DÉCRYPTAGE – France, qui s’approprie la colère des lycéens et de la jeunesse française ?

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Réseaux militants, influence médiatique et contradictions de Paris
Devant les grilles des établissements scolaires français au départ puis dans les rues depuis le 17 octobre tous les week-ends, une bataille se joue aussi pour donner un sens à la protestation de la jeunesse française. Bâtiments dégradés, enseignants manquants, conditions d’étude insuffisantes : telles sont au départ les revendications des lycéens décrites dans l’enquête publiée par Le Point le 7 octobre. Autour de ces demandes gravitent des organisations qui cherchent à élargir la mobilisation aux discriminations religieuses, à la Palestine et à la contestation de la laïcité scolaire. Celui qui définit les raisons de la protestation peut en orienter les objectifs et les alliances.
Selon l’hebdomadaire, l’association Étudiants musulmans de France, désignée par le sigle EMF, a diffusé des appels à la mobilisation aux côtés de réseaux militants comme RED Jeunes et Génération EDR. Le rapport du ministère de l’Intérieur de 2025 situe EMF dans l’environnement associatif lié à Musulmans de France et à la mouvance des Frères musulmans. L’association rejette explicitement cette analyse et nie tout lien avec la confrérie. Il s’agit de positions contradictoires, qu’il faut distinguer des faits établis.
La conquête de la représentation
Le récit du journal laisse entrevoir une tentative de déplacer les revendications scolaires vers un conflit identitaire. Un établissement sans enseignants rassemble des élèves d’origines et de convictions différentes. La dénonciation d’un État systématiquement hostile aux musulmans propose, en revanche, de faire de l’appartenance religieuse la grille de lecture de cette même expérience.
Dénoncer une discrimination concrète exige des faits vérifiables et des remèdes précis. Présenter chaque controverse comme la manifestation d’une persécution générale peut alimenter une confrontation permanente, dans laquelle ceux qui prétendent représenter les exclus gagnent en autorité grâce à la distance qu’ils contribuent à maintenir.
La demande, rapportée dans l’enquête, d’une représentation lycéenne réservée aux jeunes des banlieues pose également un problème. Donner la parole à ceux qui en disposent peu est nécessaire. Réserver leur représentation à des personnes de même origine risque cependant de cloisonner la solidarité. Le résultat possible est une école publique traversée par des groupes qui négocient leurs droits et leur reconnaissance sur la base de leur identité.
La controverse sur les vêtements religieux accentue cette tension. La loi de 2004 interdit aux élèves des établissements scolaires publics les signes manifestant ostensiblement une appartenance religieuse. En septembre 2024, le Conseil d’État a confirmé la légalité de la disposition de 2023 concernant les tenues de type abaya considérées comme l’expression d’une telle appartenance. Contester cette réglementation par les voies démocratiques est légitime ; la présenter comme une preuve suffisante de persécution religieuse revient déjà à choisir une interprétation politique.
Le pouvoir des images et la question qatarienne
Le Point attribue à la plateforme AJ+, appartenant au groupe Al-Jazira, un rôle d’amplification de la mobilisation, avec une attention particulière portée aux violences policières. Le choix des images peut peser sur le jugement du public : sélectionner les épisodes, les présenter comme représentatifs et multiplier leur diffusion oriente la perception de l’ensemble du mouvement.
Une couverture sélective mérite d’être examinée. Pour démontrer une opération coordonnée d’ingérence, il faut cependant d’autres éléments : financements, instructions, relations organisationnelles, objectifs communs documentés. Les convergences et les relais médiatiques laissent ouverte la question d’une éventuelle orchestration.
Al-Jazira déclare recevoir une partie de son financement du gouvernement qatarien. Cette relation justifie l’examen de son rôle dans l’influence internationale de Doha. Elle oblige aussi à regarder les choix français.
En février 2024, l’Élysée a annoncé un engagement du Qatar à investir dix milliards d’euros dans l’économie française. Le même communiqué mettait en avant les accords de fourniture de gaz naturel liquéfié sur vingt-sept ans et la coopération militaire, notamment l’utilisation des avions de combat Rafale. Ces relations officielles montrent l’interdépendance entre les deux pays.
Sur le plan stratégique, la coopération en matière de défense offre à la France des relations opérationnelles et un soutien à son industrie ; elle permet au Qatar de diversifier ses partenaires de sécurité. Sur le plan économique, les capitaux et les approvisionnements énergétiques créent des intérêts à préserver. Il en découle une tension évidente : d’éventuels actes d’ingérence doivent être évalués selon des critères cohérents, y compris lorsqu’ils concernent un interlocuteur économiquement utile.
Le coût d’une école abandonnée
Une réponse centrée sur le maintien de l’ordre peut contenir les troubles tout en laissant leurs causes irrésolues. Investir dans les bâtiments, les effectifs et l’égalité des chances entraîne des dépenses immédiates, mais peut réduire l’espace occupé par les organisations qui promettent protection et appartenance. Négliger ces deux dimensions risque d’alimenter des crises récurrentes, aux coûts sociaux croissants.
La défense de la laïcité gagne en crédibilité lorsque l’État tient sa promesse d’une instruction accessible et digne. Il faut de la transparence sur les financements associatifs, des enquêtes rigoureuses sur les éventuelles pressions extérieures et des réponses concrètes aux élèves. Chaque salle de classe laissée à l’abandon élargit l’espace de ceux qui veulent s’approprier la protestation. Et lorsque la querelle identitaire occupe toute la scène, la demande initiale — pouvoir étudier dans de bonnes conditions — risque de disparaître.
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