DÉCRYPTAGE – La Chine à l’intérieur du G7 : L’ingérence comme méthode de puissance

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Quand la guerre politique passe par les communes, les universités, les entreprises et les diasporas
La question n’est plus de savoir si la Chine cherche à influencer les démocraties occidentales. La vraie question est désormais de comprendre jusqu’où cette influence a déjà pénétré les mécanismes politiques, économiques et sociaux des pays du G7. Le tableau qui ressort des rapports publics du Montreal Institute for Global Security, du G7 Rapid Response Mechanism, de la déclaration des dirigeants du G7 sur la répression transnationale et du CDA Institute est celui d’une stratégie qui n’est ni ponctuelle, ni improvisée, ni limitée à l’espionnage traditionnel. Pékin agit sur un plan beaucoup plus large : il pénètre, conditionne, oriente, dissuade, finance, récompense, isole et intimide. Pas toujours par des moyens ouvertement illégaux. Souvent par des zones grises, des relations personnelles, des réseaux économiques, des associations culturelles, des universités, des communautés diasporiques, des entreprises et des administrations locales.
C’est là que réside la nouveauté. L’ingérence ne passe plus seulement par les palais du pouvoir national. Elle passe par les niveaux intermédiaires et inférieurs de l’État, là où les contrôles sont plus faibles et où la conscience stratégique est souvent insuffisante. Une commune qui signe un accord de coopération, une région qui accueille un investissement, une université qui ouvre un programme financé par des acteurs liés à Pékin, une chambre de commerce qui promeut des partenariats industriels, une communauté diasporique soumise à des pressions : tout peut devenir partie intégrante d’une architecture d’influence plus vaste.
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Le Canada comme laboratoire de la vulnérabilité occidentale
Le Canada apparaît comme l’un des terrains les plus exposés. Non pas parce qu’il serait plus fragile que les autres pays du G7, mais parce qu’il possède une société ouverte, de nombreuses communautés diasporiques, un système fédéral articulé, de larges relations commerciales avec l’Asie et une tradition politique qui a longtemps sous-estimé la nature systémique de l’ingérence étrangère. Le rapport Transnational Repression in Canada: A Threat to Democracy and Public Safety, publié par le Montreal Institute for Global Security, décrit la répression transnationale comme l’une des menaces les plus graves et les moins comprises pour la sécurité et la démocratie canadiennes, en évoquant l’intimidation, la surveillance, le harcèlement numérique, la coercition exercée sur les familles restées à l’étranger et les menaces physiques utilisées par des États étrangers contre des personnes présentes sur le territoire canadien.
Le second rapport du MIGS, Foreign Interference and Transnational Repression: A Playbook Source for Canadians, rédigé par Wesley Wark, insiste sur un point central : la désinformation, l’ingérence étrangère et la répression transnationale ne sont pas des phénomènes séparés, mais les composantes d’une même stratégie de déstabilisation des démocraties. Le document relie la réponse canadienne au G7 Rapid Response Mechanism, créé pour contrer les menaces étrangères visant la démocratie et pour renforcer la capacité des pays membres à réagir de manière coordonnée.
Le contrôle des diasporas est central. Pour Pékin, les communautés chinoises à l’étranger ne sont pas seulement des groupes émigrés. Elles constituent aussi un espace politique à surveiller, un canal à mobiliser, un public à discipliner. Ceux qui critiquent le Parti communiste chinois peuvent subir des pressions indirectes, un isolement social, des menaces contre leurs familles, des campagnes diffamatoires ou diverses formes d’intimidation. Ainsi, la répression ne reste pas enfermée dans les frontières de la République populaire. Elle se projette à l’intérieur des démocraties occidentales, en exploitant leurs libertés et leurs ouvertures.
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Pas seulement de l’espionnage : la nouvelle grammaire de l’influence
Le mot « espionnage » est désormais insuffisant. Bien sûr, la collecte d’informations reste fondamentale. Mais la stratégie chinoise est plus subtile. Elle combine propagande, désinformation, pression économique, construction de réseaux personnels, utilisation d’intermédiaires, influence sur les élites, captation de compétences scientifiques, pénétration des filières industrielles, contrôle narratif et diplomatie coercitive.
Le rapport du CDA Institute, From China’s Transnational Repression to Foreign Interference in Canada: A National Security Threat, aide à comprendre ce changement d’échelle. Lorsque la répression transnationale chinoise pénètre le tissu politique et social canadien, elle ne reste pas seulement un problème de droits individuels ou de communautés intimidées. Elle devient une menace pour la sécurité nationale, parce qu’elle peut affecter le pluralisme, la liberté d’expression, les processus électoraux, les médias en langue chinoise, les associations et la confiance des citoyens dans les institutions démocratiques.
Les cas impliquant des responsables administratifs, des consultants, des lobbyistes ou des personnalités ayant accès aux circuits décisionnels montrent la vulnérabilité des systèmes occidentaux. Il n’est pas toujours nécessaire de corrompre un ministre ou de violer un serveur gouvernemental. Il suffit parfois d’orienter une carrière, de financer une initiative, de construire une dépendance économique, de récompenser ceux qui répètent la bonne ligne et d’isoler ceux qui la contestent.
L’objectif est de créer un climat. Faire en sorte que certaines décisions deviennent plus difficiles, que certaines critiques soient perçues comme risquées, que certaines entreprises évitent de prendre position sur Taïwan, le Tibet, Hong Kong, les Ouïghours ou la mer de Chine méridionale. C’est une censure sans censure : pas toujours imposée d’en haut, mais intériorisée par ceux qui craignent des représailles économiques ou diplomatiques.
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Le niveau local comme front oublié
La proposition d’une cellule commune entre les pays du G7 part d’un constat simple : les menaces sont partagées, mais les défenses restent fragmentées. Les gouvernements nationaux peuvent disposer de services de renseignement, d’organismes de sécurité, d’outils de contrôle des investissements et de procédures de contre-espionnage. Mais un maire, un élu régional, un recteur, un dirigeant d’entreprise municipale ou un responsable portuaire ne dispose souvent pas des mêmes instruments.
C’est précisément là que l’ingérence trouve de l’espace. Les infrastructures critiques, les ports, les télécommunications, les réseaux énergétiques, les technologies vertes, les centres de recherche, les données sanitaires et les systèmes universitaires ne sont pas toujours contrôlés par le centre. De nombreuses décisions passent par des niveaux administratifs périphériques, où l’urgence d’attirer des investissements peut l’emporter sur l’évaluation stratégique.
La déclaration des dirigeants du G7 sur la répression transnationale, adoptée en juin 2025, a indiqué la nécessité de développer un TNR Resilience and Response Framework, c’est-à-dire un cadre de résilience et de réponse contre la répression transnationale, fondé sur la coopération entre les pays du G7, le partage d’informations, les meilleures pratiques opérationnelles, diplomatiques, législatives et l’implication des communautés. Ce passage est décisif, car il déplace le sujet de la dénonciation vers la construction d’outils concrets.
Le G7 Compendium of Tools to Counter Transnational Repression, rendu public en novembre 2025, confirme la même direction : il ne suffit pas d’avoir une position politique commune. Il faut des instruments administratifs, diplomatiques, normatifs et opérationnels capables de protéger les individus et les communautés ciblés par des gouvernements étrangers. Le communiqué des ministres de l’Intérieur et de la Sécurité du G7 de novembre 2025 a ainsi approuvé un cadre de résilience et de réponse contre la répression transnationale, incluant une coopération renforcée, des bonnes pratiques et l’échange d’informations sur les techniques les plus récentes utilisées par les États hostiles.
Une cellule du G7 n’aurait de sens que si elle ne se limitait pas à l’échange d’informations entre capitales. Elle devrait produire des lignes directrices opérationnelles pour les communes, les régions, les universités, les entreprises publiques, les fondations, les associations et les communautés vulnérables. Elle devrait offrir formation, alerte précoce, instruments de vérification, protection des victimes et capacité d’attribution publique des opérations hostiles.
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Le scénario économique : dépendance et chantage
Sur le plan économique, le problème est encore plus profond. La Chine reste centrale dans de nombreuses chaînes d’approvisionnement : terres rares, composants électroniques, panneaux solaires, batteries, produits pharmaceutiques, machines, logistique portuaire, matières premières critiques. Cette centralité donne à Pékin un levier considérable. Il n’est pas toujours nécessaire de l’utiliser ouvertement. Il suffit que les entreprises et les gouvernements sachent qu’il pourrait être utilisé.
C’est ici que l’ingérence devient guerre économique. Un pays qui dépend des fournitures chinoises peut se montrer plus prudent lorsqu’il critique Pékin. Une entreprise qui a des intérêts en Chine peut s’autocensurer. Une université qui reçoit des étudiants, des financements ou des partenariats peut éviter les sujets sensibles. Une administration locale qui mise sur les investissements chinois peut sous-estimer les risques de sécurité.
Le G7 Rapid Response Mechanism Annual Report 2025, publié en mars 2026, montre que les pays du G7 ont placé parmi leurs objectifs la réponse conjointe aux menaces étrangères, la lutte contre la répression transnationale et le renforcement de l’efficacité administrative du mécanisme. Cela confirme que la menace n’est pas perçue comme ponctuelle, mais comme une composante stable de la compétition politique internationale.
Le problème n’est pas de rompre tout rapport avec la Chine, ce qui serait irréaliste et nuisible. Le problème est de comprendre où le commerce devient dépendance et où la dépendance devient vulnérabilité politique.
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L’évaluation stratégique et militaire
Sur le plan stratégique et militaire, l’influence chinoise dans les pays du G7 sert à ralentir la réponse occidentale dans les dossiers décisifs. Taïwan est le premier d’entre eux. Pékin sait qu’une éventuelle crise dans le détroit ne se jouerait pas seulement avec des navires, des missiles et des avions. Elle se jouerait aussi dans la capacité occidentale à décider rapidement des sanctions, des aides, de la mobilisation industrielle, de la protection des routes maritimes et de la coordination diplomatique.
Si le G7 est divisé, hésitant, infiltré par des intérêts économiques contradictoires et traversé par des récits favorables à la neutralité, la Chine gagne de l’espace. Il en va de même pour la mer de Chine méridionale, la compétition technologique, les restrictions sur les semi-conducteurs et le rapport entre la Chine et la Russie. L’ingérence ne remplace pas la puissance militaire. Elle la prépare, l’accompagne et la rend moins coûteuse.
La répression visant les militants hongkongais à l’étranger, dénoncée aussi par des déclarations coordonnées du G7 Rapid Response Mechanism et reprise par des gouvernements comme celui de l’Australie, confirme la dimension extraterritoriale du phénomène : Pékin et Hong Kong cherchent à projeter leur légalité politique au-delà de leurs frontières, en transformant les dissidents, journalistes et militants installés à l’étranger en cibles permanentes.
L’enjeu géopolitique
La Chine ne cherche pas simplement à affaiblir des gouvernements isolés. Elle cherche à transformer l’ordre international. Elle veut un monde dans lequel l’Occident ne puisse plus imposer des règles universelles, des sanctions coordonnées, des standards technologiques et des récits politiques dominants. Pour atteindre ce résultat, elle doit éroder la cohésion du G7, réduire la confiance entre alliés, délégitimer les institutions démocratiques et présenter le modèle chinois comme plus stable, plus efficace et inévitable.
C’est une bataille longue, patiente, administrative, culturelle, économique et informationnelle. Elle ne ressemble pas à la guerre classique. Elle ne produit pas toujours des scandales immédiats. Elle n’a pas nécessairement de front visible. Mais elle travaille la structure même des sociétés ouvertes, en utilisant leur liberté comme point d’entrée.
Le G7 ne peut réagir que s’il accepte une vérité inconfortable : la sécurité nationale n’est plus une compétence exclusive des ministères de la Défense, des Affaires étrangères ou de l’Intérieur. Elle passe par les municipalités, les universités, les entreprises, les ports, les laboratoires, les réseaux sociaux, les communautés diasporiques et les chaînes d’approvisionnement.
La Chine a compris que le pouvoir contemporain ne se conquiert pas seulement avec des porte-avions et des missiles. Il se conquiert aussi en conditionnant les décisions des autres, avant même qu’elles ne soient prises. C’est cela, le défi. Et c’est pourquoi l’ingérence chinoise ne doit pas être traitée comme une somme de cas isolés, mais comme une stratégie de long terme. Si le G7 ne sait pas répondre de manière coordonnée, du centre jusqu’au niveau local, il découvrira trop tard que la souveraineté ne se perd pas seulement par invasion. Elle se perd aussi par infiltration, par dépendance et par habitude de la prudence.
