ANALYSE – Trump-Poutine : Le marché de dupes ?

ANALYSE – Trump-Poutine : Le marché de dupes ?

lediplomate.media — imprimé le 02/11/2026
Réalisation Le Lab Le Diplo
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Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0

Accord russo-américain sur le diesel : les dessous d’un « deal » qui en dit long

Officiellement, Washington et Moscou ont scellé un accord sur le diesel: 2,2 millions de tonnes, soit trois jours de consommation américaine. Officieusement, c’est une autre équation qui se joue. Les États-Unis ont désormais décorrélé la résolution de la guerre en Ukraine de l’agenda économique russo-américain : les contrats d’abord, la paix ensuite.

Et cette fois, Donald Trump semble plus déterminé que jamais à faire pression sur Kiev menaces, levier d’alerte précoce suspendu, appels à la démission de Zelensky plutôt que sur le Kremlin. Une stratégie qui a peu de chances de faire bouger Moscou, d’autant que le Kremlin, lui, s’était pris à croire à « l’esprit d’Anchorage » après la rencontre Poutine-Trump en Alaska, en août 2025. Le « deal » du diesel ne change rien à l’équation ukrainienne : il dit simplement que Washington a choisi son camp, celui du pragmatisme affairiste.

Et si le véritable objet du rapprochement russo-américain n’était pas la Russie, mais l’Ukraine ?

À lire l’analyse d’Igor Delanoë, spécialiste reconnu de la Russie et de l’espace post-soviétique, l’accord sur le diesel annoncé le 9 octobre 2026 entre Washington et Moscou 2,2 millions de tonnes, soit à peine trois jours de consommation américaine relève moins de l’économie que d’une nouvelle grammaire diplomatique.

Une grammaire dans laquelle les contrats précèdent les cessez-le-feu, et où la pression s’exerce d’abord sur Kiev.

Un accord symbolique, une logique politique

Sur le fond, rappelle Igor Delanoë, « cet accord ne change rien : ni l’équation économique l’exemption de l’OFAC, valable jusqu’au 7 avril 2027, n’apportera qu’une bouffée d’argent frais , ni la stratégie de “terre brûlée” en Ukraine ». La licence générale de six mois délivrée par le Trésor américain, la levée par Moscou de son interdiction d’exporter son diesel : tout cela ne pèsera guère sur le prix à la pompe des électeurs américains à la veille des élections de mi-mandat.

Côté russe, l’effet est tout aussi limité : « malgré la hausse des prix de l’énergie, la Banque mondiale et le FMI prévoient respectivement 0,8 % et 0,9 % de croissance cette année, et 0,7 % et 0,9 % l’an prochain ». Autrement dit, la Russie ne sortira pas de son marasme économique par ce canal.

La véritable portée de l’accord est donc politique. Il s’inscrit dans une séquence ouverte par la visite à Moscou du directeur de la CIA, John Ratcliffe, fin août 2026, et par la rencontre d’Anchorage en août 2025 dont le Kremlin est sorti désillusionné. Depuis, la Maison-Blanche a fait évoluer sa méthode : « les Américains dissocient désormais l’objectif de mettre fin à la guerre de la conclusion de contrats ».

Des contrats, levée partielle de sanctions, investissements dans l’énergie et les secteurs extractifs censés relancer un dialogue jusque-là stérile. Washington a testé cette logique en Biélorussie, en échangeant la levée de sanctions sur les engrais contre la libération de prisonniers politiques.

Quatre volets pour une paix affairiste

Le deal sur le diesel n’est que le premier acte. Selon le Washington Post, Steve Witkoff et Jared Kushner ont remis aux Ukrainiens et aux Européens une initiative en quatre volets qui confirme, selon Delanoë, « la dimension affairiste et réaliste de l’administration américaine » : des garanties de sécurité « de type article 5 » pour Kiev, mais sans adhésion à l’OTAN ; une reconstruction de l’Ukraine impliquant la Banque mondiale et BlackRock ; une « intégration économique » entre Russie, Ukraine et UE, avec un volet énergétique alors que circulent des rumeurs d’investissements américains dans Nord Stream ; enfin, un cessez-le-feu sur la ligne de contact.

Sur ce dernier point, Volodymyr Zelensky est déjà à demi résigné : « la ligne de front est désormais la ligne de départ de toute diplomatie », écrivait-il début juin dans une lettre ouverte à Vladimir Poutine. Le Financial Times rapporte même que Washington propose de rapatrier une partie des actifs de la Banque centrale russe gelés chez Euroclear.

Le retournement : Trump contre Zelensky

Mais la pièce maîtresse de cette stratégie est ailleurs. « Depuis l’annonce du deal sur le diesel, il paraît clair que la Maison Blanche entend faire pression sur Kiev plutôt que sur Moscou », analyse Igor Delanoë. Le 10 octobre 2026, Donald Trump a appelé le président ukrainien à démissionner, le jugeant inapte à « conclure un deal » avec Vladimir Poutine.

Il présente l’accord comme une « punition » pour les frappes ukrainiennes contre les raffineries russes. La manœuvre lui permet aussi, note l’analyste, « de s’exonérer de l’emballement des prix de l’énergie, également causé par son intervention contre l’Iran fin février 2026 ». Le 12 octobre 2026, Kiev a annoncé ne plus recevoir d’alerte précoce américaine sur les tirs de missiles balistiques russes, et ne plus pouvoir utiliser Starshield de SpaceX pour contrôler ses drones.

Un « rappel à l’ordre » de quelques jours, mais qui dit tout de la disposition de Washington à presser les Ukrainiens au moment même où Européens et Kiev examinent les nouvelles propositions de cessez-le-feu.

Une stratégie à double tranchant

Cette approche peut-elle payer ? « Rien n’est moins sûr, écrit Igor Delanoë : Européens et Ukrainiens, indignés, n’entendent rien céder, même si le coût du soutien à Kiev devient de plus en plus lourd et problématique pour l’UE. » Trump a toutefois réussi un point : réduire considérablement le risque d’escalade directe entre Washington et Moscou.

Mais, prévient l’analyste, « Washington pourrait encore être entraîné dans un conflit avec Moscou si l’escalade entre Russes et Européens débouchait sur une confrontation directe».

Sur le terrain, la réalité est plus brutale encore. Les Russes détruisent méthodiquement les infrastructures énergétiques et de chauffage ukrainiennes ; Kiev subit des frappes quotidiennes depuis la fin de l’été. Les nouveaux drones à réaction Geran-5 « volent plus vite, plus loin et emportent une charge plus lourde » ; à court de missiles Patriot, les Ukrainiens ne peuvent les intercepter efficacement.

La Russie a repris l’initiative dans la guerre aérienne et mise sur l’hiver pour éreinter l’Ukraine et sur les alternances politiques qui se profilent en Europe, où la moitié des électeurs votera dans les prochains mois. Le Kremlin estime, « à tort ou à raison, qu’elle sera en meilleure position de négociation au printemps 2027 ».

Il y a, dans cette séquence, une leçon que l’Europe ferait bien de méditer. La Maison- Blanche ne cherche plus à gagner la guerre en Ukraine : elle cherche à la conclure avec profit.

Le deal sur le diesel n’est pas un geste envers Moscou, c’est un levier sur Kiev. Et pendant que Washington monnaie son désengagement, l’Europe, elle, continue de payer sans avoir voix au chapitre.

Comme le résume Igor Delanoë, le Kremlin « mise plus que jamais sur le champ de bataille pour imposer une reddition à l’Ukraine en 2027 ». À moins que les Européens, eux, ne décident enfin de peser


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Olivier d'Auzon

Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).

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