ANALYSE – Libye : Le revirement de Haftar qui met le feu à la Méditerranée orientale

Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0
C’est un retournement d’alliance aussi brutal qu’un coup de théâtre. Six ans après avoir voué aux gémonies l’accord maritime turco-libyen de 2019, le camp du maréchal Khalifa Haftar, qui tient l’est de la Libye, vient de l’approuver à l’unanimité. Le Parlement de Tobrouk a validé mardi 20 octobre 2026 ce texte qu’il rejetait depuis 2020, rapportent les agences libyennes. Une décision qui résonne comme une déflagration diplomatique dans une Méditerranée déjà sous tension.
À Ankara, Recep Tayyip Erdoğan ne cache pas sa satisfaction. « J’espère que cette importante décision sera bénéfique », a-t-il déclaré, savourant ce que l’on peut lire comme une victoire stratégique à retardement.
Car l’histoire est ironique : en 2019, la Turquie avait envoyé ses drones et ses conseillers militaires pour soutenir Tripoli contre… Haftar lui-même. Depuis, les lignes ont bougé. Les ennemis d’hier se sont rapprochés, et le vote de Tobrouk entérine ce réalignement.
Mais ce qui se joue ici dépasse la seule Libye. L’accord de 2019 délimite les espaces maritimes revendiqués par Ankara et Tripoli pour l’exploration pétrolière et gazière. Autrement dit, il dessine une frontière maritime qui coupe en deux les eaux de la Méditerranée orientale, au mépris des prétentions grecques, chypriotes et égyptiennes. La Grèce n’a pas attendu pour dénoncer un accord « illégal, nul et non avenu », soulignant qu’il ignore les droits maritimes de ses îles, à commencer par la Crète. Le Caire, qui soutient traditionnellement le camp de Haftar et qui a délimité sa propre frontière maritime avec Athènes en 2020, conteste également ce tracé.
Le timing du vote n’est pas anodin. Il intervient après le remplacement d’Aguila Saleh, président du Parlement depuis douze ans et homme fort du camp oriental, réputé proche de l’Égypte. Un changement de visage, et voilà que Tobrouk bascule vers Ankara. La manœuvre est limpide : en validant l’accord, l’est libyen monnaie son ralliement à la Turquie contre une part du gâteau énergétique. Mais elle fragilise un peu plus l’équilibre régional.
Car derrière la géopolitique, il y a une réalité plus crue. La Libye reste un État failli, divisé entre deux gouvernements, deux armées, deux monnaies. Et pendant que les factions s’échangent des faveurs et des traités, le pays demeure un terrain de jeu pour les puissances étrangères : Turquie, Russie, Égypte, Émirats, et désormais la Grèce, qui voit ses intérêts maritimes menacés. L’accord de 2019, conçu à l’origine pour verrouiller les ambitions turques en Méditerranée, devient aujourd’hui l’instrument d’un rapprochement contre-nature entre Haftar et Erdoğan.
Dans le chaos libyen, les alliances ne reposent sur rien d’autre que l’intérêt du moment. Les principes, les idéologies, les fidélités d’hier s’évaporent dès qu’une parcelle de ressources est en jeu. Et pendant ce temps, l’Europe regarde. La Grèce proteste, l’Égypte s’inquiète, mais l’Union européenne, elle, reste silencieuse, empêtrée dans ses divisions et son impuissance. Une fois de plus, la Méditerranée orientale devient le théâtre d’un bras de fer où les Européens ne sont pas acteurs, mais spectateurs.
Six ans après, la rupture avec la Turquie n’était donc qu’une parenthèse. Le camp Haftar a choisi son camp : celui du pragmatisme le plus cynique. Et il n’est pas dit que les Grecs, eux, l’oublient de sitôt.
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