DÉCRYPTAGE – Londres, Riyad et la facture de la guerre

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
La protection des villes saoudiennes répond à une menace réelle. Mais les avions de chasse, le ravitaillement et l’assistance lient de plus en plus le Royaume-Uni aux choix militaires de Riyad. Et la défense des intérêts économiques risque de devenir la justification d’un engagement sans échéance.
Le mot sur lequel Londres insiste est « défensif ». Les chasseurs Typhoon protégeront les villes et les infrastructures saoudiennes des attaques houthies et ne frapperont pas de cibles au Yémen. Le communiqué britannique du 20 octobre contient toutefois un second engagement : le ravitaillement en vol des opérations saoudiennes se poursuivra, y compris pour celles visant des objectifs militaires yéménites. La distinction porte donc sur les missions assignées aux différents moyens engagés. L’implication globale du Royaume-Uni est plus large.
Un drone abattu avant d’atteindre un aéroport peut signifier des dizaines de vies sauvées. Un avion ravitaillé alors qu’il participe à une campagne militaire peut prolonger cette campagne. Les deux peuvent se produire dans le cadre d’une même mission de protection d’un allié. C’est dans cette imbrication que se mesure la responsabilité politique de Londres.
La guerre soutenue par les alliés
La portée d’une intervention se juge aussi à ce qu’elle permet aux autres de faire. Le carburant, les transports, la maintenance et l’assistance aux états-majors contribuent à la capacité de soutenir les opérations. Ce sont des composantes de la guerre.
La présence britannique renforce la sécurité saoudienne et peut offrir à Riyad une plus grande liberté d’action. Si une partie de la défense est assurée par l’allié, le gouvernement bénéficiaire peut consacrer ailleurs ses ressources et son attention. C’est un effet possible du dispositif, même dans le respect d’un mandat défensif.
C’est ici que se pose le problème laissé sans réponse par la formulation officielle : quelles conditions politiques accompagnent l’aide ? Quelles limites Londres impose-t-elle aux opérations qu’elle contribue à soutenir ? Quel poids la protection des civils yéménites a-t-elle dans les décisions concernant cette assistance ?
Condamner les attaques houthies contre la population saoudienne est nécessaire. Le soutien à la riposte doit lui aussi être évalué à l’aune de ses effets.
Les limites du bouclier aérien
Sur le plan militaire, les Typhoon apportent de la mobilité et des capacités d’interception. Ils peuvent contribuer à la défense contre les drones et les missiles de croisière, à condition que la menace soit détectée à temps et que les avions soient en mesure d’y faire face.
Les missiles balistiques exigent des capacités spécifiques. Les capteurs, les intercepteurs et les structures de commandement doivent fonctionner ensemble : c’est le principe de la défense multicouche, également rappelé par la doctrine de l’Alliance atlantique. L’arrivée des chasseurs renforce un dispositif sans le rendre imperméable.
Cette distinction a des conséquences politiques. Pour l’attaquant, il peut suffire de frapper occasionnellement une infrastructure importante pour provoquer des fermetures, des retards et de la peur. Le défenseur doit assurer une protection continue sur un territoire immense, établir des priorités et accepter que certaines menaces puissent franchir les défenses.
L’armée de l’air britannique a intégré aux Typhoon des roquettes guidées moins coûteuses que les missiles air-air traditionnels, utilisables contre les drones. Cela réduit une partie de la disproportion des coûts entre l’attaque et la défense. Restent les heures de vol, les avions ravitailleurs, la maintenance et les équipages. Une mission soutenable pendant quelques semaines peut devenir onéreuse lorsque personne ne sait en indiquer le terme.
Défendre l’économie, financer l’incertitude
Londres établit un lien entre la sécurité du Golfe et le coût de la vie des Britanniques. Le raisonnement repose sur une réalité concrète. Les crises de la mer Rouge ont montré comment l’allongement des routes et les perturbations du trafic maritime peuvent augmenter les coûts de transport et mobiliser davantage de capacités de transport maritime. L’insécurité lointaine se répercute sur les économies européennes par l’intermédiaire de l’énergie, des marchandises et des délais de livraison.
Ce constat ne signifie toutefois pas que tout élargissement de l’engagement militaire réduise automatiquement le risque économique. La protection d’une installation pétrolière doit s’accompagner de celle des terminaux et des routes commerciales. Et une guerre plus longue peut alimenter précisément l’incertitude que l’intervention voudrait contenir.
Une défense liée à une réduction des hostilités peut favoriser la reprise économique. Si, en revanche, elle permet aux belligérants de poursuivre indéfiniment leurs opérations, les dépenses militaires et les coûts commerciaux peuvent augmenter simultanément.
Le contribuable britannique risquerait alors de financer la protection de l’allié tout en continuant à payer les conséquences économiques du conflit. Défendre le pouvoir d’achat exige aussi de réduire la durée et l’étendue de la crise.
L’alliance qui engendre des obligations
Pour le Royaume-Uni, l’assistance constitue aussi un instrument d’influence. Un allié qui contribue à la sécurité de Riyad conserve un accès aux décideurs, des canaux de dialogue et un poids politique. Mais cette relation peut susciter des attentes croissantes : davantage de moyens si les attaques se poursuivent, une couverture renforcée si les défenses sont franchies, une riposte plus dure si des militaires britanniques sont touchés.
L’accumulation de demandes apparemment raisonnables pourrait entraîner Londres au-delà de son engagement initial. C’est le risque d’une mission dans laquelle la nécessité de protéger les moyens déjà déployés devient une raison d’accroître le déploiement.
C’est donc le résultat politique recherché qui compte. Si Londres utilise son assistance pour favoriser une négociation, la protection peut créer un espace pour la diplomatie. Si elle apporte son soutien sans le lier à une démarche de réduction des hostilités, elle risque d’accompagner une guerre dont elle ne maîtrise ni les objectifs ni le calendrier.
Le succès devra se mesurer aux vies épargnées, aux services rétablis et à la possibilité de réduire la présence militaire. Faute de quoi, après avoir démontré qu’elle était indispensable à la défense de son allié, Londres pourrait découvrir qu’elle est devenue indispensable à la poursuite de sa guerre.
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