ANALYSE – Yémen : Après la prise de la côte de la mer Rouge, les Houthis peuvent-ils fermer Bab al-Mandeb ?

Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0
Les rebelles houthis ont achevé la conquête de la façade maritime yéménite, s’emparant le 11 septembre du port de Mocha et du détroit stratégique de Bab al-Mandeb. Un tournant qui menace directement les exportations pétrolières saoudiennes et renforce la position de Téhéran, selon plusieurs analystes cités par Al Jazeera.
C’est une avancée que certains observateurs qualifient de « développement régional le plus significatif depuis la déclaration de guerre des États-Unis et d’Israël à l’Iran en février ».
Vendredi 11 septembre 2026, les forces houthies ont pris le contrôle de la totalité du littoral yéménite sur la mer Rouge, atteignant le détroit de Bab al-Mandeb, l’un des points de passage maritimes les plus cruciaux au monde. La veille, la prise de la ville portuaire de Mocha avait porté un coup sévère au gouvernement yéménite soutenu par l’Arabie saoudite, rapporte Al Jazeera dans une analyse publiée ce vendredi.
Un contexte de guerre régionale
Le Yémen est en guerre depuis 2014, lorsque les rebelles houthis se sont emparés de Sanaa et du port de Hodeïda. Soutenus par l’Iran, ils affrontent depuis 2015 une coalition militaire dirigée par Riyad, appuyant le gouvernement yéménite reconnu internationalement et basé à Aden.
Si une trêve négociée sous l’égide de l’ONU en 2022 avait suspendu les combats, une nouvelle vague d’affrontements, « parmi les plus intenses depuis des années », a repris la semaine dernière, selon la chaîne qatarie.
En juillet 2026, dans le contexte de la guerre américano-israélienne contre l’Iran, les Houthis avaient annoncé un « blocus maritime complet » contre l’Arabie saoudite, attaquant les navires liés à Riyad transitant par Bab al-Mandeb. Ce détroit étroit, qui relie le canal de Suez et la mer Rouge au golfe d’Aden, voit passer environ 12 % du commerce mondial quotidiennement. Ce chiffre a encore augmenté depuis la fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran, qui laissait transiter environ 20 % de l’approvisionnement énergétique mondial avant le début de la guerre en février.
À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Arabie saoudite, la tentation du Yémen :
Un coup dur pour Riyad et un atout pour Téhéran
Pour l’Arabie saoudite, les conséquences pourraient être lourdes. Depuis le blocus d’Ormuz, Riyad s’appuie davantage sur son oléoduc Est-Ouest, qui traverse la péninsule arabique jusqu’au port de Yanbu sur la mer Rouge. La capacité de cet ouvrage, actif depuis les années 1980 et conçu pour contourner Ormuz, a été portée à sept millions de barils par jour, contre cinq millions avant la guerre.
Résultat : 21 % de pétrole saoudien en plus transite par Bab al-Mandeb par rapport à la période précédant le conflit. « Avec le contrôle houthi de toute la côte yéménite et du détroit, les exportations saoudiennes pourraient subir un nouveau coup », avertit Al Jazeera, qui note que des images diffusées vendredi montraient de la fumée s’élevant de l’oléoduc Est-Ouest, sans confirmation saoudienne.
Pour l’Iran, l’avantage est considérable. « Cela signifie essentiellement que l’Iran contrôle désormais le détroit d’Ormuz et le détroit d’Ormuz plus », résume Alam Saleh, professeur de relations internationales à l’Australian National University, cité par la chaîne. Selon lui, la victoire houthie « déplace significativement l’équilibre des forces en faveur de l’Iran » et signale à d’autres puissances, comme la Chine et la Russie, que la puissance militaire américaine au Moyen-Orient s’affaiblit. « L’Iran a maintenant joué la carte des prix mondiaux du pétrole et de la sécurité énergétique. Le contrôle houthi de Bab al-Mandeb profite donc dramatiquement à l’Iran. »
À lire aussi : ANALYSE – Ingérences : L’Europe frappe Moscou mais
Washington et Riyad impuissants ?
La question de la capacité des Houthis à tenir ce contrôle demeure toutefois posée. Pour Andreas Krieg, professeur associé au King’s College de Londres, cité par Al Jazeera, les Houthis sont « terribles » en matière de gouvernance et peu susceptibles de maintenir un blocus durable de Bab al-Mandeb. Leur avancée s’explique moins par leur sous-estimation que par la surestimation de la coalition soutenue par Riyad, ajoute-t-il.
Mohamad Elmasry, professeur à l’Institut de Doha, souligne néanmoins que les Houthis disposent désormais d’un arsenal impressionnant, allant des missiles aux drones en passant par les systèmes de défense aérienne, grâce à leurs approvisionnements iraniens.
Pour Alam Saleh, les Houthis n’ont d’ailleurs pas besoin de contrôler l’intégralité du détroit : « Une simple menace suffit à faire pression sur les compagnies maritimes et les assureurs, qui jugent le passage trop risqué. »
Sur le plan militaire, l’Arabie saoudite a lancé ces dernières 24 heures des dizaines de missiles vers les zones contrôlées par les Houthis, dont Mocha, sans paraître enrayer leur progression. Le récent pacte de défense entre Riyad, Islamabad et Ankara ne devrait pas s’activer, selon les experts, les pays cherchant à éviter une escalade dans le conflit américano-israélien avec l’Iran. Quant à Washington, le site américain Axios a rapporté que le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane avait appelé deux fois le 10 septembre 2026, leprésident Donald Trump pour demander des frappes aériennes américaines contre les Houthis. Trump aurait refusé.
À lire aussi : ANALYSE – Opération Aspides : Le piège du détroit de Bab al-
Sources : Al Jazeera, « Can the Houthis close the Red Sea after seizing the Yemen coast? », 11 septembre 2026 ; propos d’Alam Saleh (Australian National University), Mohamad Elmasry (Doha Institute for Graduate Studies) et Andreas Krieg (King’s College London), cités par Al Jazeera ; Axios.
