DÉCRYPTAGE – Le Pakistan à Téhéran, la paix comme intérêt national

DÉCRYPTAGE – Le Pakistan à Téhéran, la paix comme intérêt national

lediplomate.media — imprimé le 31/10/2026
Réalisation Le Lab Le Diplo
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)

La mission du général Munir reflète le dilemme d’Islamabad : préserver ses relations avec Washington et Riyad sans transformer son voisin iranien en ennemi. Sécurité, approvisionnements énergétiques et stabilité économique sont en jeu.

Le Pakistan a d’excellentes raisons de redouter une guerre régionale : il risquerait d’en payer le prix même sans y participer. La visite à Téhéran du chef de l’armée Asim Munir, le 20 octobre, doit être comprise à travers cette vulnérabilité. Lors de ses entretiens avec les dirigeants iraniens, le médiateur pakistanais s’est heurté à une position ferme : avant de reprendre les négociations, Téhéran exige la levée du blocus de ses ports, la suppression des sanctions pétrolières et la cessation des hostilités régionales. 

L’extrait publié par Ajmal Sohail ajoute que Munir serait porteur d’un message de Donald Trump, accompagné de la menace d’une riposte militaire si l’Iran refusait les conditions américaines. Le contenu de cet ultimatum présumé reste toutefois une information non confirmée. La distinction compte : transmettre une menace et négocier un compromis sont deux missions différentes, même lorsqu’elles sont confiées à la même personne.

Un médiateur lié par des engagements militaires

La contradiction pakistanaise est concrète. Islamabad cherche à maintenir le dialogue avec Téhéran tout en renforçant ses engagements de défense envers Riyad. Le pacte bilatéral de septembre 2025 prévoit qu’une agression contre l’un des deux pays soit considérée comme une agression contre les deux. 

À ce lien s’est ajouté l’accord de La Mecque avec la Turquie, soumis le 20 octobre au Parlement turc pour ratification. Le cadre de la sécurité régionale s’élargit donc au moment même où les attaques des Houthis mettent l’Arabie saoudite sous pression. 

Pour Islamabad, une nouvelle escalade pourrait transformer les engagements diplomatiques en demandes opérationnelles : hommes, équipements, renseignements, protection des infrastructures. La mission de Munir peut aussi être interprétée comme une tentative d’empêcher que ce choix devienne inévitable.

La présence d’un commandant militaire présente un avantage : elle permet de discuter directement des risques, des limites et des contre-mesures possibles. Mais elle rend plus difficile toute apparence de neutralité. Téhéran sait que son interlocuteur appartient également au dispositif de sécurité de son voisin saoudien.

La supériorité militaire ne résout pas le problème politique

Sur le plan stratégique, le nœud du problème réside dans le rapport entre les moyens militaires disponibles et le résultat recherché. Une nouvelle campagne de bombardements pourrait détruire des objectifs et réduire les capacités opérationnelles sans conduire à l’acceptation des conditions américaines. Pour que la coercition fonctionne, celui qui la subit doit considérer le compromis comme moins dangereux que la résistance.

Si, au contraire, les dirigeants iraniens percevaient ces exigences comme une menace pour leur survie, ils pourraient choisir de supporter des coûts croissants plutôt que de céder. C’est le risque d’une diplomatie dans laquelle chaque proposition s’accompagne de la perspective d’une nouvelle attaque.

La défense de l’Arabie saoudite doit, elle aussi, être évaluée à l’aune du résultat politique. Protéger un aéroport ou une installation énergétique ne revient pas à se donner pour objectif de vaincre militairement l’Iran. Un accord défensif peut renforcer la dissuasion, mais il peut aussi multiplier les risques d’implication si les obligations demeurent ambiguës.

Pour Islamabad, délimiter son engagement serait donc essentiel. Son statut de puissance nucléaire ne permet pas, à lui seul, de déduire une extension automatique de sa protection atomique à ses alliés.

Le Golfe s’invite dans le budget des familles

La dimension économique explique pourquoi le Pakistan ne peut pas traiter cette crise comme une affaire lointaine. En septembre 2026, les travailleurs pakistanais en Arabie saoudite ont envoyé dans leur pays environ 899 millions de dollars ; ceux des Émirats arabes unis, environ 749 millions. Cela représente plus de 1,6 milliard en un seul mois, selon les données de la banque centrale rapportées par l’agence de presse publique pakistanaise. 

Ces transferts soutiennent la consommation des ménages et les disponibilités en devises. Un conflit prolongé pourrait affecter simultanément l’emploi des expatriés, la continuité des paiements et la confiance des investisseurs.

Du côté des importations, la hausse des prix de l’énergie et des coûts de transport augmenterait les besoins en devises. Si les entrées ralentissaient tandis que la facture des importations s’alourdissait, la pression se répercuterait sur le taux de change, les prix et les finances publiques. La crise du Golfe deviendrait ainsi une crise intérieure pakistanaise.

Les scénarios sont différents. Une diminution des hostilités pourrait réduire les coûts d’assurance et favoriser la normalisation des échanges. Des tensions intermittentes maintiendraient une forte incertitude. Une guerre régionale ajouterait le risque d’évacuations, d’interruptions de la production et de nouvelles dépenses militaires.

La géographie limite la liberté de choix

L’Iran est aussi un voisin terrestre. Sa déstabilisation pourrait aggraver l’insécurité le long de la frontière et au Baloutchistan, compliquant les échanges commerciaux, le contrôle du territoire et la protection des infrastructures. Pour le Pakistan, contribuer à l’isolement de Téhéran aurait donc des conséquences différentes de celles auxquelles serait confrontée une puissance lointaine.

La médiation répond à cette géographie. Islamabad a intérêt à préserver ses relations avec les États-Unis, à respecter ses engagements envers Riyad et à empêcher que la frontière iranienne ne devienne un nouveau foyer de crise.

Le succès de Munir dépendra de la possibilité de transformer des exigences incompatibles en étapes réciproques et vérifiables : réduction des attaques, amélioration de la sécurité de la navigation, allégements économiques et garanties sur le nucléaire. Si chaque partie exige de l’autre une concession décisive avant de faire le moindre geste, le médiateur ne pourra que transmettre des messages.

Le Pakistan cherche à préserver une marge de manœuvre diplomatique parce qu’il connaît le coût de sa disparition. Une guerre plus vaste l’obligerait à choisir entre des relations dont dépend sa propre sécurité. Tenter de l’éviter signifie défendre, avant tout, sa capacité à décider de son avenir.


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gagliano

Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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