ANALYSE – Jordanie : Quand l’héritage chrétien devient un instrument de rayonnement

ANALYSE – Jordanie : Quand l’héritage chrétien devient un instrument de rayonnement

lediplomate.media — imprimé le 27/10/2026
Réalisation Le Lab Le Diplo
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Pierre Sassine

La Jordanie investit 120 millions de dollars autour d’Al-Maghtas, le site traditionnel du baptême du Christ, prépare un programme international à l’horizon 2030 et vient de classer la zone en réserve naturelle. Au-delà du tourisme religieux, Amman cherche à transformer sa géographie biblique en instrument de rayonnement culturel, économique et diplomatique. L’attentat de Karak rappelle, en contrepoint, que la présence chrétienne au Proche-Orient demeure aussi un enjeu contemporain.

Cent vingt millions de dollars pour développer les abords du site traditionnel du baptême du Christ. Dans un Moyen-Orient habitué aux grands projets énergétiques, immobiliers ou militaires, l’annonce jordanienne aurait pu apparaître comme une nouvelle opération touristique. Les décisions prises depuis montrent pourtant une ambition plus large.

Le 12 août, quatre accords ont été signés pour aménager environ 1 400 dunums, soit près de 140 hectares, autour d’Al-Maghtas, sur la rive orientale du Jourdain. Cinquante millions de dollars sont destinés à un musée consacré au baptême du Christ, quarante millions à un village pour les pèlerins et visiteurs, vingt-sept millions aux infrastructures et trois millions à un corridor vert. Le 20 octobre, le gouvernement a franchi une nouvelle étape en classant dix kilomètres carrés autour du site en réserve naturelle. Pris ensemble, ces projets dessinent une stratégie : inscrire durablement la Jordanie dans la géographie mondiale du pèlerinage chrétien et faire de ce patrimoine religieux un outil de présence internationale.

Al-Maghtas, une géographie biblique à revaloriser

Al-Maghtas, également connu sous le nom de « Béthanie au-delà du Jourdain », se trouve à quelques kilomètres au nord de la mer Morte. Inscrit depuis 2015 au patrimoine mondial de l’UNESCO, le site comprend Tell Al-Kharrar, ou Jabal Mar Elias, ainsi que la zone des églises Saint-Jean-Baptiste. Vestiges d’églises, de chapelles, de monastères et bassins baptismaux témoignent d’une longue tradition de pèlerinage. La majorité des confessions chrétiennes reconnaissent cette zone comme le lieu traditionnel où Jésus fut baptisé par Jean-Baptiste.

Pour le christianisme, l’événement est fondamental : le baptême dans le Jourdain marque le commencement de la vie publique du Christ et possède, notamment dans les traditions orientales, une dimension théologique majeure. L’importance d’Al-Maghtas n’est donc pas le produit d’une stratégie touristique récente. En mai 2009, Benoît XVI s’y était rendu et avait béni les premières pierres de deux églises, l’une latine et l’autre grecque-melkite.

Le site du baptême n’est toutefois qu’un élément d’une géographie biblique jordanienne plus vaste. Le mont Nébo renvoie à Moïse contemplant la Terre promise ; Madaba conserve sa célèbre mosaïque de la Terre sainte ; églises, monastères et vestiges byzantins jalonnent le royaume. Cette profondeur historique demeure pourtant moins présente dans l’imaginaire occidental que Jérusalem, Bethléem ou Nazareth. C’est précisément ce que les autorités jordaniennes cherchent à corriger.

2030, du pèlerinage à la stratégie d’influence

La Jordanie présente 2030 comme l’année du bimillénaire du baptême du Christ. Au-delà de la datation elle-même, le choix politique est clair : faire de cette échéance non l’aboutissement d’une commémoration ponctuelle, mais le point de départ d’une politique durable. Le gouvernement prépare un calendrier d’événements pour les années 2027 à 2030 et veut renforcer la promotion internationale du site, notamment en Europe, dans les Amériques et en Asie.

Les Églises sont pleinement associées au projet. Le Conseil des chefs d’Églises de Jordanie participe aux préparatifs, tandis que la construction programmée d’une église maronite Saint-Jean-Baptiste à Al-Maghtas illustre la volonté d’élargir le pèlerinage aux différentes familles du christianisme oriental. Les Maronites du Liban et de la diaspora ont explicitement été invités à considérer la Jordanie comme une destination de pèlerinage.

L’intérêt économique est évident. Les pèlerinages génèrent de l’hôtellerie, de la restauration, des transports et des emplois, tout en permettant de diversifier une activité touristique particulièrement vulnérable aux crises régionales. La Jordanie, déjà mondialement identifiée à Pétra, au Wadi Rum ou à la mer Morte, cherche ainsi à ajouter une nouvelle dimension à son offre : celle d’une destination chrétienne majeure.

Mais le projet dépasse l’économie. En faisant connaître Al-Maghtas et l’ensemble de sa géographie biblique, Amman noue aussi des relations avec des Églises et des communautés chrétiennes réparties sur plusieurs continents. Le patrimoine devient alors un outil de diplomatie culturelle et religieuse. Cette logique trouve un prolongement institutionnel : le gouvernement a approuvé en octobre un projet de réforme de la loi régissant les conseils des confessions chrétiennes, après concertation avec les représentants ecclésiaux. Il existe donc une cohérence entre la valorisation du patrimoine chrétien à l’extérieur et la place reconnue aux communautés chrétiennes à l’intérieur du royaume.

Faire de l’histoire une puissance douce

L’attentat du 23 octobre à Karak donne à cette politique une résonance plus grave. Des hommes armés ont ouvert le feu pendant des funérailles dans une église grecque-orthodoxe, faisant neuf morts et quarante blessés. Trois suspects ont été arrêtés le 26 octobre ; aucune organisation n’a revendiqué l’attaque à ce stade. Cet événement, exceptionnel dans un royaume où la coexistence entre musulmans et chrétiens constitue depuis longtemps un élément du récit national, rappelle que le patrimoine chrétien du Moyen-Orient ne peut être réduit à des monuments : derrière les pierres demeurent des communautés vivantes.

C’est ici que la stratégie jordanienne prend toute sa dimension. Le royaume ne possède ni les hydrocarbures de ses voisins du Golfe, ni leur puissance financière, ni le poids démographique des principales puissances régionales. Il dispose en revanche d’une ressource qu’aucun investissement ne peut créer : l’épaisseur historique de son territoire.

On peut édifier en quelques années une ville nouvelle, un quartier financier ou une station touristique. On ne peut fabriquer le Jourdain, le mont Nébo, les mosaïques de Madaba ni les traces des premières communautés chrétiennes. En valorisant cette histoire, la Jordanie développe une forme de puissance douce adaptée à ses moyens : elle renforce ses relations avec les Églises, attire des pèlerins venus de plusieurs continents et consolide son image de royaume stable dans une région traversée par de profondes fractures religieuses et géopolitiques.

Cette démarche revêt une importance supplémentaire dans un Moyen-Orient où la présence chrétienne s’est fragilisée au cours des dernières décennies. Trop souvent, les chrétiens d’Orient ne réapparaissent dans le regard international qu’au moment des guerres, des persécutions ou de l’exode, comme s’ils n’étaient plus que les survivants d’un monde en voie de disparition. La Jordanie propose une autre lecture : leur histoire, leurs sanctuaires, leurs institutions et leur présence contemporaine appartiennent pleinement à l’histoire du Proche-Orient.

Le pari d’Amman pour 2030 dépasse donc largement le développement d’un lieu de pèlerinage. En protégeant Al-Maghtas, en investissant dans ses infrastructures, en associant les Églises et en projetant cette géographie biblique à l’échelle internationale, le royaume hachémite transforme un héritage religieux en ressource culturelle et diplomatique. Dans une région où les rapports de puissance sont souvent mesurés en armes, en hydrocarbures ou en capitaux, la Jordanie rappelle qu’un État peut aussi tirer son influence de son histoire.


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Pierre Sassine

Pierre Sassine

Pierre Sassine, né en 1967 au Liban, est un chrétien patriote engagé au sein de la diaspora libanaise.
Témoin des profondes mutations politiques de son pays, il développe très tôt un attachement aux valeurs de liberté et de souveraineté.
Installé en France, il s’implique activement dans la défense des causes libanaises et dans la promotion d’une vision démocratique et pluraliste du Liban.
Son engagement se manifeste à travers sa participation à divers débats publics, ses échanges avec les institutions et son implication dans les initiatives citoyennes.
Son parcours reflète la détermination d’un patriote résolument attaché à l’héritage spirituel et culturel du Liban.
Il occupe aujourd’hui le poste de Représentant du « Forum des Cèdres » en France et auprès de l’Union européenne.

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