DÉCRYPTAGE – La nouvelle guerre de l’uranium : Moscou vise le cœur énergétique de l’Occident

DÉCRYPTAGE – La nouvelle guerre de l’uranium : Moscou vise le cœur énergétique de l’Occident

lediplomate.media — imprimé le 14/09/2026
Poutine
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)

La domination invisible de la filière nucléaire

La Russie ne produit sur son propre territoire qu’environ 5 % de l’uranium extrait dans le monde. Ce chiffre apparemment modeste ne raconte cependant qu’une partie de la réalité. Si l’on tient compte des mines contrôlées par des entreprises russes à l’étranger, la part attribuable à Moscou représente déjà près d’un quart de la capacité mondiale de production et pourrait atteindre 36 % d’ici à 2040.

Telle est la prévision du Centre pour l’avantage stratégique, selon lequel l’Occident risque de remplacer son ancienne dépendance à l’égard du pétrole et du gaz russes par une nouvelle dépendance à l’uranium. La matière première changerait, mais pas le problème politique : confier une partie déterminante de sa sécurité énergétique à une puissance considérée comme hostile.

La force de la Russie ne réside pas uniquement dans les mines situées sur son territoire. Uranium One, contrôlée par le géant public Rosatom, dispose au Kazakhstan d’une capacité d’extraction proche de 10 000 tonnes par an. Moscou développe également des activités en Namibie et en Tanzanie et a conclu des accords avec le Niger, au moment même où le groupe français Orano a été évincé du pays africain et a engagé une procédure concernant l’expropriation de ses actifs.

La géographie de l’uranium évolue donc parallèlement aux rapports de force politiques mondiaux.

Le prix des erreurs occidentales

La possible suprématie russe ne résulte pas seulement d’une stratégie particulièrement efficace de Moscou. Elle est également le produit de plus d’une décennie d’hésitations occidentales. Après l’accident de Fukushima, la faiblesse des prix de l’uranium a entraîné la fermeture de nombreuses mines et une réduction spectaculaire des investissements dans l’exploration.

Le nucléaire revient aujourd’hui au centre des politiques énergétiques. L’augmentation de la consommation d’électricité, la multiplication des centres de traitement des données, l’électrification de l’industrie et la recherche de sources d’énergie à faibles émissions relancent la demande. Le problème est qu’une centrale peut faire l’objet d’une décision politique en quelques mois, tandis que l’ouverture d’une nouvelle mine exige des années, des autorisations environnementales, des infrastructures, des capitaux et des garanties d’achat à long terme.

Le Canada pourrait apporter une partie de la réponse. NexGen Energy développe un vaste projet dans la Saskatchewan, tandis que Cameco a reçu l’autorisation d’agrandir la mine de McArthur River afin de porter sa production annuelle à 11 340 tonnes. Mais faire dépendre la sécurité de l’ensemble du système de quelques nouveaux projets revient à parier sur l’absence de retards administratifs, d’oppositions locales, d’augmentations des coûts et de difficultés techniques. Un pari qui est loin d’être prudent.

Les prévisions de prix à long terme sont déjà passées de 80 à 94 dollars la livre. Elles pourraient encore augmenter, car le niveau actuel pourrait ne pas suffire à rentabiliser les mines les plus coûteuses. D’où la demande adressée aux gouvernements de l’OCDE afin qu’ils soutiennent des accords pluriannuels entre producteurs et entreprises d’électricité, garantissant des revenus prévisibles à ceux qui investissent.

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Un levier géopolitique entre l’Asie centrale et l’Afrique

La stratégie russe est géoéconomique avant même d’être commerciale. Contrôler l’uranium signifie s’installer au point de rencontre entre la sécurité énergétique, la politique industrielle et l’autonomie militaire. Le combustible nucléaire alimente les centrales civiles, mais sa filière possède également une valeur stratégique évidente : elle comprend l’extraction, la transformation, l’enrichissement, la fabrication du combustible et la maîtrise technologique des installations.

Moscou a précisément construit une présence verticale dans ces différents domaines. L’Occident peut acheter de l’uranium au Canada, en Australie ou en Namibie, mais il continue d’avoir besoin de capacités de transformation et d’enrichissement qui ne peuvent pas être reconstituées rapidement. C’est pourquoi les sanctions adoptées après l’invasion de l’Ukraine ont frappé le secteur nucléaire avec davantage de prudence que ceux du pétrole et du gaz.

Les États-Unis ont interdit les importations d’uranium russe, mais ont prévu des dérogations jusqu’en 2028. La contradiction est manifeste : Washington veut réduire l’influence de Rosatom, mais ne peut interrompre immédiatement les approvisionnements sans mettre en difficulté une partie de son propre système nucléaire.

Au Kazakhstan, Moscou bénéficie de relations industrielles héritées de l’Union soviétique. En Afrique, elle exploite le recul politique de la France et le ressentiment envers les anciennes puissances coloniales. Le Niger, la Namibie et la Tanzanie deviennent ainsi des terrains de compétition entre la Russie, la Chine et les pays occidentaux. Il ne s’agit pas seulement d’une course aux mines, mais d’une bataille destinée à orienter les gouvernements, les infrastructures, les contrats et les alliances.

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L’uranium comme instrument de pression stratégique

D’un point de vue militaire, le contrôle de la filière ne correspond pas à la possession d’une arme immédiatement utilisable, mais il accroît la capacité de résistance d’une puissance pendant une crise prolongée. Un pays contrôlant les mines, l’enrichissement et les technologies nucléaires peut assurer la continuité de ses propres infrastructures énergétiques, fournir ses alliés et conditionner les approvisionnements destinés à ses adversaires.

La Russie pourrait utiliser cette position non pas nécessairement par une interruption totale, qui serait également préjudiciable à ses propres intérêts, mais au moyen de restrictions sélectives, de retards, de révisions contractuelles et de hausses de prix. Telle est la forme moderne de la pression économique : ne pas fermer complètement le robinet, mais rappeler constamment qui en possède la clé.

La vulnérabilité occidentale est aggravée par l’augmentation prévue du nombre de réacteurs. Plus le nucléaire deviendra indispensable pour réduire les émissions et soutenir la consommation d’électricité, plus la valeur stratégique du combustible augmentera. La sécurité énergétique ne pourra donc plus être évaluée uniquement en comptant les centrales : elle devra englober l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement.

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Deux scénarios pour 2040

Dans le premier scénario, Moscou consolide ses activités au Kazakhstan et en Afrique et atteint une part proche de 36 % de la capacité mondiale. Les prix augmentent, les nouveaux projets occidentaux accumulent les retards et Rosatom devient un partenaire difficilement remplaçable. L’Europe se retrouverait alors dans une situation comparable à celle qu’elle a connue avec le gaz en 2022 : de nombreuses déclarations sur l’autonomie, mais peu de solutions immédiatement disponibles.

Dans le second scénario, la hausse des prix rend de nouvelles mines rentables, le Kazakhstan renforce son contrôle sur ses ressources et les pays occidentaux empêchent la Russie de consolider sa présence en Afrique. Dans ce cas, la part contrôlée par Moscou pourrait retomber autour de 14 %.

La différence entre ces deux résultats dépendra moins de la rhétorique des sanctions que de la capacité occidentale à investir, autoriser et planifier. Si l’Europe et les États-Unis veulent réellement relancer l’énergie nucléaire, ils devront également en accepter les conséquences industrielles : nouvelles mines, installations de transformation, contrats pluriannuels et réserves stratégiques.

L’uranium démontre une nouvelle fois que la transition énergétique n’efface pas la géopolitique. Elle ne fait que modifier les matières premières autour desquelles celle-ci s’organise. Ceux qui contrôlaient les puits de pétrole influençaient le XXe siècle ; ceux qui contrôleront l’uranium, les terres rares et les capacités d’enrichissement pourraient déterminer les rapports de force du XXIe siècle.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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