PORTRAIT – Ulysse, l’homme aux mille ruses : Le premier stratège de l’Occident ?

Par Ulysse J. Capella
Il n’est ni le plus fort des Grecs, ni le plus jeune, ni le plus invincible. Achille court plus vite, Ajax frappe plus fort, Agamemnon commande davantage d’hommes et Hector possède cette noblesse tragique qui transforme les vaincus en héros éternels. Ulysse, lui, possède autre chose : l’intelligence. Il observe, attend, ment, négocie, se déguise, endure, séduit lorsque cela est nécessaire et frappe lorsque le moment est venu. Il sait surtout que la guerre ne se gagne pas toujours sur le champ de bataille et que survivre constitue parfois une victoire plus difficile que vaincre. Roi d’une petite île située aux marges du monde grec, il devient chez Homère l’homme capable de traverser les guerres, les tempêtes, les monstres, les femmes, les dieux et ses propres erreurs pour retrouver ce qui compte finalement davantage que toutes ses conquêtes : son royaume, sa femme, son fils et sa maison.
La sortie cet été de L’Odyssée de Christopher Nolan offre précisément l’occasion de revenir sur cet extraordinaire personnage qui, près de trois millénaires après Homère, continue de fasciner notre imaginaire. Au-delà du spectacle hollywoodien et des débats suscités par cette nouvelle adaptation, Ulysse mérite d’être retrouvé dans toute sa profondeur : non seulement comme héros mythologique et voyageur légendaire, mais comme chef de guerre, souverain, négociateur et maître de la ruse, dont les aventures constituent aussi une formidable réflexion sur le pouvoir, le commandement et la condition humaine.
Près de trois millénaires après la composition de L’Odyssée, Ulysse demeure étonnamment contemporain. Car derrière le héros mythologique apparaît déjà une certaine conception du politique : connaître ses forces, dissimuler ses intentions, comprendre l’adversaire, s’adapter au rapport de force et ne jamais oublier l’objectif final. Autrement dit, bien avant Machiavel, Clausewitz ou Talleyrand, Homère avait peut-être inventé le premier grand réaliste…
Le héros qui ne devait pas partir à la guerre
Pour comprendre Ulysse, il faut commencer par Ithaque. Ce détail est moins anecdotique qu’il n’y paraît. Ulysse n’est pas le maître d’un immense empire. Il règne sur une île montagneuse de la mer Ionienne, située à la périphérie occidentale du monde grec. Sa puissance repose moins sur la masse que sur la maîtrise des hommes, de la mer et des circonstances. Déjà apparaît ce qui distinguera constamment le personnage : Ulysse appartient au monde des puissances moyennes qui ne peuvent se permettre le luxe de la force brute.
La question de l’historicité du personnage reste évidemment insoluble. L’Odyssée, généralement située dans le prolongement de la tradition homérique du VIIIe siècle avant notre ère, transmet des souvenirs, des paysages et des représentations provenant de plusieurs époques. Les découvertes archéologiques effectuées depuis le XIXe siècle à Troie et dans le monde mycénien ont toutefois définitivement ruiné l’idée selon laquelle l’univers homérique serait une pure fantaisie sans aucun ancrage historique. Il existe derrière Homère une mémoire de l’âge du Bronze, retravaillée pendant des siècles par la tradition orale. Les recherches contemporaines continuent d’ailleurs à confronter les étapes du périple aux données de l’archéologie, de la navigation et de la géographie méditerranéennes.
Ulysse est donc un personnage mythique évoluant dans un monde qui, lui, ne l’est pas entièrement.
Et dès avant Troie, il se distingue par la mètis, cette intelligence rusée que les Grecs opposaient volontiers à la puissance physique. Lorsque les anciens prétendants d’Hélène sont appelés à respecter leur serment et à participer à l’expédition contre Troie, Ulysse n’éprouve aucun enthousiasme à abandonner Pénélope et son fils Télémaque. Une tradition postérieure à Homère raconte qu’il simule la folie, labourant son champ de manière absurde (c’est un roi mais pas d’origine aristocratique mais plutôt d’origine modeste, ce qui est tout aussi important pour comprendre le futur héros), jusqu’à ce que Palamède place le petit Télémaque devant la charrue. Ulysse s’arrête et se trahit.
L’épisode annonce déjà le personnage : contrairement à Achille, Ulysse ne rêve pas de mourir jeune en échange d’une gloire éternelle. Il veut vivre.
Cette différence est fondamentale. L’héroïsme homérique traditionnel exalte la gloire, le courage et la belle mort. Ulysse introduit une autre grandeur : celle du retour et de la simplicité. Son objectif n’est pas de devenir immortel dans la mémoire des hommes, mais de redevenir mortel parmi les siens.
À Troie, cette intelligence devient une arme stratégique. Ulysse participe aux missions de renseignement, sait pénétrer clandestinement dans la ville ennemie, manipuler les perceptions et exploiter les faiblesses adverses. La tradition lui attribue surtout l’idée du cheval de Troie. Après dix années de siège, les Grecs n’obtiennent donc pas par la force ce qu’ils finissent par obtenir par la tromperie.
La leçon dépasse largement la mythologie. Une forteresse imprenable de l’extérieur peut être détruite lorsque l’adversaire réussit à faire entrer lui-même la menace derrière ses murs. Troie tombe parce que les Troyens interprètent mal une information, prennent le piège pour un trophée et participent eux-mêmes à leur défaite.
Ulysse gagne la guerre lorsqu’il comprend qu’il faut cesser de la mener comme on l’a menée pendant dix ans.
C’est déjà de la stratégie.
De Troie au Cyclope : l’intelligence, l’hubris et la terrible école de la mer
Mais Homère est trop subtil pour faire de son héros un Machiavel sans failles. L’intelligence d’Ulysse le sauve ; son orgueil manque constamment de le perdre.
Après la destruction de Troie, il ne lui reste théoriquement qu’à rentrer chez lui. Le retour durera pourtant dix années supplémentaires. Cette Méditerranée homérique n’est pas encore celle des cartes précises, des ports parfaitement identifiés et des routes sécurisées. Elle est un espace de circulation, mais aussi d’incertitude. La mer sépare autant qu’elle relie. Derrière les monstres et les enchantements de l’épopée transparaît probablement la mémoire d’un monde de navigateurs confrontés aux tempêtes, aux courants, aux côtes inconnues, aux peuples étrangers, aux naufrages et à la peur de disparaître loin de chez eux. C’est précisément cette frontière entre imaginaire homérique et réalités méditerranéennes qu’explorent encore aujourd’hui archéologues, géologues et spécialistes de la navigation antique.
Le périple devient alors une extraordinaire école du commandement.
Chez les Lotophages, Ulysse rencontre un ennemi apparemment inoffensif : l’oubli. Ceux qui mangent le lotus ne veulent plus repartir. Or oublier Ithaque, c’est déjà mourir. Le chef doit arracher ses propres hommes au confort qui leur fait perdre le souvenir de leur mission.
Puis vient Polyphème.
L’épisode du Cyclope contient presque tout Ulysse. Enfermé avec ses compagnons dans la grotte d’un géant qui les dévore, il ne peut gagner par la force. Il invente donc une identité : « Personne ». Il enivre Polyphème, l’aveugle puis s’échappe en cachant ses hommes sous les moutons du Cyclope. Lorsque celui-ci appelle les autres Cyclopes et leur explique que « Personne » l’attaque, personne ne vient le secourir.
C’est une victoire absolue de l’intelligence sur la puissance.
Et pourtant Ulysse commet immédiatement l’erreur qui va prolonger son malheur. Une fois son navire suffisamment éloigné, il ne supporte pas que Polyphème ignore le nom de celui qui l’a vaincu. Il révèle son identité. Le Cyclope peut alors demander vengeance à son père Poséidon.
Le documentaire Les Grands Mythes insiste justement sur cette articulation : Ulysse s’évade grâce à sa ruse, puis compromet son salut en révélant son nom sous l’effet de la colère et de l’orgueil.
Voilà probablement l’une des plus belles leçons politiques d’Homère : l’homme intelligent n’est pas nécessairement protégé contre sa propre vanité.
Combien de victoires militaires, diplomatiques ou politiques ont été compromises parce que leur auteur n’a pas su s’arrêter après avoir gagné ?
La suite du voyage ressemble à une longue déclinaison de cette fragilité humaine. Éole lui remet les vents enfermés dans une outre ; ses compagnons, persuadés qu’Ulysse leur dissimule un trésor, l’ouvrent et provoquent leur propre catastrophe. Les Lestrygons détruisent presque toute la flotte. Circé transforme ses hommes en porcs avant qu’Ulysse ne parvienne à retourner la situation. Il séjourne auprès d’elle, puis descend jusqu’au royaume des morts pour consulter Tirésias. Là, le héros qui avait survécu à Troie rencontre les ombres de ceux que la guerre et le destin ont engloutis, et retrouve même sa mère Anticlée, morte pendant son absence.
Ulysse devient alors autre chose qu’un vainqueur.
Il devient un survivant.
Sirènes, Charybde, Calypso : gouverner, c’est choisir entre de mauvaises solutions
C’est peut-être ici que L’Odyssée devient véritablement politique.
Le monde réel offre rarement au dirigeant le choix entre une bonne et une mauvaise solution. Comme le rappelle Roland Lombardi, historien et directeur du Diplomate, « il lui propose souvent deux mauvaises solutions dont il faut identifier la moins catastrophique ».
Ulysse doit constamment choisir ce qu’il accepte de perdre.
Face aux Sirènes, il sait que la connaissance elle-même peut tuer. Leur chant promet de révéler ce que les hommes désirent savoir, mais ceux qui l’écoutent ne repartent jamais. Ulysse veut pourtant entendre. Il bouche donc les oreilles de ses marins avec de la cire et leur ordonne de l’attacher au mât. Il peut ainsi approcher le danger sans lui abandonner le commandement du navire.
L’image est extraordinaire : le chef se méfie suffisamment de lui-même pour organiser à l’avance sa propre impuissance.
Il sait qu’au moment décisif sa volonté pourra faiblir. Il construit donc une règle qui l’empêchera de céder. Deux millénaires et demi avant nos constitutions modernes, « Homère raconte à sa manière une idée fondamentale du gouvernement : celui qui exerce le pouvoir doit parfois accepter que quelque chose soit plus fort que sa volonté du moment » (Roland Lombardi).
Puis viennent Charybde et Scylla. Il n’existe plus de bonne solution. Éviter l’une signifie approcher l’autre. Sauver le navire implique de perdre des hommes.
La tragédie du commandement tient tout entière dans cette scène. « Le chef n’est pas seulement celui qui décide de la victoire ; il est celui qui porte la responsabilité des pertes nécessaires à la survie du groupe » (Roland Lombardi).
Ulysse perdra finalement tous ses compagnons.
Cette dimension sombre est essentielle, car elle empêche d’en faire un héros moderne artificiellement aseptisé. Ulysse ment, manipule, tue et commet des erreurs. Ses hommes meurent parfois en raison de leur désobéissance, parfois à cause des circonstances, parfois parce que leur chef lui-même a mal évalué le danger. Homère ne décrit pas un saint. Il décrit un homme capable de continuer lorsque tout ce qui constituait sa puissance a disparu.
À la fin, il ne possède même plus son navire. Il ne lui reste que lui-même.
C’est alors que survient l’un des épisodes les plus révélateurs du personnage : Calypso. La nymphe lui offre ce que les hommes recherchent depuis toujours : l’immortalité. Il pourrait rester auprès d’elle, hors du temps, loin des guerres et de la vieillesse. Ulysse refuse.
Il préfère Pénélope mortelle à Calypso immortelle, Ithaque pauvre à une île paradisiaque, son identité d’homme à la possibilité de devenir presque un dieu.
Ce choix explique peut-être pourquoi il nous touche encore davantage qu’Achille. Achille devient immortel parce qu’il accepte de mourir. Ulysse reste humain parce qu’il refuse de cesser de vivre. Et son royaume l’attend.
Ithaque : le souverain revient lorsque tout le monde le croit mort
Le véritable objectif de L’Odyssée n’est jamais Troie. C’est Ithaque.
Pendant les vingt années d’absence du roi — dix années de guerre puis dix années d’errance — son ordre politique se désagrège. Les prétendants occupent son palais, consomment ses richesses, courtisent Pénélope et envisagent de supprimer Télémaque. Ce n’est pas seulement une maison qui est menacée : c’est une souveraineté.
Pénélope résiste avec les armes d’Ulysse. Elle aussi pratique la ruse. Elle promet de choisir un époux lorsqu’elle aura terminé le linceul de Laërte, père d’Ulysse ; chaque nuit, elle défait ce qu’elle a tissé pendant le jour. Pendant que son mari trompe monstres et dieux sur les mers, elle trompe les prétendants à Ithaque.
Télémaque, lui, doit apprendre à devenir un homme dans l’absence du père. Une partie considérable du début de l’épopée lui est consacrée : il cherche des informations, voyage, rencontre les anciens compagnons d’Ulysse et reconstruit progressivement l’image de cet homme qu’il connaît à peine. Dans la série documentaire de François Busnel consacrée à L’Odyssée, cette quête ouvre justement le récit avant que l’épopée ne revienne sur les aventures du père.
Et lorsque Ulysse revient enfin, Homère lui offre une dernière métamorphose. Il ne débarque pas en roi. Il revient en mendiant.
Athéna le dissimule sous cette apparence afin qu’il puisse observer son royaume avant de révéler son identité. Là encore, le renseignement précède l’action. Ulysse veut savoir qui lui est resté fidèle, qui l’a trahi et quel est le véritable rapport de force.
Il retrouve Eumée, son fidèle porcher, puis Télémaque. Sa vieille nourrice Euryclée finit par le reconnaître grâce à une cicatrice. Le corps devient alors une archive : sous tous les déguisements demeure la marque physique de l’homme qu’il était.
Enfin vient l’arc.
Pénélope annonce qu’elle épousera celui qui sera capable de tendre l’arc d’Ulysse et d’accomplir l’épreuve imposée. Les prétendants échouent. Le mendiant demande à essayer. Il tend l’arc. À cet instant, tout bascule.
Le vainqueur de Troie, le « pirate » durant dix années, puis l’homme humilié redevient roi. Le vagabond redevient guerrier. Celui que tous croyaient mort reprend possession de son nom, de sa maison et de son pouvoir.
Avec Télémaque et ses fidèles, il massacre les prétendants. Pour Roland Lombardi, « La vengeance et le retour à l’ordre sont d’une terrible violence qui choque nécessairement le lecteur contemporain et des Européens du nord, mais qui appartient à l’univers politique et moral de l’épopée et aussi, qu’on le veuille ou non, encore au monde méditerranéen actuel comme nous le rappelle les évènements après le 7 octobre 2023 en Israël… ». La maison royale a été profanée, l’hospitalité violée et la souveraineté usurpée. Le rétablissement du roi passe par cette cruelle vengeance. La dernière partie du récit culmine précisément avec l’épreuve de l’arc et la révélation de l’identité du souverain.
Mais même Pénélope ne se contente pas de son apparition. Elle le teste. Elle ordonne que l’on déplace leur lit. Ulysse s’emporte : ce lit ne peut être déplacé puisqu’il l’a lui-même construit autour du tronc vivant d’un olivier enraciné dans le sol. Pénélope sait alors que c’est lui.
La scène est magnifique parce que le dernier secret du héros n’est ni militaire ni politique. Après les batailles, les monstres, les tempêtes et les dieux, Ulysse est reconnu par la connaissance intime d’un lit conjugal.
Le voyage se termine là où il avait toujours voulu revenir : chez lui.
Ulysse, notre contemporain ?
Le Diplomate s’est récemment intéressé à Homère et également à L’Odyssée à travers l’adaptation de Christopher Nolan. Dans son analyse « L’Odyssée : Homère à l’épreuve du wokisme », Philippe Pulice interrogeait la manière dont Hollywood transpose aujourd’hui le monde homérique et le risque de projeter sur l’Antiquité les catégories idéologiques du présent. (Le Diplomate) Cette question dépasse d’ailleurs largement le cinéma : chaque époque recrée Ulysse à son image.
C’est précisément pourquoi il faut régulièrement revenir à Homère…
Car Ulysse n’est pas seulement un héros d’aventures. Il est un personnage politique d’une étonnante profondeur.
« Achille représente la puissance presque absolue mais condamnée à être brève. Agamemnon possède l’autorité sans toujours posséder l’intelligence nécessaire pour l’exercer. Hector incarne le devoir tragique envers la cité. Ulysse représente autre chose : l’endurance et l’adaptation » (Roland Lombardi).
Il sait qu’il existe un temps pour combattre et un temps pour parler, un temps pour dire son nom et un temps pour le cacher, un temps pour commander et un temps pour subir. Il comprend que l’adversaire ne doit pas nécessairement être détruit frontalement : il peut être trompé, contourné, séduit ou amené à commettre lui-même l’erreur qui provoquera sa chute.
Cette intelligence explique probablement l’extraordinaire modernité du personnage.
Le diplomate reconnaît Ulysse lorsqu’il dissimule son objectif véritable. Le militaire le retrouve dans le cheval de Troie. Le marin dans sa lecture permanente du danger. Le responsable politique dans les choix impossibles entre Charybde et Scylla. Le stratège dans sa capacité à attendre. L’exilé dans son obsession du retour.
Mais il existe une dernière raison pour laquelle Ulysse demeure peut-être le plus humain de tous les héros grecs. Il échoue. Il se trompe. Il succombe à l’orgueil. Il perd ses navires. Il perd ses hommes. Il pleure. Il a peur. Il ment. Il aime. Il désespère parfois. Il dépend de la faveur des dieux autant qu’il tente de leur échapper.
Et pourtant il continue, contre le sort et l’adversité. Quelle leçon !
Le documentaire consacré à « Ulysse, le premier héros » retrouve précisément cette permanence du personnage : derrière les monstres et les prodiges, L’Odyssée raconte d’abord la résistance, la persévérance, la volonté et la détermination d’un homme qui cherche obstinément à retrouver sa place dans le monde et surtout ceux qui lui sont chers et qu’il aime. Tout simplement.
C’est peut-être cela, finalement, la véritable grandeur d’Ulysse.
Achille voulait que son nom survive à sa mort. Ulysse voulait juste rentrer chez lui. Le premier obtint l’éternité. Le second obtint Ithaque. Et depuis près de trois mille ans, nous racontons encore son voyage…
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