation de milliers d’aéronefs sans pilote. La leçon la plus importante concerne la rapidité avec laquelle une idée expérimentale peut être transformée en système opérationnel, produite en grande quantité puis continuellement adaptée aux nécessités du front.

Les grandes industries européennes travaillent généralement dans le cadre de programmes pluriannuels, de procédures complexes et de coûts croissants. En Ukraine, au contraire, le cycle entre l’identification d’un problème, la conception d’une solution, son expérimentation sur le champ de bataille et sa production peut ne durer que quelques semaines. C’est cette méthode, plus encore que les technologies prises séparément, que Rome souhaiterait acquérir.

Il serait utile pour les forces armées italiennes de comprendre comment intégrer les aéronefs sans pilote, la guerre électronique, les réseaux de capteurs, l’intelligence artificielle et la défense aérienne à courte portée. Mais la transposition de ce modèle ne sera pas facile. L’Ukraine mène une guerre de survie et peut accepter des risques, des pertes et des improvisations incompatibles avec les normes italiennes, les procédures européennes et le fonctionnement d’une institution militaire en temps de paix.

Fedorov peut apporter des connaissances précieuses, mais il ne peut résoudre par décret les problèmes structurels italiens : lenteur des acquisitions, fragmentation des responsabilités, insuffisance des réserves de munitions, difficultés à passer des prototypes à la production de masse et dépendance technologique envers l’étranger.

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L’économie de guerre et la recherche de capitaux

L’ancien ministre cherche aux États-Unis des investisseurs privés, des fonds de capital-risque et des entreprises technologiques pour financer de nouvelles sociétés ukrainiennes de défense. Sa proposition de contribuer à la création d’une armée américaine d’aéronefs sans pilote, en échange de systèmes Patriot destinés à Kiev, révèle toutefois la limite matérielle de cette stratégie : l’argent peut financer de nouveaux projets, mais il ne peut produire immédiatement des intercepteurs qui nécessitent des chaînes industrielles complexes et de longs délais de fabrication.

Les réserves occidentales de moyens de défense aérienne ont été fortement réduites par les livraisons à l’Ukraine et à Israël ainsi que par les besoins accumulés sur les différents théâtres de crise. Le problème ne consiste donc pas seulement à déterminer qui paiera les Patriot, mais à savoir combien de systèmes sont réellement disponibles et combien de temps sera nécessaire pour les remplacer.

Pour l’Italie, cette opération pourrait offrir des débouchés industriels. L’ouverture de Leonardo Ukraine indique que Rome entend se positionner sur le futur marché de la reconstruction militaire ukrainienne et au sein de l’ensemble technologique développé pendant le conflit. Les entreprises ukrainiennes disposent d’une expérience opérationnelle, d’une grande rapidité d’adaptation et de coûts relativement faibles. L’industrie italienne peut apporter des capitaux, des capacités de production, des homologations et un accès aux marchés européens.

Un problème de transparence subsiste néanmoins. Si Fedorov devait représenter des sociétés ukrainiennes, des investisseurs américains ou des groupes souhaitant travailler avec l’industrie italienne, sa fonction de conseiller du ministre pourrait provoquer des conflits d’intérêts. Le caractère bénévole de la mission ne supprime pas le problème. Il peut même le rendre plus difficile à mesurer, car l’avantage ne réside pas nécessairement dans une rémunération, mais dans l’accès aux institutions et aux informations.

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Le conseiller qui pourrait devenir le rival de Zelensky

La question la plus délicate est politique. Il est inhabituel qu’un ancien ministre, tout juste écarté du gouvernement de son propre pays, devienne le conseiller du ministre de la Défense d’un État allié. La situation est encore plus singulière lorsque cet ancien ministre critique ouvertement la présidence, dénonce la corruption, réclame des élections et affirme que l’Ukraine est en train de perdre la guerre.

Fedorov a refusé une fonction que lui proposait Zelensky, mais a accepté celle offerte par Crosetto. À Kiev, ce geste peut être interprété comme une prise de distance à l’égard du président et comme une tentative de construire une plateforme internationale concurrente. Volontairement ou non, Rome contribue ainsi à renforcer le prestige d’un possible protagoniste de la future succession politique ukrainienne.

Avec l’ancien commandant des forces armées Valeri Zaloujny, Fedorov appartient en effet au cercle restreint des personnalités capables de se présenter comme une solution de remplacement face à une classe dirigeante usée par la guerre, les revers militaires et les scandales. Son image de modernisateur lui permet en outre de s’adresser simultanément aux militaires, aux entrepreneurs du secteur technologique et aux gouvernements occidentaux.

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Un pari italien sur l’après-Zelensky ?

L’Italie est l’alliée de l’Ukraine, mais pas nécessairement de Zelensky. Il est donc légitime qu’elle entretienne des relations avec des personnalités susceptibles de jouer un rôle dans l’avenir du pays. Toutefois, soutenir indirectement un adversaire du président tout en renouvelant officiellement l’appui au gouvernement de Kiev produit une ambiguïté évidente.

Cette nomination peut être interprétée de trois manières : comme un choix technique visant à importer les enseignements de la guerre ; comme une opération industrielle destinée à relier Leonardo et le système productif italien aux entreprises ukrainiennes ; ou comme un investissement politique dans une éventuelle future direction de Kiev. Ces trois interprétations ne s’excluent pas. Elles coexistent probablement.

Le véritable critère d’évaluation sera concret : quelles informations l’Italie recevra-t-elle ? Quelles capacités seront développées ? Quelles entreprises bénéficieront de cette coopération ? Quelles garanties empêcheront que cette mission de conseil ne devienne un instrument de pression commerciale ou politique ?

Si cette nomination permet de réduire les délais de développement, de renforcer la production nationale et d’acquérir des données opérationnelles de grande valeur, le choix possédera une véritable rationalité stratégique. Si, au contraire, elle sert surtout à favoriser des intérêts industriels extérieurs ou à légitimer un candidat à la succession de Zelensky, l’innovation n’aura été que l’emballage élégant d’une manœuvre géopolitique.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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