RECENSION – Voyage au cœur du contre-espionnage français

Par Jean Daspry, Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« L’espionnage serait peut-être tolérable s’il pouvait être exercé par d’honnêtes gens, mais l’infamie nécessaire de la personne peut faire juger de l’infamie de la chose » (Montesquieu, 1748). Telle est la réalité des fables qui courent depuis des siècles sur la communauté du renseignement, concept appréhendé dans son acception large, à savoir espionnage et contre-espionnage. Il est vrai que la littérature générale, les romans, les bandes dessinées, les films, les séries télévisées véhiculent ad nauseam cette représentation déformée du second plus vieux métier du monde1. Il est vrai que nos folliculaires et autres experts de plateaux de télévision ne sont pas en reste dans cette chasse à l’homme du renseignement2. Il est vrai que les fonctionnaires français issus de ce monde obscure et étrange qu’est celui du renseignement sont peu portés à combattre cette image déplorable qui colle à la peau de cette fonction stratégique qu’est celle de la « connaissance et de l’anticipation »3 en prenant leur plume… même si les choses changent lentement. Plus du côté de l’espionnage (la sécurité extérieure) que de celui du contre-espionnage (sécurité intérieure). Nous en avons un exemple aujourd’hui avec l’ouvrage particulièrement brillant car extrêmement documenté et parfaitement troussé qu’est celui d’Olivier Brun consacré à une figure marquante du contre-espionnage de la Seconde Guerre mondiale et de la Quatrième République, qui a pour nom Roger Wybot4. Après avoir étudié le parcours administratif de l’auteur, nous examinerons l’analyse qu’il nous livre à travers ses trois dimensions.
Olivier Brun, pur produit du Ministère de l’Intérieur à la carrière variée
Qui est l’auteur de cet ouvrage sur Roger Wybot ? Olivier Brun est un pur produit du ministère de l’Intérieur qu’il connait aussi bien de l’intérieur (Cf. les étapes de sa carrière qui le conduisent du service de sécurité intérieure, à l’administration générale du ministère et à la préfectorale) que de l’extérieur (Cf. ses passages par le SGDSN et par l’Académie du renseignement) mais aussi un chercheur reconnu (docteur en histoire) doué d’une curiosité intellectuelle – au sens noble du terme – très utile pour traiter sérieusement des questions liées au renseignement (Cf. ses ouvrages ou contributions à des ouvrages consacrés à cette problématique complexe et sa thèse de doctorat sur Roger Wybot). En un mot comme en cent, ce haut fonctionnaire semblait tout désigné pour nous livrer une brillante analyse du contre-espionnage, à travers la biographie de Roger Wybot. Analyse sortant des sentiers battus et des clichés éculés qui ne contribuent pas à appréhender le sujet dans toutes ses dimensions, dans toute sa complexité. Ce point méritait d’être souligné d’entrée de jeu pour mieux apprécier la pertinence du propos.
Olivier Brun, brillant analyste du contre-espionnage à trois niveaux
Au-delà d’une simple biographie de Roger Wybot, Olivier Brun nous livre une analyse brillante de l’évolution de notre service de contre-espionnage mais aussi des faiblesses intrinsèques d’une Quatrième République à bout de souffle.
Une analyse brillante de la personnalité complexe de Roger Wybot. Au fil des 325 pages que comporte cet ouvrage – auquel il faut ajouter une cinquantaine de pages (sigles, acronymes, sources, notes, bibliographie, index) – Olivier Brun nous livre un portrait vérité de l’ex-directeur de la DST. À la manière d’un peintre impressionniste, par touches successives, nous découvrons toutes les facettes de cette personnalité hors du commun : officier artilleur de formation embarqué dans l’aventure de la Résistance à Londres ; l’un des fondateurs de notre service de contre-espionnage en 1945 dans le droit fil du BCRA et sur un modèle britannique ; un taiseux qui manie à la perfection la communication à un moment où elle ne va pas de soi pour les hauts fonctionnaires ; un homme de réseaux dont certains issus de la Résistance, un homosexuel assumé ( Cf. chapitre 11, paragraphe « Des amitiés particulières ») ; un mondain fréquentant le tout Paris des arts ; un peintre à ses moments perdus mais aussi un écrivain éclectique qui fait couler de l’encre5 et anime les discussions dans les dîners en ville, un fonctionnaire débarqué par le Général de Gaulle en 1958 qui « termine sa carrière » à 46 ans comme inspecteur général des services et écoles au sein du ministère de l’Intérieur …mais surtout un « maitre contre-espion ». Une voie de garage qui aura du mal à accepter. Ainsi va la vie des grands serviteurs de l’État. La Roche tarpéienne est proche du Capitole.
Une analyse brillante de l’évolution de notre service de contre-espionnage. Au fil du récit, une fois encore, à la manière d’un peintre impressionniste, Olivier Brun nous aide à mieux comprendre la genèse de la Direction de la surveillance du territoire (DST) à travers ses structures et ses méthodes qui influencent encore ses successeurs, DCRI puis, aujourd’hui, DGSI. Ce haut fonctionnaire sait de quoi il parle. Tout ce qu’il avance et précis, documenté, recoupé à la manière d’une enquête de police. Les sujets, souvent techniques, qu’il aborde au fil de son récit, sont inconnus et méconnus du grand public et des habitués des dîners en ville. L’approche est pédagogique, claire, cohérente tant à travers les descriptions de la théorie mais surtout de la pratique. Les affaires relatées – les bonnes et les moins bonnes que nous ignorions pour beaucoup d’entre elles – font l’objet d’un examen minutieux à la manière d’un universitaire, d’un chercheur de très bon niveau. Ce qu’est Olivier Brun en dépit de sa discrétion assumée. Une variante du devoir de réserve de tout fonctionnaire qui se respecte. Devoir encore plus contraignant lorsque l’on évolue dans le monde du renseignement ! Olivier Brun réussit, selon nous, le tour de force permanent d’évoluer avec aisance de la transparence à un minimum d’opacité. Ses jugements sont toujours équilibrés et marqués au sceau d’une humilité de bon aloi
Une analyse brillante des faiblesses intrinsèques de la Quatrième République. Il serait vain de tenter d’appréhender le sujet traité si l’on faisait abstraction de l’environnement dans lequel il se produit. Dans le cas d’espèce, celui de la Quatrième République faible par nature, fragile par essence et fortement secouée, ébranlée par les multiples avatars d’une décolonisation subie surtout en Indochine et en Algérie. Voici ce qu’écrit l’auteur à ce sujet : « Les institutions sont fragilisées de cette affaire (ndla : l’affaire tentaculaire des fuites qui secoue le gouvernement dans les années 1954). La charge contre la IVe République est forte. L’État est décrit comme flageolant, composé de ‘clients’ et non plus de serviteurs » (page 236). On ne saurait mieux dire. Roger Wybot et ses équipes doivent évoluer dans cet environnement liquide en gardant à l’esprit le sens de l’intérêt général. En dépit de ce contexte politique peu favorable, le Directeur de la DST réussira à mettre sur pied un service crédible, efficace dont les maîtres mots sont recherche, centralisation, documentation, répression, neutralisation, pénétration (page 314). Tout est dit et bien dit pour celui qui veut essayer de comprendre les contraintes du contre-espionnage. L’auteur possède la qualité rare, chez certains historiens, de la contextualisation, de la hauteur de vues, de la synthèse indispensable à la compréhension d’un sujet complexe et évolutif
Une conclusion rétrospective et prospective. Dans les treize pages d’épilogue de sa biographie, Olivier Brun, qui maîtrise parfaitement son sujet, évolue avec aisance entre passé, présent et futur. Il cite la formule célèbre de Marc Bloch, récemment panthéonisé, extraite de L’étrange défaite : « Sans se pencher sur le présent, il est impossible de comprendre le passé ». Nous pourrions la compléter par ce qui fut la devise des diplomates des temps anciens : « connaître le passé pour comprendre le présent et anticiper l’avenir » … trop souvent perdue de vue de nos jours. Cette conclusion est tout à fait synthétique, permettant ainsi au lecteur de retirer la substantifique moëlle de cet ouvrage de très bonne qualité d’Olivier Brun, un professionnel qui ne court pas les plateaux de télévision des chaînes d’information en continu. Comme le soulignait en aparté un ancien directeur général de la DGSI : ceux qui parlent ne savent pas et ceux qui savent ne parlent pas. On ne saurait mieux dire en forme d’ultime épilogue de cet ouvrage d’excellente facture.
Tous les mots comptent double ou triple
« Les espions ont presque toujours des histoires louches dans leur passé grâce auxquelles le gouvernement qui les emploie les tient en son pouvoir. Ils ne peuvent pas plus s’affranchir de leur métier infâme que la fille publique quitter la maison close » (Henri de Montfreid, 1931). Nous ne le répéterons jamais assez. Il existe un fossé entre la réalité de la fonction régalienne du contre-espionnage et la perception biaisée du grand public et des pseudo-experts de la chose du renseignement6. Rares sont les analyses scientifiques et objectives des structures et du fonctionnement de la DST depuis sa création à la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’au début de la Cinquième République. Ce qui correspond, bon an mal an, à la durée du mandat de Roger Wybot à la tête de la DST avant que le Général de Gaulle mette fin à ses fonctions. L’immense mérite d’Olivier Brun tient à l’originalité de sa démarche qui combine habilement une approche chronologique et une analyse synthétique. Il est vrai que ce haut fonctionnaire possède une double casquette : celle d’un praticien qui connaît la structure de l’intérieur et celle d’un chercheur qui appréhende la problématique du contre-espionnage dans sa globalité. L’objectif d’Olivier Brun est parfaitement atteint grâce à sa grande capacité d’analyse et de synthèse. Il va sans dire que nous recommandons vivement la lecture de son ouvrage à tous ceux qui veulent dépasser les poncifs qui circulent sur le contre-espionnage et souhaitent approfondir leur connaissance globale de ce sujet. Toutes nos félicitations à Olivier Brun pour avoir été notre guide dans ce voyage au cœur contre-espionnage français !
Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
Notes
- Jérôme Canard, L’ancien chef espion qui fait trembler la couronne marocaine, Le Canard enchaîné, 9 septembre 2026, p. 3. ↩
- Julien Bouissou, Kirkenes, le petit port où grouillent les espions, Le Monde, 28 juillet 2026, p. 15. ↩
- Nicolas Sarkozy, Président de la République, (préface de), Défense et sécurité nationale. Le Livre blanc, Odile Jacob/la documentation Française, 2008, voire chapitre 8 « Connaître et anticiper ». ↩
- Olivier Brun, Roger Wybot. Maître du contre-espionnage français, Perrin, 2026. ↩
- Philippe Bernert, Roger Wybot et la bataille pour la DST, Presses de la Cité, 1975. ↩
- Anna Joubinet, Soupçons d’espionnage au quartier général de l’OTAN, Le Monde, 28 juillet 2026, p. 11. ↩
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