DÉCRYPTAGE – Ukraine : La paix était-elle possible en 2023 ?

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Une enquête sur un canal confidentiel avec Vladimir Poutine interroge les choix diplomatiques de la guerre. Elle révèle une piste de négociation, sans démontrer qu’un accord était acquis.
Il existe une différence considérable entre une paix refusée et une possibilité de paix insuffisamment explorée. C’est dans cet intervalle que se situe l’histoire des intermédiaires qui, entre 2022 et 2023, ont tenté de rapprocher Washington et Moscou. Leur démarche pose une question : les gouvernements ont-ils suffisamment éprouvé les possibilités de compromis pendant que le rapport de forces pouvait encore évoluer en faveur de Kiev ?
L’enquête du "Financial Times, « The Putin whisperers »" (https://www.ft.com/content/dcb57f30-bbfe-418d-9e52-5df3074d1764), reconstitue les efforts de Richard Conn, avocat américain, de Bob Foresman, banquier connaissant la Russie, et de Matthias Warnig, ancien officier du renseignement est-allemand et proche de Vladimir Poutine. Leur objectif était d’utiliser des relations personnelles pour transmettre des messages que la confrontation officielle rendait difficiles.
Un canal ouvert sous la menace nucléaire
À l’automne 2022, les revers militaires russes et les menaces nucléaires créent un environnement particulièrement dangereux. Les intermédiaires se rencontrent à Zurich le 4 octobre. Warnig décrit un président russe isolé et préoccupé par l’évolution de la guerre.
Selon le récit des participants, Conn transmet ensuite, par son intermédiaire, un message venu de la Maison-Blanche : les États-Unis ne cherchent ni à renverser le pouvoir russe ni à détruire la Russie. L’objectif est de dissiper la perception d’une menace existentielle susceptible d’alimenter une escalade.
Le 26 octobre, Warnig rapporte une réponse attribuée à Poutine : la Russie poursuivrait ses opérations, mais serait disposée à discuter sur la base des négociations d’Istanbul. Le président russe souhaiterait un échange de haut niveau entre Jake Sullivan et Iouri Ouchakov.
Cette séquence montre l’utilité possible d’un canal discret. Elle ne suffit cependant pas à lui attribuer la diminution du risque nucléaire. Plusieurs démarches peuvent agir simultanément, et leurs protagonistes ne disposent pas nécessairement d’une vision complète des échanges.
Un projet, mais quelles garanties ?
Au début de 2023, le groupe travaille sur une proposition associant concessions territoriales, sécurité ukrainienne et discussion entre Moscou et Washington. Le producteur ukrainien Alexander Rodnyansky participe aux efforts.
L’idée générale consiste à obtenir un retrait russe important en échange d’un compromis sur certains territoires et sur le statut stratégique de l’Ukraine. Selon les intermédiaires, Poutine examine le document et manifeste une ouverture, tout en maintenant son opposition à l’entrée de Kiev dans l’Alliance atlantique.
Le point essentiel est de savoir ce que cette ouverture aurait signifié dans une négociation officielle. Accepter d’étudier un texte, approuver certains principes et consentir à un accord vérifiable constituent trois étapes différentes.
Les garanties auraient été décisives : quels États auraient protégé l’Ukraine ? Avec quelles obligations ? Quelle réponse aurait suivi une nouvelle attaque ? Sans réponses précises, une proposition territoriale pouvait apparaître à Kiev comme une suspension du danger plutôt que comme sa résolution.
La responsabilité demeure contestée
L’enquête contient une contradiction majeure. Selon le récit transmis par Warnig, Washington aurait désavoué le canal auprès de Moscou. D’anciens responsables américains contestent cette version et affirment que leurs interlocuteurs russes n’avaient pas soulevé cette initiative. Ils soulignent également que d’autres communications existaient. Le journal laisse donc ouvertes les responsabilités dans l’échec de la démarche.
On ne peut dès lors transformer cette histoire en preuve définitive d’une paix volontairement empêchée par les États-Unis ou par l’Ukraine. La responsabilité russe doit aussi être interrogée : si Moscou souhaitait réellement conclure, pourquoi les ambiguïtés entourant les intermédiaires n’ont-elles pas été levées par des voies officielles ?
La question inverse reste légitime. Les succès ukrainiens de 2022 ont-ils encouragé une confiance excessive dans les résultats militaires à venir ? Une diplomatie efficace doit pouvoir soutenir un pays agressé tout en examinant les compromis possibles.
Le coût stratégique du temps
Sur le plan militaire, prolonger une guerre revient à parier sur l’évolution du rapport de forces. Ce pari dépend des effectifs, des munitions, de la production industrielle et de la continuité des soutiens extérieurs. Une perspective favorable à un moment donné peut se refermer sans que les objectifs politiques aient été atteints.
Sur le plan économique, chaque année supplémentaire détruit des infrastructures, accroît les besoins budgétaires et retarde les investissements. Pour l’Ukraine, les pertes humaines et le déplacement de la population compromettent aussi les capacités de reconstruction. Pour ses partenaires, l’aide immédiate et les engagements futurs s’accumulent.
Ces coûts ne prouvent pas qu’un compromis ancien aurait été acceptable ou durable. Ils imposent toutefois d’examiner régulièrement ce que la poursuite des combats peut obtenir et à quel prix.
Une occasion à examiner, pas une paix à inventer
La leçon géopolitique concerne enfin l’Europe. Une discussion sur la sécurité ukrainienne engage directement sa propre sécurité. Elle doit donc disposer d’une proposition sur les garanties, leur financement et leur application, tout en respectant la souveraineté de Kiev.
Le dossier des intermédiaires révèle surtout les limites d’une diplomatie sans mandat clair : accès personnel au dirigeant, messages indirects et intentions difficiles à vérifier.
Il ne permet pas d’affirmer que la paix attendait simplement une signature en 2023. Il oblige à demander si une possibilité réelle a été suffisamment testée. Cette question mérite mieux qu’un verdict rétrospectif : une enquête rigoureuse sur les propositions, les garanties et les décisions de chacun.
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