ANALYSE – MIDTERMS 2026 – Sénat américain : L’ancienneté contre les extrêmes

Par Angélique Bouchard
À cinq jours du scrutin du 3 novembre, le contrôle du Sénat se joue dans une douzaine de courses dont la plupart sont données dans la marge d’erreur. Pour le chroniqueur conservateur Hugh Hewitt, la question décisive n’est pas seulement partisane : elle porte sur la capacité réelle d’un sénateur à obtenir des résultats pour son État pendant six ans. Dans une chambre où l’ancienneté reste la monnaie la plus précieuse, remplacer un titulaire influent par un novice, a fortiori s’il campe aux marges de son parti, a un coût. Les démocrates ont pourtant fait ce pari dans quatre États.
La monnaie du Sénat
« Quels candidats sont les mieux placés pour aider leur État, et donc leurs concitoyens, au cours des six années à venir ? » C’est la question que Hugh Hewitt, chroniqueur de Fox News et animateur radio, invite chaque électeur à se poser dans sa dernière chronique. Sa réponse tient en un mot : l’ancienneté, « la monnaie qui compte le plus au Sénat ». Les présidences de commission, l’accès aux arbitrages budgétaires et la capacité de peser sur une loi agricole ou un contrat de défense se mesurent en années de mandat. Un nouvel élu, surtout s’il rejoint la minorité, part avec un capital nul.
Le Maine en offre l’illustration la plus nette. Susan Collins y préside la commission des Appropriations, qui tient les cordons de la bourse fédérale, et a accumulé plus de 10 000 votes nominatifs consécutifs, ce qui fait d’elle, selon Hewitt, « la femme la plus puissante du périmètre de Washington ». Face à elle, Troy Jackson n’a pas été choisi par les électeurs mais par le comité démocrate de l’État, après le retrait le 10 juillet de Graham Platner, le candidat porté par les Democratic Socialists of America. Jackson avait terminé troisième de la primaire démocrate pour le poste de gouverneur le jour même où Platner remportait la sienne. Les sondages décrivent une course serrée ; mais en 2020 déjà, rappelle Hewitt, ils donnaient Collins battue d’au moins quatre points, et elle l’avait emporté de plus de huit. Jackson, écrit-il, a été dominé dans les quatre débats, peinant sur la distinction entre Medicare et Medicaid, et a lâché un « Oh, la ferme ! » au micro quand Collins plaisantait sur un perturbateur. Troquer la présidente des Appropriations contre un sénateur de première année serait, conclut-il, un « énorme but contre son camp » pour le Maine.
La même logique vaut ailleurs. En Alaska, Dan Sullivan, colonel des Marines à la retraite et membre de la commission des Forces armées, brigue un troisième mandat ; sa rivale Mary Peltola serait, si les républicains gardent la majorité, une élue de première année dans la minorité — « un très mauvais échange », selon Hewitt. Au Kansas, où les agriculteurs subissent le prix du gazole, Roger Marshall a l’ancienneté nécessaire pour peser sur la prochaine loi agricole ; il en va de même de Pete Ricketts au Nebraska. En Caroline du Sud, Darline Graham, nommée en juillet après la mort soudaine de son frère Lindsey, bénéficie d’une longueur d’avance sur tout nouvel élu dans un État que Donald Trump a remporté de près de 18 points en 2024. Au Texas et en Iowa enfin, Ken Paxton et Ashley Hinson, novices eux aussi, ont un argument que leurs adversaires n’ont pas : ils rejoindraient la majorité.
Les « Fanatic Four » démocrates
L’autre variable tient à la nature des candidats. Dans une précédente chronique, Hewitt désigne sous le nom de « Fanatic Four » quatre candidats démocrates qu’il juge extrêmes : Abdul El-Sayed au Michigan, Peggy Flanagan au Minnesota, Troy Jackson dans le Maine et James Talarico au Texas. La règle de base de la politique, rappelle-t-il, est qu’il faut « 50 % plus une voix » ; les deux partis l’ont pourtant oubliée à l’occasion. Les républicains en ont payé le prix en 2010 avec Christine O’Donnell dans le Delaware, Sharron Angle dans le Nevada et Ken Buck au Colorado, puis en 2012 avec Todd Akin dans le Missouri et Richard Mourdock dans l’Indiana. Les cinq ont perdu. Dans trois des quatre courses de 2026, le Parti républicain oppose cette fois des candidats du centre : Mike Rogers au Michigan, Michele Tafoya au Minnesota et Susan Collins dans le Maine. Au Texas, Ken Paxton, ministre de la Justice de l’État, est « un candidat imparfait », concède Hewitt, mais « un vote républicain fiable ».
Le Michigan est la course la plus scrutée. Rogers et El-Sayed y seraient tous deux novices, mais Hewitt décrit un El-Sayed au « radicalisme chauffé à blanc » qui le cantonnerait « dans un coin du Sénat vide à l’exception de Bernie Sanders », face à un Rogers « républicain modéré et dominant » fort de quatorze ans à la Chambre, d’une carrière d’agent du FBI et d’officier de l’armée. Le chroniqueur pointe une « attitude réflexe de grief » chez le démocrate, qu’aurait illustrée son entretien avec Bret Baier, jugé « hostile et grossier », et des tentatives répétées d’esquiver le coût du Medicare for All par des « jeux de sémantique ». Il rappelle aussi la formule d’El-Sayed après une attaque contre une synagogue du Michigan, « les gens blessés blessent les gens », « sa plus grosse bourde », selon lui. La course déborde désormais le camp démocrate : Jason Turkish, fiancé de la représentante Haley Stevens, battue par El-Sayed à la primaire, a annoncé qu’il voterait Rogers, estimant que la rhétorique du candidat sur Israël mettait en danger la communauté juive du Michigan. « Chaque fois qu’il parle de génocide à Gaza, des Juifs reçoivent des menaces de mort », a-t-il déclaré au Detroit News. El-Sayed a répondu que chacun était libre de ses priorités, « c’est la beauté de la démocratie ».
Les chiffres, eux, restent serrés. Le sondage Fox News réalisé du 24 au 28 septembre donnait El-Sayed d’une tête, 50 % contre 49 % chez les électeurs probables et 51 % contre 48 % chez les inscrits, à rebours d’août, où Rogers menait de quatre points. Les inquiétudes se compensent : 39 % des électeurs se disent extrêmement préoccupés par la proximité de Rogers avec Trump, 36 % par des positions d’El-Sayed jugées trop à gauche. Deux données nuancent l’avantage démocrate : 18 % des soutiens de Rogers disent pouvoir changer d’avis, et 11 % des électeurs de Haley Stevens à la primaire comptent voter républicain. Rogers mène en outre de 26 points chez les 44 % d’électeurs qui placent l’immigration au premier rang.
Au Minnesota, Hewitt voit la plus grande surprise possible. Peggy Flanagan est lieutenant-gouverneure depuis 2019 ; ses huit années de mandat, écrit-il, ont coïncidé avec « les gigantesques scandales de fraude » de l’État et la « montée des violences » de bandes de jeunes Américains d’origine somalienne. Michele Tafoya, ancienne journaliste sportive, s’en sert sans détour : la fraude, qui se chiffre selon elle en milliards, « a eu lieu sous sa surveillance. On n’obtient pas une promotion quand cela arrive, on obtient une lettre de licenciement ». Au Texas, Talarico, ancré selon Hewitt dans la gauche « woke », a « étrangement disparu » de la campagne pendant une douzaine de jours en invoquant une grippe, tandis que Paxton progressait dans les sondages. Le Maine, enfin, a perdu en juillet son candidat désigné par la DSA pour un remplaçant que personne n’avait choisi.
L’Alaska, l’Ohio et la Caroline du Sud : les surprises de la dernière semaine
L’Alaska est devenu l’affaire de cette fin de campagne. Selon une enquête du New York Times fondée sur douze entretiens et des dizaines de SMS, rapportée par Fox News, des collaborateurs de la campagne de Mary Peltola et des cadres du comité sénatorial démocrate (DSCC) ont discuté pendant des mois d’un « projet de composition du bulletin », dont la consigne initiale, à l’été 2025, était de trouver dans l’État le plus grand nombre possible d’hommes nommés Dan Sullivan. Un enseignant retraité de Petersburg, Daniel J. Sullivan Jr., figure désormais sur le bulletin à vote préférentiel aux côtés du sénateur sortant. L’ancienne directrice de campagne de Peltola, licenciée en août, affirme que la candidate était « clairement au courant ». La campagne Peltola et le DSCC démentent toute implication.
La réponse a été immédiate. Donald Trump a dénoncé une « ARNAQUE DÉMOCRATE TOTALE destinée à semer la confusion chez l’électeur », réclamé le retrait de Peltola et des poursuites pénales. Le parquet fédéral de l’Alaska conduit, selon deux sources de Fox News, une « enquête pénale agressive » sur une possible atteinte aux droits des électeurs, avec des citations à comparaître devant un grand jury attendues dans les prochains jours. La sénatrice républicaine Lisa Murkowski, pourtant peu suspecte de complaisance envers Trump, dénonce « un schéma de mensonges et de dissimulations ». Le ministère de la Justice a saisi la justice pour empêcher la certification du résultat si le faux Sullivan coûtait la victoire au vrai. Celui-ci a résumé sa consigne aux électeurs en trois mots : « Ne classez pas Mary ».
En Ohio, la tendance est inverse. Jon Husted, sénateur depuis janvier 2025, affronte Sherrod Brown, battu il y a deux ans après, selon Hewitt, près d’un demi-siècle de « chèques gouvernementaux », dans un État remporté par Trump de plus de onze points. Un sondage Suffolk University/USA Today réalisé du 21 au 26 octobre donne pourtant Brown en tête, 47 % contre 44 %, dans la marge d’erreur, et le classement final de Fox News a fait passer la course de « indécise » à « penchant démocrate ». Trump s’est rendu à Chillicothe pour sa troisième visite du mois, promettant d’envisager l’implantation d’une académie de l’espace dans l’État « si Husted gagne » et rappelant que la Marine y a choisi le site de son futur centre de réparation de sous-marins, obtenu selon lui grâce à Husted et Bernie Moreno. En Caroline du Sud, un sondage New York Times/Siena donne Darline Graham en tête de moins d’un point face à Annie Andrews, et Fox News a déplacé la course de « probablement républicaine » à « penchant républicain », dans un État qui n’a élu aucun sénateur démocrate depuis le début du siècle.
Sondages, mobilisation et guerre
Hewitt ne croit guère aux enquêtes. Les sondages américains sont, écrit-il, « aussi cassés que les sondages israéliens », qui n’avaient pas vu venir la victoire de Benyamin Netanyahou aux législatives de mardi, et parier sur les marchés prédictifs à partir de ces chiffres serait « aussi insensé que de planifier ses vacances avec l’almanach des fermiers une année d’El Niño ». Il rappelle que les médias traditionnels et les instituts penchent, selon lui, « presque tous ouvertement » vers les démocrates. Si les courses dites indécises se transforment en raz-de-marée dans les États républicains, prévient-il, il ne faudra pas s’en étonner.
La mobilisation fera le reste. Donald Trump multiplie les meetings, parfois deux par jour, en pariant que l’hostilité de la gauche est déjà intégrée à son image et que seule compte désormais la participation de ses propres électeurs. Les démocrates ont de leur côté dépêché Bernie Sanders, Alexandria Ocasio-Cortez, Kamala Harris et Barack Obama, que Hewitt juge contre-productifs auprès des électeurs du centre. Ils ont aussi fait de la guerre contre l’Iran l’un des enjeux du scrutin : pour le chef de la minorité sénatoriale, Chuck Schumer, huit mois de conflit, vingt et un militaires tués et la flambée des prix pèsent sur les familles, quand Trump accuse Téhéran de faire traîner les négociations dans l’espoir d’un levier après les midterms. La campagne se joue enfin sur un terrain moins visible : selon l’Associated Press, des vidéos truquées par intelligence artificielle, attribuées au réseau russe Storm-1516, ont visé Sherrod Brown et James Talarico dans les derniers jours.
Cinquante plus un
Le contrôle du Sénat ne se jouera pas seulement sur les étiquettes, mais sur la combinaison de l’ancienneté des sortants, du profil des candidats adverses et de la capacité de mobilisation. Remplacer des sénateurs expérimentés qui occupent des postes clés par des novices, surtout lorsqu’ils se situent aux marges de leur parti, représente un coût structurel pour les États concernés, et l’écart entre les sondages et les urnes a déjà été significatif par le passé, du Maine de 2020 à l’Israël de cette semaine. Les républicains ont appris de leurs années Tea Party qu’on ne gagne pas sans sa base, mais pas non plus avec elle seule ; les démocrates, écrit Hewitt, ont oublié la leçon qui les avait ramenés au centre avec Bill Clinton en 1992. « Cinquante pour cent plus une voix » reste la seule règle. Le 3 novembre dira qui s’en est souvenu.
#SénatAméricain, #HughHewitt, #SusanCollins, #TroyJackson, #DanSullivan, #MaryPeltola, #RogerMarshall, #PeteRicketts, #DarlineGraham, #KenPaxton, #AshleyHinson, #AbdulElSayed, #PeggyFlanagan, #JamesTalarico, #MikeRogers, #MicheleTafoya, #DonaldTrump, #BernieSanders, #AlexandriaOcasioCortez, #KamalaHarris, #BarackObama, #ChuckSchumer, #Iran, #ConflitIran, #IntelligenceArtificielle, #SondagesAméricains, #TeaParty, #BillClinton
