RENSEIGNEMENT – Universités, espionnage et souveraineté : Londres et Paris face au défi chinois

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
De la coopération scientifique à la compétition stratégique
La puissance se construit aussi dans les laboratoires. Un procédé industriel, une méthode de calcul ou une technologie de communication peuvent procurer un avantage économique et, parfois, renforcer des capacités militaires. Les universités occupent donc une position délicate : elles doivent faire circuler les connaissances tout en protégeant celles dont le transfert pourrait compromettre la sécurité nationale.
L’alerte britannique sur les financements chinois éclaire cette contradiction. Les précédents français permettent d’en mesurer les différentes formes : financement opaque, accès irrégulier à des locaux sensibles, transfert de technologie, pression sur les enseignements ou sur les publications. Leur comparaison exige de distinguer les accusations des services, les décisions administratives et les procédures judiciaires.
Au Royaume-Uni, trois exemples de la vulnérabilité universitaire
Le 30 septembre 2026, le MI5 a désigné l’Institut chinois de recherche sur les technologies générales, connu sous le sigle CGTRI, comme un organisme finançant des travaux destinés à améliorer les capacités techniques d’espionnage du ministère chinois de la Sécurité d’État. Selon le service britannique, plus de cent universitaires liés au Royaume-Uni ont contribué à des projets soutenus par cet intermédiaire. Certains auraient ignoré l’origine réelle des financements. L’intelligence artificielle, la cybersécurité et les communications dissimulées figurent parmi les domaines concernés.
Le gouvernement a demandé aux universités de rompre leurs arrangements avec cet institut. Pékin a rejeté les accusations. L’alerte du MI5 invite à rechercher le financeur final des collaborations et rappelle les risques liés à la législation britannique de 2023. Elle ne démontre toutefois pas que chacun des chercheurs concernés aurait sciemment travaillé pour un service de renseignement.
Un deuxième exemple, plus concret sur le plan technologique, concerne l’université de Manchester. Le 20 juillet 2022, Londres a bloqué une licence qui aurait permis à Beijing Infinite Vision Technology d’exploiter les technologies de vision SCAMP-5 et SCAMP-7. La décision officielle invoquait leur double usage et le risque de développement de capacités de défense ou de capacités technologiques menaçant la sécurité britannique. En janvier 2023, certaines obligations ont été précisées et des partages soumis à autorisation ont été permis, tout en maintenant le blocage de l’acquisition.
Cette affaire révèle une difficulté fondamentale : un contrat commercial parfaitement visible peut transférer une compétence stratégique. La sécurité de la recherche concerne donc aussi les licences et les droits d’exploitation, au-delà des opérations clandestines.
Troisième exemple : dans son discours conjoint avec le directeur du FBI, en juillet 2022, le directeur du MI5 indiquait que le renforcement du dispositif d’autorisation des études dans les secteurs sensibles avait été suivi du départ de plus de cinquante étudiants liés à l’Armée populaire de libération. Ce chiffre décrivait une mesure de protection ; il ne constituait pas une condamnation collective pour espionnage.
Les trois situations dessinent des problèmes distincts : identifier le financeur, contrôler le transfert de technologie et apprécier les liens institutionnels des personnes accueillies.
Bordeaux : une coopération universitaire devenue affaire judiciaire
En France, l’affaire bordelaise marque un passage de la vigilance administrative à l’enquête pénale. Le parquet de Paris a confirmé en janvier 2026 qu’un enseignant-chercheur de l’Institut de mécanique et d’ingénierie de Bordeaux avait été mis en examen le 16 décembre 2025 pour des faits présumés d’ingérence au bénéfice de la Chine.
Selon les accusations rapportées par l’AFP, il aurait permis à une délégation chinoise de pénétrer dans des espaces interdits dont la sensibilité avait été expressément signalée. La procédure concernait notamment la transmission d’informations à une puissance étrangère et la participation à une intrusion dans un espace intéressant la défense nationale. L’enquête avait été ouverte en janvier 2024 après un signalement transmis au Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale. Le chercheur avait été laissé libre sous contrôle judiciaire. Une mise en examen ne préjuge pas de sa culpabilité.
L’enjeu stratégique est compréhensible. Des connaissances en mécanique, en calcul ou en comportement des matériaux peuvent avoir de multiples applications industrielles et militaires. Une visite de laboratoire peut donner accès à des équipements, à des méthodes expérimentales et à des compétences qui ne figurent pas entièrement dans les publications. Cette possibilité justifie des contrôles ; elle ne suffit pas, à elle seule, à établir les faits reprochés dans cette affaire.
Metz et Strasbourg : la protection des locaux au premier plan
L’enquête publiée par Mediapart le 14 février 2022 présentait une autre configuration. Entre avril 2018 et septembre 2021, une doctorante chinoise, Xuan Wu, aurait passé plusieurs nuits dans des laboratoires sensibles de Metz et de Strasbourg et permis à un compatriote d’y pénétrer.
Il s’agit de faits rapportés par une enquête journalistique, à distinguer d’une condamnation judiciaire. Ils posent néanmoins une question opérationnelle précise : comment contrôler l’accès aux installations lorsque la personne dispose déjà d’un statut universitaire et entretient des relations de confiance avec les équipes ?
Une autorisation de travailler sur un projet ne devrait pas ouvrir indistinctement tous les espaces, tous les horaires et toutes les données. Les établissements doivent pouvoir expliquer ces limites et les appliquer effectivement. La confiance scientifique reste indispensable, mais elle gagne à être accompagnée de règles compréhensibles.
Les exemples de la DGSI : photographier, contourner, enregistrer
Dans une alerte publiée en juin 2025, la DGSI a décrit trois incidents survenus dans des laboratoires français. Les récits sont anonymisés et les nationalités ne sont pas précisées : ils documentent des méthodes de captation, sans permettre d’attribuer ces épisodes à la Chine.
Dans le premier cas, un chercheur étranger bénéficiant d’une bourse d’État recensait les équipements, photographiait les appareils, insistait pour accéder à des locaux verrouillés et s’intéressait à des travaux susceptibles d’être brevetés. Sa convention d’accueil a été annulée.
Dans le deuxième, un chercheur dont la candidature avait été refusée pour raisons de sécurité cherchait à établir une coopération informelle. Il utilisait une adresse personnelle pour masquer son affiliation à un centre travaillant dans le domaine de la prolifération des armes.
Dans le troisième, un doctorant avait quitté brusquement sa résidence en abandonnant des objets, notamment des stylos et des clés USB, capables d’enregistrer discrètement des sons ou des images.
Ces exemples montrent que la protection doit couvrir autant les échanges informels et les accès matériels que les accords signés entre institutions.
Lyon et Cairn : orienter les enseignements et les publications
Le précédent lyonnais concerne l’autonomie universitaire. Dans une audition reproduite par le rapport sénatorial de 2021, l’ancien diplomate Pierre Buhler rappelait que le refus d’intégrer l’Institut Confucius aux programmes d’enseignement et de recherche avait conduit à la rupture de la coopération universitaire en 2013.
Ce cas relève de l’influence institutionnelle. La question était de savoir quelle place accorder à un organisme extérieur dans la définition des activités académiques.
Le même témoignage évoquait une demande adressée à Cairn par une université chinoise : retirer de son catalogue le numéro de décembre 2020 de la revue Esprit consacré à la Chine. Cairn avait refusé.
L’intérêt de cet exemple tient à la cible choisie. La pression portait sur la circulation d’analyses et sur l’accès à une publication. La compétition stratégique englobe ainsi la production des connaissances techniques et les conditions dans lesquelles une société peut examiner librement une puissance étrangère.
Les partenariats français et la question de leur transparence
La cartographie publiée en juin 2025 par l’Institut d’études asiatiques d’Europe centrale apporte une vue d’ensemble. Dans un échantillon de vingt-cinq institutions françaises, elle recensait 484 collaborations avec des organismes chinois. Quatre-vingt-treize impliquaient des institutions classées à risque très élevé par le répertoire de l’Institut australien de politique stratégique.
Vingt-quatre liens concernaient des universités chinoises particulièrement proches de l’appareil militaire, surtout dans l’ingénierie et l’aéronautique. L’étude soulignait cependant les difficultés d’accès aux accords et l’incertitude sur la poursuite de certaines coopérations. Ces chiffres mesurent une exposition potentielle, pas un nombre d’opérations d’espionnage démontrées.
Une évaluation sérieuse doit donc porter sur le contenu des projets : données accessibles, propriété des résultats, possibilités de réutilisation, bénéficiaires et contrôle des publications. Le classement d’un partenaire constitue un signal à examiner ; la décision exige ensuite une analyse précise.
La France contrôle ses échanges tout en poursuivant la coopération
Depuis 2012, le dispositif français de protection du potentiel scientifique et technique organise notamment des zones à régime restrictif. Il permet de contrôler les accès physiques et numériques et d’obtenir des avis de sécurité sur les coopérations étrangères. Ses objectifs comprennent la protection des intérêts économiques, la prévention du renforcement de capacités militaires étrangères et la lutte contre la prolifération.
Bordeaux offre également un exemple de coopération poursuivie sous contrôle. L’université indique qu’elle travaille depuis 2013 avec le Conseil chinois des bourses pour accueillir des doctorants. Dans la campagne 2027 présentée sur son site, les sujets proposés doivent être validés par le fonctionnaire de sécurité et de défense, quelle que soit la discipline. Ce programme ne saurait être assimilé à l’affaire judiciaire concernant l’accès à des zones sensibles. Il montre comment un établissement peut maintenir des échanges en prévoyant une vérification préalable.
La difficulté réside dans les moyens disponibles. Contrôler un partenariat exige des compétences juridiques, scientifiques et techniques. Une université ne peut pas apprécier seule tous les liens entre un organisme étranger, ses financeurs et ses éventuels bénéficiaires militaires.
Le gain militaire : économiser des années de développement
L’intérêt stratégique de la recherche universitaire ne se limite pas aux projets explicitement consacrés à l’armement. Une méthode de traitement d’images peut servir à l’inspection industrielle ou être adaptée à l’identification de cibles. Des travaux de mécanique des fluides peuvent améliorer l’efficacité d’un équipement civil ou contribuer au développement d’un système militaire. Ce sont des possibilités d’application, à examiner selon les travaux concernés.
Le transfert d’une compétence peut faire gagner du temps, réduire les erreurs et éviter des dépenses expérimentales. C’est ce qui donne leur valeur aux données, aux procédés et aux savoirs acquis par la pratique. La perte éventuelle se mesure donc aussi en capacité future d’innovation.
La protection doit rester proportionnée. Une règle indifférenciée peut empêcher une coopération utile sans protéger efficacement les connaissances les plus sensibles. À l’inverse, considérer toute recherche publiée comme dépourvue de valeur stratégique laisse de côté les méthodes et les compétences échangées pendant sa réalisation.
La souveraineté scientifique a un prix
Trois scénarios économiques se dessinent. Une coopération sélective, assortie de contrôles sur les financements, les accès et les droits d’exploitation, permet de conserver des bénéfices scientifiques tout en limitant les risques. Elle exige toutefois du personnel compétent et des procédures financées.
Une rupture générale pourrait entraîner l’abandon de projets, la perte de partenaires et une diminution des échanges scientifiques. Elle ne supprimerait pas pour autant les tentatives clandestines d’accès aux connaissances.
La poursuite des collaborations sans vérification ferait courir un risque différé : transférer des compétences décisives, puis dépendre des produits ou des équipements développés grâce à elles. Cette dépendance pourrait affaiblir la position industrielle et la liberté de décision des États européens.
Londres et Paris doivent ainsi concilier coopération et autonomie dans leurs relations avec Pékin. La réponse demande une réciprocité réelle, une traçabilité des financements et un soutien public aux laboratoires qui renoncent à des accords jugés dangereux. Exiger la vigilance sans fournir de ressources substitutives laisse les établissements face à la même pression financière.
La souveraineté scientifique se mesure aussi à cette capacité : refuser un contrat lorsque les conditions sont inacceptables, tout en permettant aux chercheurs de poursuivre leurs travaux.
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