PORTRAIT – Javier Milei : Le président à la tronçonneuse qui a décidé de mettre ses idées à l’épreuve du réel

Par la rédaction du Diplomate
Cheveux indisciplinés, favoris interminables, gestes de rockeur, formules incendiaires et cette tronçonneuse brandie pendant la campagne comme la promesse d’un grand nettoyage de l’État : Javier Milei possède tout ce qu’il faut pour être caricaturé. Ce serait pourtant passer à côté de l’essentiel. Lors de son entretien exclusif avec Darius Rochebin sur LCI, diffusé le 21 septembre, le président argentin a de nouveau prédit que « l’Europe est en train de couler ».
Deux jours plus tard, à la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies, il qualifiait l’ONU d’« organisation inutile » servant à nourrir une « caste de parasites ». La méthode est brutale, volontiers outrancière, parfois contestable. Mais derrière le bateleur existe un économiste brillant qui, arrivé au pouvoir dans un pays ravagé par l’inflation, a entrepris une expérience politique rarissime : appliquer réellement une partie substantielle du programme radical pour lequel il avait été élu. Ministères supprimés, dépenses amputées, administration réduite, dérégulation accélérée et équilibre budgétaire érigé en dogme : le laboratoire argentin fascine désormais jusqu’à Washington. Les résultats macroéconomiques sont suffisamment spectaculaires pour que ses adversaires ne puissent plus simplement les ignorer ; leurs conséquences sociales sont suffisamment lourdes pour interdire d’en faire un miracle sans nuances. Milei reste donc ce personnage profondément latino-américain et pourtant très occidental : extravagant dans la forme, doctrinaire dans ses convictions, mais singulièrement pragmatique dès qu’il s’agit de transformer la théorie en pouvoir.
De l’économiste de télévision au président : l’anarcho-capitaliste confronté à l’État
Javier Gerardo Milei naît à Buenos Aires en 1970. Avant l’économie, il y a le football, puis le rock ; avant la politique, les cours, les conférences, les publications et surtout la télévision. À partir du milieu des années 2010, L’économiste antisystème, ultralibéral, admirateur de Trump et de Bolsonaro, devient progressivement un personnage médiatique. Ses colères contre les déficits publics, l’inflation, la Banque centrale et la « caste » politique font de lui une vedette dans une Argentine où l’exaspération à l’égard du système traditionnel est immense. Élu député en 2021, il accède seulement deux ans plus tard à la présidence avec 55,65 % des suffrages au second tour face au péroniste Sergio Massa.
Le classer n’est pas aussi simple que le suggèrent les étiquettes habituelles. Milei se définit lui-même comme libertarien et, philosophiquement, comme anarcho-capitaliste ; sa pensée économique se nourrit de l’école autrichienne, de Ludwig von Mises, Friedrich Hayek et surtout Murray Rothbard. L’État constitue à ses yeux moins la solution aux imperfections du marché que la principale machine permettant aux groupes organisés de vivre aux dépens des autres. Mais le président Milei n’est évidemment pas l’anarcho-capitaliste absolu des livres : gouverner l’oblige à composer avec le Congrès, les provinces, la justice, les syndicats, les marchés et la société argentine. C’est précisément ce passage de la bibliothèque au palais présidentiel qui rend son expérience intéressante.
Car Milei appartient à cette catégorie rare de dirigeants qui prennent au sérieux ce qu’ils racontaient avant leur élection. Sa fameuse motosierra n’est pas demeurée un accessoire de campagne. Lorsqu’il arrive à la Casa Rosada, le gouvernement précédent comptait 18 ministères. Son premier décret sur l’organisation gouvernementale en institue neuf, avant que de nouvelles restructurations conduisent à huit ministères en 2025 ; l’organisation actuelle en compte de nouveau neuf, hors chef de cabinet. L’objectif n’est donc pas simplement de changer les plaques sur les portes mais de fusionner des administrations entières : Éducation, Travail, Développement social, Culture et ministère des Femmes ont notamment été absorbés dans un immense ministère du Capital humain.
La réduction a dépassé l’organigramme. Reuters recensait dès février 2025 environ 40 000 emplois publics supprimés, soit une baisse d’environ 10 % des effectifs concernés par la politique fédérale de réduction, parallèlement à un gel des embauches et à une gigantesque entreprise de dérégulation conduite par Federico Sturzenegger. Contrôles des loyers, procédures administratives, réglementation de secteurs économiques et milliers de normes sont passés sous la tronçonneuse réglementaire. Le phénomène a suffisamment impressionné Elon Musk et l’entourage de Donald Trump pour que l’expérience argentine soit comparée au DOGE américain.
C’est ici que Milei rompt avec une maladie familière des démocraties occidentales : l’écart considérable entre les colloques consacrés aux réformes et leur réalisation. Il peut se tromper, aller trop loin ou sous-estimer les conséquences sociales de ses décisions ; mais il décide. Là où d’autres gouvernements créeraient probablement une commission chargée d’étudier pendant deux ans la simplification administrative, Milei supprime l’administration puis demande ce qui était réellement indispensable.
Cette brutalité constitue à la fois sa force et sa faiblesse.
Le « miracle Milei » : des résultats réels, mais une potion qui reste amère
Pour comprendre son succès, il faut se souvenir du pays dont il hérite en décembre 2023. L’Argentine n’était pas une économie ordinaire attendant quelques réformes paramétriques. Elle sortait de décennies de déficits, de création monétaire, de contrôles des changes, de défauts successifs et d’inflation chronique. Lorsque Milei arrive au pouvoir, l’inflation annuelle dépasse 200 % et le pays se rapproche d’une dynamique potentiellement explosive.
Il applique alors ce qu’il avait annoncé : une thérapie de choc.
Les résultats macroéconomiques sont difficilement contestables. Le déficit primaire fédéral, proche de 3 % du PIB en 2023, devient un excédent de 1,8 % dès 2024 ; l’État enregistre cette année-là son premier excédent budgétaire global depuis plus d’une décennie. En 2025, le FMI constate encore un excédent primaire fédéral de 1,4 % du PIB et un excédent de trésorerie global de 0,2 %. La réduction de la dépense primaire avait atteint environ 30 % en termes réels en 2024. ([eLibrary IMF](https://www.elibrary.imf.org/abstract/journals/002/2025/095/article-A001-en.xml?utm_source=chatgpt.com" o "Argentina: Request for an Extended Arrangement Under the Extended Fund Facility-Press Release; Staff Report; Staff Supplement; and Statement by the Executive Director for Argentina in: IMF Staff Country Reports Volume 2025 Issue 095 (2025)))
L’inflation, obsession intellectuelle de Milei depuis bien avant son entrée en politique, a parallèlement été ramenée très loin des sommets initiaux. Le projet budgétaire présenté en septembre 2026 table désormais sur environ 29 % d’inflation annuelle cette année et 18 % en 2027 ; les analystes interrogés par la Banque centrale prévoyaient en août une inflation proche de 29,8 % fin 2026 et une croissance de 2,7 %. Ce sont encore des niveaux qui sembleraient extravagants à Paris ou Berlin. En Argentine, après l’expérience des années précédentes, ils traduisent néanmoins une stabilisation majeure.
Voilà pourquoi parler d’un échec pur et simple serait intellectuellement difficile. Milei avait affirmé que le déficit financé directement ou indirectement par la création monétaire constituait le cœur de la maladie argentine ; il a supprimé le déficit et l’inflation a fortement reculé. La séquence ne suffit pas à prouver l’intégralité de sa doctrine économique, mais elle lui fournit un argument politique puissant.
Pour autant, parler d’un miracle sans regarder la facture serait tout aussi trompeur. La pauvreté a d’abord explosé, atteignant 53 % au premier semestre 2024 contre 41,7 % six mois auparavant, avant de redescendre avec la stabilisation des prix. Le FMI continue de souligner une pauvreté élevée, notamment chez les enfants, et un marché du travail dont plus de la moitié demeure informel. Salaires publics et retraites ont subi le choc de l’ajustement ; les travaux publics ont été sabrés et des entreprises fragiles ont disparu. Reuters relevait dès 2025 que certains Argentins survivaient en récupérant des aliments jetés tandis que les revenus de nombreux salariés et retraités restaient inférieurs, en termes réels, à ceux de la fin 2023.
En 2026, la photographie reste contrastée. Le pays a retrouvé une discipline budgétaire longtemps jugée presque impossible et l’inflation a spectaculairement diminué, mais la croissance ralentit et l’ajustement continue de peser lourdement sur certaines catégories. C’est probablement là que se jouera la véritable réussite de Milei : non dans sa capacité à stabiliser une économie en crise — il a déjà démontré qu’il pouvait obtenir des résultats significatifs sur ce terrain — mais dans sa capacité à transformer cette stabilisation en hausse durable de l’investissement, de la productivité et surtout du niveau de vie.
La tronçonneuse peut abattre le bois mort. Elle ne plante pas les arbres.
Trump, Macron, les BRICS et l’ONU : Milei choisit son camp
La politique étrangère de Milei possède la même simplicité revendiquée que son économie. Il ne croit guère au non-alignement, aux ambiguïtés diplomatiques ni au vieux réflexe argentin consistant à chercher une troisième voie entre les blocs. Son Argentine se veut résolument occidentale, proche des États-Unis et d’Israël. Le Quai d’Orsay constate lui-même que son arrivée a entraîné une redéfinition de la politique étrangère argentine autour de cet alignement.
Sa première décision symbolique fut spectaculaire. L’Argentine avait été invitée à rejoindre les BRICS à compter du 1er janvier 2024. Milei refusa. Le 22 décembre 2023, quelques jours seulement après son investiture, il écrivit officiellement à Lula, Xi Jinping, Vladimir Poutine, Narendra Modi et Cyril Ramaphosa pour leur annoncer que l’adhésion n’était plus jugée opportune.
Le choix est économiquement discutable pour certains observateurs puisque la Chine et le Brésil figurent parmi les partenaires commerciaux essentiels de l’Argentine ; Milei lui-même a dû faire preuve de davantage de pragmatisme envers Pékin une fois au pouvoir. Mais géopolitiquement, son message ne souffrait aucune ambiguïté : Buenos Aires ne participerait pas à une organisation se présentant de plus en plus comme un instrument de rééquilibrage d’un ordre mondial dominé par l’Occident.
Avec Donald Trump, l’affinité est autrement plus profonde. Les ressemblances sont évidentes : goût de la provocation, rejet des élites médiatiques, rapport direct avec les électeurs, dénonciation de la bureaucratie, bataille culturelle contre le « wokisme ». L’expression de « Trump argentin » est donc tentante. Elle reste imparfaite. Trump est fondamentalement protectionniste, tandis que Milei vient d’une tradition doctrinalement libre-échangiste ; Trump considère volontiers les tarifs douaniers comme un instrument de puissance quand Milei voit généralement les barrières commerciales comme une distorsion. Leur rencontre tient moins à une doctrine économique identique qu’à un ennemi culturel commun et à une même volonté de bouleverser l’establishment. Washington est néanmoins devenu l’axe majeur de la diplomatie argentine, au point que les États-Unis et l’Argentine viennent d’annoncer à New York une initiative commune autour d’un corridor Andes-Atlantique portant notamment sur les transports, les infrastructures numériques, les minerais et l’énergie.
Avec la France, la relation est plus subtile. Emmanuel Macron s’est rendu à Buenos Aires en novembre 2024 ; Milei est venu en France pour l’ouverture des Jeux olympiques en juillet 2024 puis à Nice en juin 2025 pour la conférence des Nations unies sur l’océan. Les divergences idéologiques sont manifestes, notamment sur le multilatéralisme, le climat ou la conception de l’État, mais elles n’empêchent ni le dialogue politique ni une relation bilatérale ancienne, nourrie par les liens économiques, scientifiques et culturels entre les deux pays.
C’est finalement à l’ONU, le 23 septembre 2026, que Milei a livré la synthèse la plus brutale de sa vision du monde. Il a accusé l’organisation d’avoir échoué dans ses missions de sécurité collective et de défense des droits humains, dénoncé son impuissance sur la revendication argentine des Malouines, critiqué son approche de l’intelligence artificielle et affirmé qu’elle était devenue une « organisation inutile » nourrissant une « caste de parasites ». Sur les Malouines, son argument portait notamment sur l’écart entre des résolutions vieilles de plusieurs décennies et l’absence, selon lui, de conséquences concrètes face aux activités britanniques.
On peut évidemment contester cette charge. L’ONU ne se réduit ni à son Assemblée générale ni à ses bureaucraties : ses agences humanitaires, sanitaires et alimentaires, ses opérations de maintien de la paix et le cadre diplomatique qu’elle fournit remplissent des fonctions que l’absence totale d’organisation internationale ne remplacerait pas aisément. Et plusieurs dirigeants réunis à New York défendent précisément l’idée inverse de Milei : face aux guerres, aux pandémies, au climat ou à l’intelligence artificielle, ils considèrent le multilatéralisme comme une nécessité à réformer plutôt qu’une structure à disqualifier.
Mais la sortie de Milei révèle parfaitement le personnage. Là où la diplomatie traditionnelle commencerait par rappeler l’attachement de l’Argentine aux institutions multilatérales avant de formuler quelques réserves prudentes, Milei entre dans le bâtiment, monte à la tribune et explique à ceux qui y travaillent que leur organisation ne sert plus à rien.
C’est excessif. C’est provocateur. C’est du Milei.
Et c’est précisément pourquoi il serait réducteur de n’y voir qu’un clown politique coiffé par « la main invisible du marché », selon sa propre plaisanterie. Javier Milei possède une véritable doctrine, une formation d’économiste, une remarquable capacité de vulgarisation et surtout cette qualité devenue rare chez les dirigeants occidentaux : il accepte que ses idées soient confrontées aux résultats.
L’Argentine n’est pas devenue la Suisse de l’Amérique latine. Sa population continue de supporter le coût d’une transformation extrêmement violente, les inégalités et l’informalité demeurent considérables et certaines promesses emblématiques de Milei — notamment la dollarisation complète ou la disparition de la Banque centrale — n’ont pas été réalisées. Ses outrances peuvent également lui aliéner les partenaires dont l’Argentine a besoin.
Mais il a déjà démontré quelque chose que beaucoup pensaient impossible : un État chroniquement déficitaire peut retrouver rapidement l’équilibre budgétaire lorsqu’un gouvernement accepte réellement de réduire ses dépenses ; une inflation devenue presque structurelle peut être fortement ralentie ; une bureaucratie réputée irréformable peut être amputée en quelques mois.
Son entretien avec Darius Rochebin est à cet égard révélateur. Lorsque Milei affirme que « l’Europe est en train de couler », il ne propose évidemment pas une analyse neutre du continent : il défend sa propre conception du monde et attaque un modèle européen fondé sur davantage de réglementation, de redistribution et d’intervention publique. Mais sa provocation devrait au moins nous obliger à regarder l’expérience argentine sans réflexe pavlovien.
Car le véritable intérêt de Javier Milei n’est peut-être ni sa chevelure, ni ses colères, ni même sa tronçonneuse.
C’est d’avoir transformé un débat d’économistes en expérience grandeur nature. Et tandis que beaucoup de gouvernements occidentaux continuent de discuter interminablement de la manière de réformer l’État, Milei, lui, a commencé par le réformer — quitte à découvrir ensuite, avec les Argentins, jusqu’où il était raisonnable d’aller.
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