DÉFENSE – Indonésie : Des armes achetées à tous, mais une fidélité accordée à personne

DÉFENSE – Indonésie : Des armes achetées à tous, mais une fidélité accordée à personne

lediplomate.media — imprimé le 03/10/2026
Réalisation Le Lab Le Diplo
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)

Prabowo Subianto rouvre les portes à la Chine et à la Russie tout en préservant la relation militaire avec Washington : il ne s’agit pas d’un changement de camp, mais d’une stratégie d’autonomie

L’Indonésie ne veut pas choisir entre les États-Unis, la Chine et la Russie. Elle veut que ces trois puissances rivalisent pour lui vendre des armes, lui transférer des technologies et financer la modernisation de ses forces armées.

La visite du président Prabowo Subianto à Vladivostok confirme le retour de la Russie parmi les grands fournisseurs potentiels de Djakarta. Mais elle ne constitue pas une alliance avec Moscou. Durant la même période, l’Indonésie a renforcé sa coopération militaire avec Pékin, réceptionné ses premiers chasseurs français Rafale, acheté des missiles indo-russes BrahMos et organisé avec les États-Unis l’un des plus importants exercices multinationaux de la région.

Derrière cette apparente confusion se trouve une ligne stratégique précise : empêcher qu’un seul pays puisse conditionner la sécurité indonésienne.

Le retour de l’offre russe

Moscou a reçu une demande indonésienne concernant les besoins militaires du pays pour la période 2025-2030. Cela ne signifie pas que tous les systèmes proposés ont été achetés. La liste présentée par l’industrie russe couvre toutefois une partie considérable de son catalogue : chasseurs Su-57E et Su-35, avions ravitailleurs Il-78, hélicoptères Ka-52E et Mi-17, appareils sans pilote, systèmes antiaériens S-400, S-350 et Pantsir, véhicules blindés amphibies, sous-marins et navires de défense côtière. 

L’Indonésie connaît déjà les systèmes russes. Son armée de l’air utilise des chasseurs Su-27 et Su-30, tandis que ses forces terrestres et navales ont reçu des hélicoptères, des véhicules blindés et des armes légères d’origine soviétique et russe.

Prabowo considère Moscou comme un fournisseur utile parce que la Russie propose des armements puissants, impose moins de restrictions politiques à leur utilisation et se montre, du moins en principe, davantage disposée à discuter des transferts de technologie. Soumise aux sanctions occidentales et à la recherche de marchés extérieurs, la Russie est également incitée à offrir des conditions financières avantageuses.

Les risques restent néanmoins considérables. La guerre en Ukraine absorbe une grande partie de la production russe, tandis que les sanctions, les difficultés de paiement, le manque de composants et la priorité accordée aux forces de Moscou peuvent ralentir les livraisons et la maintenance. Acheter aujourd’hui des systèmes russes signifie également s’exposer aux mesures punitives américaines visant les pays qui effectuent des transactions importantes avec l’industrie militaire russe.

La Chine entre dans l’arsenal indonésien

Pékin offre ce que la Russie peine désormais à garantir : une capacité de production importante, des délais de livraison plus courts, des financements et une intégration entre coopération militaire et investissements économiques.

L’Indonésie a lancé un programme visant à acquérir 42 chasseurs chinois J-10C, une opération dont le montant pourrait dépasser neuf milliards de dollars. Il s’agirait du premier grand contrat indonésien portant sur des avions de combat chinois et d’un tournant par rapport à la préférence traditionnelle de Djakarta pour les systèmes occidentaux et russes. 

En août 2026, les ministres des Affaires étrangères et de la Défense des deux pays ont convenu de renforcer la coopération militaire. Parmi les projets examinés figure la création en Indonésie d’une usine commune destinée à produire des munitions, des missiles et des roquettes, avec un possible transfert de technologie chinoise. 

Pour Djakarta, la production locale compte presque autant que le système acheté. Prabowo veut empêcher l’Indonésie de rester un simple client et cherche à transformer les dépenses militaires en instrument d’industrialisation.

L’option chinoise présente cependant une contradiction. L’Indonésie ne reconnaît pas les revendications de Pékin en mer de Chine méridionale et défend sa zone économique exclusive autour des îles Natuna. En cas de crise avec la Chine, la disponibilité des pièces détachées, des mises à jour informatiques et des munitions destinées aux J-10 pourrait dépendre précisément du pays considéré comme une menace potentielle.

Washington reste indispensable

La décision de se tourner vers Pékin et Moscou ne signifie pas un éloignement définitif des États-Unis. En avril 2026, l’Indonésie et les États-Unis ont conclu un nouvel accord de coopération militaire prévoyant une assistance américaine à la modernisation des forces indonésiennes et à la formation du personnel.

Quelques mois plus tard, plus de 4 700 militaires de quinze pays ont participé à l’exercice « Bouclier de Garuda », comprenant des opérations aéroportées, des tirs de missiles antiaériens, des entraînements dans la jungle, des activités de défense informatique et des manœuvres navales. 

Washington et Djakarta discutent également d’un éventuel accès des avions militaires américains à l’espace aérien indonésien. Le gouvernement a toutefois précisé qu’aucun accord définitif n’avait encore été conclu et que la souveraineté nationale resterait sous contrôle indonésien. 

Le projet portant sur 24 chasseurs F-15EX a en revanche été abandonné : en février 2026, Boeing a déclaré que sa campagne commerciale n’était plus active. 

Les États-Unis conservent néanmoins des avantages difficiles à remplacer : formation avancée, coopération avec les forces du Japon, de l’Australie et de la Corée du Sud, systèmes de communication, munitions de précision et capacités de surveillance. Djakarta maintient la perspective de contrats américains afin d’empêcher Washington d’interpréter les achats chinois et russes comme un choix de camp.

Une arche de Noé militaire

L’Indonésie accumule des systèmes provenant de presque toutes les grandes industries mondiales : Rafale français, J-10C chinois, possibles Su-57 ou Su-35 russes, chasseurs turcs KAAN, missiles BrahMos développés par l’Inde et la Russie, sous-marins français Scorpène, avions de transport américains et européens, ainsi qu’un porte-aéronefs d’occasion acheté à l’Italie.

Sur le plan diplomatique, cette diversification renforce l’autonomie. Sur le plan militaire, elle risque de créer un cauchemar.

Chaque famille d’appareils nécessite des pilotes, des techniciens, des simulateurs, des dépôts, des pièces détachées, des logiciels, des armements et des procédures différents. Les chasseurs russes, chinois, français et américains ne peuvent pas communiquer automatiquement entre eux. Leur intégration dans un réseau unique de commandement exige des investissements considérables et risque d’exposer des informations sensibles à des fournisseurs rivaux.

Le danger est de posséder de nombreux systèmes prestigieux, mais peu d’unités réellement disponibles pour le combat.

Le coût économique de l’ambition

Le budget indonésien de la défense est passé d’environ 7,5 milliards de dollars en 2023 à 10,4 milliards en 2026. La valeur attribuée au seul programme portant sur 42 J-10C serait donc comparable à presque une année entière de dépenses militaires nationales. 

Djakarta devra recourir à des prêts, à des crédits à l’exportation et à des paiements étalés sur plusieurs années. Le coût réel ne se limitera pas à l’achat : la maintenance, les infrastructures, le carburant, les munitions et la formation peuvent absorber des sommes encore plus importantes durant la vie opérationnelle des systèmes.

Le choix du fournisseur devient ainsi une décision géoéconomique. La Chine peut associer les armements à ses investissements dans les minerais, l’énergie et les infrastructures. La Russie peut offrir une coopération énergétique et des conditions politiques souples. Les États-Unis peuvent utiliser l’accès à leur marché, les financements et la sécurité régionale.

Le scénario le plus probable

Prabowo ne conduit pas l’Indonésie dans le camp sino-russe. Il applique à la défense la politique étrangère traditionnelle de son pays : indépendante et active, proche de tous, mais subordonnée à personne.

Le scénario le plus probable est que Djakarta continue à répartir ses achats entre plusieurs fournisseurs, en commandant des quantités limitées, en exigeant une production locale et en utilisant chaque négociation pour obtenir de meilleures conditions de la part des autres puissances.

Il s’agit d’une stratégie diplomatique intelligente, mais militairement risquée. L’autonomie ne dépend pas du nombre de drapeaux représentés dans un arsenal. Elle dépend de la capacité à faire fonctionner ensemble les armes achetées, à les maintenir en état opérationnel et à produire de manière autonome les composants essentiels.

L’Indonésie veut transformer la compétition entre la Chine, la Russie et les États-Unis en puissance nationale. Si elle ne maîtrise pas les coûts et les incompatibilités, elle risque au contraire de transformer son autonomie stratégique en une dépendance simultanée envers trois puissances rivales.


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gagliano

Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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