ÉNERGIE – Le gazole des grandes puissances et la facture européenne

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Une ouverture américaine aux carburants russes aurait une portée dépassant les volumes échangés. Elle poserait à l’Europe une question embarrassante : quelle autonomie reste-t-il à celui qui dépend des autres pour son énergie, sa sécurité et une partie de ses conditions de financement ?
Les grandes puissances ont une manière particulière de défendre les principes : elles savent négocier leurs exceptions. Les autres découvrent ensuite combien coûte la fidélité à une politique dont elles ne maîtrisent ni le calendrier ni les changements de direction.
L’entretien avec l’historien Alessandro Volpi décrit précisément ce risque. Selon les éléments rapportés, Donald Trump aurait suspendu jusqu’au 7 avril 2027 certaines sanctions américaines sur le gazole russe, après une conversation avec Vladimir Poutine. Les livraisons évoquées atteindraient 1,8 million de tonnes, réparties en plusieurs étapes. Ces indications demandent à être confirmées par les actes officiels précisant les produits, les opérations et les bénéficiaires autorisés. Une dérogation commerciale n’équivaut pas, à elle seule, à une normalisation des relations.
Mais l’hypothèse mérite une analyse. Car derrière le carburant se dessinerait une redistribution du pouvoir : Washington pourrait modifier les règles de la confrontation avec Moscou pendant que les Européens continueraient d’en supporter une partie des coûts.
Le prix politique du baril
Pour Volpi, le principal destinataire du signal serait Bruxelles. Le message serait simple : les États-Unis peuvent sanctionner la Russie, puis rouvrir certains échanges lorsque leur intérêt le commande. L’Union européenne doit, quant à elle, composer avec ses propres interdictions, ses divisions et ses dépendances.
Les volumes annoncés ne suffiraient pas à bouleverser durablement le marché américain. Leur effet dépendrait du rythme des livraisons, des stocks, de la demande saisonnière et des capacités de raffinage. Une quantité relativement limitée peut néanmoins peser sur un marché momentanément tendu. Il faut donc éviter deux raccourcis : promettre une baisse spectaculaire des prix ou considérer ces cargaisons comme économiquement insignifiantes.
À l’approche des élections de mi-mandat, prévues le 3 novembre, la dimension intérieure serait évidente. Le gazole concerne les transporteurs, l’agriculture et les chaînes de distribution. Agir sur son prix permettrait à Trump de présenter la négociation avec Moscou comme un instrument de défense du pouvoir d’achat.
Le calcul aurait toutefois ses contradictions. Des importations de produits raffinés pourraient comprimer certains marges des raffineurs américains, tout en réduisant les dépenses de leurs clients. L’intérêt du consommateur ne se confond pas toujours avec celui du producteur, même lorsque les deux votent pour le même président.
Une entente limitée, une Europe exposée
Il serait excessif de conclure à l’émergence d’une véritable alliance entre Washington et Moscou. Leurs intérêts demeurent profondément divergents, notamment sur l’Ukraine, l’équilibre européen et les rapports de force internationaux. Mais la géopolitique ne repose pas sur les affinités : elle se nourrit de compromis ponctuels entre puissances capables de distinguer leurs intérêts économiques de leurs affrontements stratégiques.
C’est précisément là que réside la faiblesse européenne. Tandis que Washington conserve la liberté de négocier avec ses adversaires et que Moscou exploite chaque ouverture pour desserrer l’étau des sanctions, Bruxelles risque de rester prisonnière d’une politique dont elle supporte les conséquences sans toujours en maîtriser les orientations.
L’enjeu dépasse donc largement quelques cargaisons de gazole. Il touche à la souveraineté économique et à la capacité de l’Europe à défendre ses propres intérêts. Car dans un monde où les grandes puissances négocient leurs dépendances, celles qui ne disposent d’aucune véritable autonomie stratégique finissent toujours par payer les arrangements des autres.
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