TECHNOLOGIE – ASML, le géant européen que Washington veut contrôler

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Les Pays-Bas s’opposent aux nouvelles restrictions américaines visant la Chine. L’enjeu ne concerne pas seulement les semi-conducteurs, mais également la souveraineté industrielle et stratégique de l’Europe
Le Premier ministre néerlandais Rob Jetten a demandé à Donald Trump et au Congrès américain de ne pas imposer de nouvelles limitations aux exportations vers la Chine des équipements produits par ASML. Jetten se dit confiant dans la possibilité de parvenir à un compromis, mais le problème dépasse désormais le cadre d’une négociation commerciale ordinaire. Il s’agit de déterminer qui a le droit de décider de la manière dont une entreprise européenne peut utiliser sa propre technologie.
La proposition américaine, baptisée loi sur l’alignement multilatéral des contrôles technologiques sur les équipements, vise à empêcher la Chine d’acheter les dernières machines de lithographie par immersion dans l’ultraviolet profond produites par ASML. Les équipements les plus avancés utilisant l’ultraviolet extrême n’ont jamais été autorisés à l’exportation vers Pékin. Les Pays-Bas ont également limité la vente de certains modèles moins avancés. Washington veut désormais fermer presque totalement ce qui reste du marché chinois.
Une entreprise européenne placée sous tutelle américaine
ASML est le seul producteur mondial des équipements utilisant l’ultraviolet extrême, indispensables à la fabrication des semi-conducteurs les plus avancés. Il s’agit également de l’entreprise européenne possédant la plus forte capitalisation boursière. Pourtant, les décisions concernant la destination de ses produits sont de plus en plus souvent prises à Washington.
Le gouvernement néerlandais ne conteste pas la nécessité de protéger les technologies sensibles. Il conteste la prétention américaine à appliquer ses propres règles aux entreprises étrangères, jusqu’à interdire l’entretien de machines déjà vendues. Comme l’a rappelé le ministre néerlandais du Commerce, chaque État devrait être responsable de sa propre législation.
Tel est le paradoxe de la souveraineté technologique européenne : le continent possède l’une des entreprises les plus importantes du monde, mais il ne dispose pas de l’autonomie politique nécessaire pour décider librement de l’utilisation de cet avantage.
L’enjeu militaire
Les restrictions américaines répondent à une motivation stratégique précise. Les semi-conducteurs avancés sont indispensables à l’intelligence artificielle, aux systèmes de guidage des missiles, aux satellites, aux capteurs, aux communications chiffrées, à la guerre électronique et au traitement des données militaires.
Les composants moins sophistiqués restent eux aussi essentiels aux radars, aux drones, aux véhicules, aux réseaux énergétiques et aux équipements industriels. Restreindre les machines utilisant l’ultraviolet profond signifie donc ralentir non seulement la recherche chinoise sur les circuits intégrés les plus avancés, mais également sa capacité à produire à grande échelle des composants fiables destinés aux secteurs civil et militaire.
Du point de vue américain, empêcher la Chine d’acheter les machines néerlandaises permet de gagner du temps. Mais le temps technologique n’est pas infini. Chaque interdiction renforce à Pékin la conviction que la dépendance envers l’Occident constitue une vulnérabilité stratégique qu’il faut éliminer.
Le risque de fabriquer le concurrent chinois
La Chine a déjà lancé la production nationale de machines de lithographie par immersion dans l’ultraviolet profond. Les systèmes chinois restent inférieurs aux équipements néerlandais en matière de précision, de rendement et de fiabilité. Seulement cinq machines seraient prévues en 2026 et vingt en 2027, contre 131 unités livrées par ASML en 2025.
Les restrictions modifient cependant le calcul économique. Un fabricant chinois peut accepter une machine nationale moins performante si l’autre possibilité consiste à dépendre d’une technologie occidentale dont la vente ou l’entretien pourraient être interrompus. Les mesures conçues pour ralentir Pékin risquent ainsi de créer le marché nécessaire à l’apparition d’un concurrent chinois.
Le coût économique pour l’Europe
Au deuxième trimestre, la Chine représentait 14 % des ventes nettes d’équipements d’ASML, contre 19 % au trimestre précédent. Une fermeture totale du marché entraînerait une perte immédiate de recettes, mais réduirait surtout les revenus provenant de l’entretien et de l’assistance liés au vaste parc de machines déjà installé.
À court terme, ASML pourrait compenser une partie de ces pertes grâce à la demande des grands producteurs de Taïwan, de Corée du Sud, des États-Unis et du Japon. À long terme, l’entreprise risquerait toutefois de perdre définitivement le marché chinois, non parce qu’elle aurait été dépassée par un meilleur concurrent, mais parce que les décisions politiques occidentales auraient indirectement financé l’apparition d’une solution chinoise.
Les conséquences toucheraient l’ensemble de la filière européenne : fournisseurs spécialisés, centres de recherche, emplois hautement qualifiés et recettes fiscales. L’Europe supporterait donc une part considérable du coût économique d’une stratégie décidée par les États-Unis.
Trois scénarios
Dans le premier scénario, Washington et La Haye parviennent à un compromis. Les restrictions sont concentrées sur les entreprises chinoises directement liées à la production militaire et aux semi-conducteurs les plus avancés, tandis que certaines ventes et activités d’entretien restent possibles. ASML conserve une partie du marché et les États-Unis maintiennent leur contrôle sur les technologies les plus sensibles.
Dans le deuxième scénario, le Congrès impose un blocage presque total. ASML absorbe les pertes à court terme grâce à la demande mondiale, mais la Chine accélère ses investissements nationaux. Dans quelques années, Pékin pourrait ne pas avoir atteint le niveau technologique néerlandais, tout en disposant d’une filière suffisamment autonome pour répondre à ses besoins industriels et militaires.
Dans le troisième scénario, le plus politique, les Pays-Bas et l’Union européenne refusent l’application extraterritoriale des règles américaines. Une crise transatlantique s’ouvrirait alors autour de la souveraineté technologique, tandis que Pékin pourrait réagir en limitant les exportations de matières premières et de composants ou en réduisant l’accès à son marché.
La bataille derrière la bataille
L’affaire ASML démontre que la guerre technologique ne divise pas seulement les États-Unis et la Chine. Elle traverse également le camp occidental. Washington considère les semi-conducteurs comme une question de sécurité nationale et exige que ses alliés s’alignent. Les Pays-Bas craignent, quant à eux, de sacrifier leur principal patrimoine industriel au profit d’une stratégie sur laquelle ils n’exercent qu’une influence limitée.
Jetten défend ASML, mais il défend surtout le droit de l’Europe à ne pas être uniquement la propriétaire formelle de ses technologies. Car posséder une entreprise stratégique ne sert pas à grand-chose lorsqu’une autre puissance décide à qui elle peut vendre, quels clients elle peut assister et quel marché elle doit abandonner.
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