DÉCRYPTAGE – Mobilisation russe : La rumeur qui révèle la réalité de la guerre d’usure

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Entre propagande ukrainienne, dénégations de Moscou et préparation militaire, l’hypothèse d’un nouveau rappel ne peut être ni confirmée ni écartée
La Russie mobilisera-t-elle plusieurs centaines de milliers de réservistes après les élections législatives de septembre ? Pour l’instant, personne ne peut l’affirmer. Kiev annonce un projet portant sur 600 000 hommes en 2026 et 2027 ; Moscou dénonce une opération psychologique destinée à inquiéter l’électorat russe. Entre les deux versions, il existe toutefois un élément concret : l’appareil militaire russe vérifie sa capacité à conduire une nouvelle mobilisation.
Le renseignement ukrainien affirme que l’état-major russe envisage de rappeler 300 000 hommes en 2026 et autant en 2027. Il estime que les forces russes auraient subi environ 240 000 pertes humaines entre janvier et juillet, dont 140 000 définitives, contre 232 000 nouveaux contrats. Ces chiffres proviennent exclusivement de Kiev et ne disposent d’aucune confirmation indépendante. Ils doivent donc être considérés comme une estimation produite par un belligérant, non comme une comptabilité établie. "Présidence ukrainienne" (https://www.president.gov.ua/en/news/pidgotovka-novoyi-hvili-mobilizaciyi-v-rosiyi-brif-vid-gur-m-106137)
Des responsables occidentaux cités par la presse évaluent à environ 6 000 hommes par mois l’écart récent entre les pertes russes et les nouvelles recrues. Mais d’autres calculs, comparant les différentes estimations disponibles, situent les pertes hebdomadaires entre 5 000 et 8 200 hommes et les recrutements entre 5 500 et 8 000. Ces fourchettes se chevauchent et ne permettent pas d’affirmer que la Russie épuise systématiquement ses effectifs. "Russia Matters" (https://www.russiamatters.org/blog/russia-losing-more-soldiers-ukraine-its-recruiting)
Préparer ne signifie pas décider
Les exercices organisés en juillet dans la région de Kaliningrad constituent un indice plus sérieux. Les autorités militaires auraient vérifié les procédures nécessaires pour convoquer, loger, nourrir et armer des réservistes. Des préparatifs analogues seraient conduits dans d’autres régions. Selon les sources occidentales citées par le Wall Street Journal, aucune décision politique n’aurait cependant été prise. "Meduza" (https://meduza.io/en/news/2026/08/24/wsj-russian-military-held-drills-to-prepare-for-mobilization)
Une puissance engagée dans une guerre prolongée doit maintenir des plans de mobilisation, même lorsqu’elle ne prévoit pas de les appliquer immédiatement. Kaliningrad représente en outre un territoire particulièrement exposé, isolé du reste de la Fédération et entouré par des pays membres de l’Alliance atlantique. Un exercice dans cette région peut donc répondre simultanément aux besoins de la guerre ukrainienne et à ceux d’un éventuel affrontement avec l’Alliance.
La numérisation des registres militaires permettrait cette fois au Kremlin d’éviter l’annonce spectaculaire de septembre 2022. Moscou pourrait convoquer des contingents successifs, région par région, en combinant contrats rémunérés, pressions administratives et rappels limités. Une mobilisation rampante serait politiquement moins dangereuse, tout en alimentant progressivement le front.
Le nombre d’hommes ne suffit pas
Même un rappel de 300 000 réservistes ne produirait aucun effet décisif avant plusieurs mois. Il faudrait sélectionner les hommes, les entraîner, les équiper, reconstituer les cadres de commandement et les intégrer aux unités. Le véritable problème russe ne serait pas seulement de trouver des soldats, mais de disposer d’officiers, de sous-officiers, de véhicules, d’artillerie et de structures logistiques capables de transformer une masse humaine en force opérationnelle.
Une mobilisation annoncée après septembre aurait donc peu d’influence sur les opérations de 2026. Elle pourrait en revanche permettre de remplacer les pertes, d’accorder des périodes de repos aux unités engagées depuis longtemps, de créer une réserve stratégique et de préparer la campagne de 2027.
L’hypothèse d’une nouvelle attaque directe contre Kiev ne peut être totalement exclue, mais elle paraît moins probable qu’un renforcement des offensives dans le Donbass et le long des secteurs de Kharkiv et de Soumy. Une opération depuis la Biélorussie nécessiterait une concentration considérable de troupes, de moyens du génie, de défense aérienne et de logistique. Ces préparatifs seraient difficilement dissimulables. Minsk devrait en outre accepter les risques militaires, économiques et politiques d’une entrée directe dans la guerre.
Le prix économique et social
Le recours aux volontaires a permis au Kremlin de maintenir la guerre sans imposer une conscription générale. Cette politique coûte cependant de plus en plus cher. Les primes fédérales, régionales et municipales atteignent dans certains territoires plusieurs millions de roubles par engagé. Elles attirent surtout les habitants des régions pauvres, tout en transférant une partie du coût humain de la guerre vers les périphéries de la Fédération.
Une nouvelle mobilisation retirerait plusieurs centaines de milliers d’hommes au marché du travail, alors que l’industrie, les transports et la construction souffrent déjà de pénuries de personnel. Elle accroîtrait les salaires, les dépenses publiques et les tensions inflationnistes. Le déficit budgétaire russe a atteint 2,8 % du produit intérieur brut entre janvier et juillet 2026, contre un objectif annuel de 1,6 %, tandis que le taux directeur de la Banque centrale demeure fixé à 14 %. "Reuters" (https://www.reuters.com/markets/europe/russia-can-manage-its-growing-budget-deficit-putin-says-2026-09-03/)
Le Kremlin peut encore financer cet effort grâce à un endettement public relativement faible et aux recettes énergétiques. Mais chaque soldat supplémentaire signifie une prime, une solde, un équipement, une pension éventuelle et une indemnisation familiale. La mobilisation ne provoquerait probablement pas l’effondrement de l’économie russe ; elle accélérerait néanmoins sa militarisation et réduirait les ressources disponibles pour les secteurs civils.
Une arme politique des deux côtés
Kiev utilise la perspective d’une mobilisation pour démontrer que l’armée russe serait épuisée et que Moscou préparerait une nouvelle escalade. Le Kremlin répond en présentant ces informations comme une campagne occidentale destinée à perturber les élections. Les deux récits répondent à des objectifs politiques.
Les dénégations russes ne constituent pas une garantie : Moscou avait également minimisé cette possibilité avant le rappel de 2022. Mais les affirmations ukrainiennes ne deviennent pas vraies par le seul fait que le Kremlin les dément. Les pertes restent l’un des secrets les mieux protégés des deux camps, tandis que les chiffres publics mélangent souvent morts, blessés, disparus et soldats temporairement indisponibles.
L’explication selon laquelle Moscou ne mobiliserait qu’en prévision d’un affrontement avec l’Alliance atlantique paraît trop restrictive. Une nouvelle levée pourrait répondre plus simplement à l’usure des unités, au besoin de rotations, à la création de nouvelles formations ou à la volonté de poursuivre la guerre en 2027.
La conclusion la plus réaliste est donc intermédiaire : la mobilisation de 600 000 hommes n’est pas établie, mais la Russie conserve cette possibilité et prépare les instruments permettant de l’activer. Si elle franchissait ce seuil, cela ne signifierait pas nécessairement qu’elle manque de soldats ni qu’elle s’apprête à attaquer l’Alliance atlantique. Cela indiquerait surtout que le Kremlin ne prévoit pas une fin rapide de la guerre et qu’il se prépare à transformer une campagne déjà longue en confrontation durable.
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