Grand Entretien avec Pascal Mas – Brésil : La victoire de Lula, un revers pour Donald Trump ?

Par Le Diplomate média
Le 25 octobre 2026, Luiz Inácio Lula da Silva a remporté l’élection présidentielle brésilienne avec 51,79 % des suffrages, contre 48,21 % pour Flávio Bolsonaro, au terme d’un scrutin particulièrement disputé. Après avoir été devancé au premier tour, le président sortant a réussi à inverser le rapport de force, obtenant ainsi un quatrième mandat à la tête de la première puissance d’Amérique latine. Mais cette élection dépasse largement les frontières brésiliennes. Dans un contexte de tensions commerciales avec Washington, de rivalité sino-américaine et d’affirmation des BRICS, le maintien de Lula au pouvoir interroge l’influence de Donald Trump sur le continent et l’avenir des équilibres géopolitiques mondiaux.
Géopolitologue, spécialiste de la Russie et des BRICS, Pascal Mas analyse depuis plusieurs années l’émergence d’un ordre international multipolaire.
Avec lui, Le Diplomate revient sur les enseignements du scrutin, les conséquences qu’aurait pu avoir une victoire de Flávio Bolsonaro et les nouveaux défis auxquels Donald Trump doit faire face.
Propos recueillis par la Rédaction
Le Diplomate : Lula vient de remporter un quatrième mandat présidentiel, alors que Flávio Bolsonaro était arrivé en tête du premier tour. Comment expliquez-vous ce retournement électoral ? Cette victoire traduit-elle une adhésion au projet de Lula ou davantage un rejet de l’alternative incarnée par la famille Bolsonaro
Pascal Mas : En tout premier lieu, je précise qu’à l’heure à laquelle nous échangeons, plusieurs recours ont été déposés. Par les deux parties.
En conséquence, et même si à titre personnel je n’y crois pas, certains résultats pourraient être révisés. Mais je le réaffirme, il y a peu de probabilités que le scrutin soit invalidé. Encore moins inversé. Flavio Bolsonaro a lui-même déclaré qu’il serait un chef de l’Opposition déterminé.
En ce qui concerne les motivations des électeurs brésiliens ; il faut se plonger dans le contexte social et sécuritaire du Brésil. D’un côté une gestion inspirée de la social-démocratie européenne mais gangrenée par la corruption. Phénomène reconnu officiellement par le candidat DA SILVA lui-même mais contre laquelle ce dernier s’est engagé à lutter.
De l’autre côté, une gouvernance plus proche du modèle capitaliste-libéral influencé par les Etats-Unis, plus attaché au développement économique et à la croissance. Soutenu sans équivoque par Washington.
Compte-tenu des dernières promesses et des achats de voix traditionnels dans certains états brésiliens, on peut considérer que ces pratiques ont apporté un résultat final favorable à Lula DA SILVA.
En outre, l’image du sénateur Flavio BOLSONARO, présenté par la presse populaire brésilienne comme un agent de Donald TRUMP (détesté au Brésil) n’a assurément pas favorisé sa popularité dans les milieux modestes et les classes moyennes.
Cette élection d’octobre 2026 s’apparente plus à un double rejet, dont l’un victorieux, plutôt qu’à une adhésion à un programme ou à un projet
Malgré sa victoire, Lula hérite d’un pays profondément divisé, confronté à des difficultés économiques et à une forte polarisation politique. Dans quelle mesure ce résultat lui donne-t-il réellement les moyens de gouverner et de poursuivre ses ambitions internationales ?
On pourrait résumer la perspective actuelle du président Lula Da Silva en quelques mots : “lesennuiscommencent”
En effet, lors des élections parlementaires du 4 octobre 2026, la coalition de droite qui a soutenu Flavio Bolsonaro a remporté un succès qui place le candidat battu à l’élection présidentielle comme chef de l’opposition, à la tête du premier parti brésilien.
La complexité de la répartition des sièges au parlement brésilien ferait passer la Knesset israélienne pour une aimable assemblée de copropriétaires.
Il va falloir à Lula Da Silva développer des trésors d’imagination et de diplomatie pour composer un gouvernement et faire adopter les textes au Parlement de Brasilia.
Imaginons maintenant que Flávio Bolsonaro ait remporté cette élection. Quelles orientations diplomatiques auraient pu changer, notamment dans les relations avec Washington, Pékin et Moscou ? Le Brésil aurait-il pu remettre en question certains de ses engagements internationaux ?
En ce qui concerne les relations bilatérales entre les Etats-Unis et le Brésil, avec Flavio Bolsonaro à sa tête, il n’est pas difficile d’imaginer qu’elles se seraient fortement réchauffées et resserrées. Donald Trump n’a pas caché sa préférence pour des régimes favorables à la politique états-unienne comme on a pu le constater lors de la réunion du “Bouclier des Amériques” le 7 mars 2026 à laquelle l’absence du Brésil a été remarquée. Un président Bolsonaro aurait certainement rejoint ce groupe.
Enfin, Donald Trump ayant déclaré publiquement qu’il considérait que les élections brésiliennes avaient été truquées, il est peu probable que ses relations avec Lula s’améliorent.
Pour la Chine, membre fondateur et inspirateur des BRICS, les relations avec le Brésil ne peuvent être affectées ; et au contraire en cas de pressions de la part des États-Unis, la Chine ne manquerait pas l’occasion de renforcer ses positions, en particulier au niveau commercial. Le candidat Bolsonaro n’a pas appuyé sa campagne sur des sujets extérieurs mais strictement domestiques.
Son élection n’aurait pas eu d’effet majeur dans les relations diplomatiques avec la Chine
Il en va de même avec la Russie ; elle aussi membre fondateur des BRICS, et dont l’intervention militaire dans le Donbass a été (mollement) condamnée par le Brésil. Par contre, le Brésil a fermement refusé d’appliquer les sanctions contre la Russie, décidées par les Etats-Unis et l’Union Européenne. Une présidence Bolsonaro Jr n’aurait certainement pas mis en cause les engagements et les positions prises antérieurement par le Brésil.
Donald Trump entretient des affinités politiques avec la famille Bolsonaro, tandis que ses relations avec Lula ont été marquées par des tensions commerciales et diplomatiques. Que change concrètement la réélection du président brésilien pour la stratégie américaine en Amérique latine ?
Le fossé entre les pays “amis” ou soutenus par Donald Trump, et les autres, va immanquablement s’approfondir. Et il est fort probable que les Etats-Unis favoriseront objectivement certains pays au détriment d’autres. Or le Brésil s’ancre dans la deuxième catégorie. Et rien ne sera fait par Washington pour faciliter la gouvernance du Brésil par Lula Da Silva.
Le Brésil est l’un des membres fondateurs des BRICS, dont vous suivez particulièrement l’évolution. La victoire de Lula peut-elle renforcer le rôle de cette organisation dans la recherche d’un ordre international moins dépendant des États-Unis ? À l’inverse, une présidence Bolsonaro aurait-elle nécessairement conduit à un éloignement des BRICS ?
La réélection de Lula et la réaction épidermique de Donald Trump constituent un signal fort ; bien perçu par les pays BRICS+ et les autres pays qui aspirent à des relations plus étroites avec l’ensemble du “Sud Global”.
Il est essentiel de noter que, compte tenu de la pause opérée depuis 2024 dans le processus d’élargissement des BRICS+, mais aussi de la création d’un statut de “partenaire”, de nombreux pays reconsidèrent leurs relations avec les Etats-Unis, et l’Europe au profit des BRICS+
N’oublions pas non plus que parmi les pays candidats aux BRICS+ figurent : la Bolivie, Cuba, le Honduras, et le Venezuela pour le continent américain. Et parmi les “partenaires reconnus” : la Bolivie et Cuba.
Le cas de l’Argentine qui devait intégrer les BRICS+ en qualité de membre en 2024 n’a pas validé sa participation à la suite de l’élection en novembre 2023 de Javier Milei, plus proche des États-Unis que des BRICS+
Le Brésil, est un membre fondateur des BRICS+ qui a présidé et accueilli le sommet annuel du club par 4 fois, dont une fois à Brasilia en 2019, sous présidence de … Jair Bolsonaro !
Compte-tenu des engagements pris dans le cadre des BRICS+ par le Brésil depuis 2009, et des impulsions opérées par le Brésil au sein de l’organisation en particulier durant ses présidences, il est peu probable que Lula freine son implication dans cette recherche d’une alternative diplomatique à l’influence états-unienne. A ce jour le Brésil et suite au retrait de l’Argentine, reste le seul membre des BRICS+ du continent américain, et il ne fait aucun doute que Lula va profiter de son dernier mandat pour renforcer le rôle dominant de son pays dans les organismes internationaux.
L’exemple même de cette implication du Brésil dans le club des BRICS+ s’illustre au mieux par l’accession à la tête de la NDB (la Nouvelle Banque du Développement) siégeant à Shangaï par l’ancienne présidente du Brésil (2011-2016) Dilma Rousseff.
Cependant, il est fort probable que le projet d’intégrer, en qualité de membre permanent, le Conseil de Sécurité de l’ONU aux côtés de la Chine et de la Russie se voit opposer un veto absolu des Etats-Unis.
C’est pourquoi, même si Flavio Bolsonaro avait été élu, il n’aurait certainement pas remis en cause une partie de la politique menée par son père Jair, et aurait prolongé l’engagement du Brésil au sein des BRICS+.
La Chine est un partenaire commercial essentiel du Brésil, tandis que Washington cherche à préserver son influence économique et stratégique sur le continent américain. Comment Lula peut-il maintenir des relations avec ces deux puissances sans compromettre l’autonomie diplomatique du Brésil ?
En effet, la Chine est un partenaire économique essentiel du Brésil, parfois même le premier. Et c’est Jair Bolsonaro encore lui, qui l’a proclamé lors du sommet des BRICS+ de Brasilia qu’il présidait.
Certes, les Etats-Unis, surtout depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, voient d’un mauvais œil l’influence croissante de la Chine en Amérique du Sud. Ce n’est pas limité au Brésil. Le Pérou, l’Équateur et le Chili ont eux-aussi développé des échanges avec la Chine, mais à un niveau plus modeste.
Malgré leur puissance, les Etats-Unis ne pourront plus dans le futur empêcher des pays de leur zone d’influence dite “naturelle” ; c’est à dire : le reste du continent américain, de nouer des relations commerciales avec la Chine, désormais membre de l’OMC et elle-même puissance commerciale de premier plan.
Assurément des pressions seront opérées, en particulier au niveau des droits de douane imposés aux exportations brésiliennes par l’administration américaine sur les produits destinés aux Etats-Unis.
Nonobstant, c’est à travers les échanges sino-brésiliens que l’on pourrait voir opérer, voire s’amplifier le phénomène de “dédollarisation” redouté par Washington, et de plus en plus envisagé dans les échanges commerciaux internationaux.
Au-delà du seul Brésil, cette élection intervient dans une Amérique latine traversée par des orientations politiques et diplomatiques très différentes. Quels effets peut-elle avoir sur les équilibres régionaux, notamment concernant le Venezuela, le Mercosur et les relations avec les États-Unis ?
On assiste depuis quelques années à un reflux des gouvernances dites “socialistes” dans divers pays d’Amérique Latine, comme ce fut le cas dernièrement au Chili, et en Colombie après le Salvador et l’Argentine. Au cours même de cette dernière élection d’octobre 2026, le chef de la tendance “conservatrice” Flavio Bolsonaro a manqué de peu l’accession à la présidence du Brésil et de rejoindre les pays plus libéraux-conservateurs proches des États-Unis.
En ce qui concerne le Venezuela, voisin du Brésil, après la chute de Nicolas Maduro, Brasilia a condamné le coup de force américain sans toutefois prendre des mesures de rétorsion envers le gouvernement provisoire installé et soutenu par l’administration Trump.
Enfin, à propos du MERCOSUR, organisation fondée en 1991 par le Brésil, l’Argentine, le Paraguay et l’Uruguay (la Bolivie est en attente d’intégration depuis 2024) strictement dévolue aux affaires économiques et surtout commerciales. Le MERCOSUR a survécu a de nombreuses alternances politiques dans les pays qui le compose, et dans les pays associés tels que le Chili, la Colombie, le Pérou, le Surinam, l’Équateur et la Guyane, mais dont l’influence reste minime.
Depuis sa fondation, c’est le Brésil qui a engagé toutes les initiatives et les négociations du MERCOSUR avec les autres groupements, dont l’Union Européenne. Il n’y a aucune raison à cette date que cela change, et aucun autre pays membre du MERCOSUR n’a d’ailleurs la capacité diplomatique, ni la puissance économique de se substituer à la domination du Brésil.
Enfin, Donald Trump doit désormais composer avec un Lula réélu et un Brésil qui entend préserver sa souveraineté diplomatique. Quels leviers Washington conserve-t-il pour défendre ses intérêts, et cette élection peut-elle modifier durablement les rapports entre les États-Unis, les BRICS et les puissances du Sud global ?
Assurément, pour Donald Trump, la réélection de Lula n’est pas une bonne surprise. Surtout à quelques jours des élections de mi-mandat aux Etats-Unis qui ne s’annoncent pas de manière très favorable pour le camp Républicain.
On peut imaginer que le président américain aura à partir de décembre 2026 plus d’attention à porter aux questions domestiques et aux conflits en Ukraine et au Moyen Orient qu’à déstabiliser des gouvernements latino-américains. D’autant plus qu’à propos de ce dernier théâtre oriental, une incertitude demeure au niveau de la gouvernance d’Israël.
Ainsi donc, il est peu probable que les États-Unis développent à court terme des initiatives destinées à gêner la présidence de Lula.
La présidence Da Silva symbolisera, à n’en pas douter, la continuité dans les rapports du Brésil avec les BRICS. Et cette élection inattendue sera examinée avec le plus grand soin par les pays du Sud Global. A commencer par les voisins sud-américains, mais aussi par des pays africains et caribéens qui depuis longtemps aimeraient voir se développer leurs échanges avec le Brésil.
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