TRIBUNE – Voir Yanbu et mourir

Par Jean Daspry, Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« L’improvisation est un exercice d’équilibre où l’on risque de trop belles chutes » (Michel Déon). Nous avons la chance de disposer au plus sommet de l’État d’un maître incontesté es-improvisation avec notre Jupiteux national. Ayant oublié que gouverner, c’est prévoir, il persiste dans sa diplomatie du gouverner, c’est improviser au gré de son humeur et de l’air du temps. Peu lui chaut que ses improvisations fracassent l’action internationale de notre Douce France sur le mur de son incohérence et de son inconstance. Nous en avons un exemple récent avec son annonce d’envoyer troupes et quincailleries militaires en Arabie saoudite, plus précisément à Yanbu pour protéger cet important site pétrolier situé au bord de la mer Rouge contre les attaques incessantes des rebelles Houthistes armés jusqu’aux dents par nos amis les Mollahs iraniens1. En effet, Emmanuel Macron en fait l’annonce entre moultes élucubrations sur la crise des carburants et le pouvoir d’achat lors d’un entretien télévisé accordé à deux perroquets à carte de presse, Caroline Roux et Gilles Bouleau, le 24 septembre 2026. Il informe nos concitoyens de sa décision d’envoi de moyens militaires pour protéger ce site2. Circulez, il n’y a rien à voir ! La situation est grave et je pense pour vous3. Nous n’en serons pas plus hormis quelques commentaires off de la part des milieux autorisés. Que penser de cet oukaze jupitérien ? Si cette décision paraît justifiable dans l’absolu, elle est totalement injustifiable dans le relatif.
Une décision justifiable dans l’absolu
Qui, a priori, hormis quelques grincheux et autres persifleurs, pourrait s’opposer à cette décision de bon sens destinée à protéger le porte-monnaie de nos compatriotes dépendant de l’utilisation de leur véhicule fonctionnant à l’essence ou au diésel ?
Personne à l’évidence ne pourrait trouver à redire à pareille mesure frappée au coin du bon sens et de l’humanisme tant la situation est grave à l’intérieur de l’Hexagone. Faire baisser le prix des carburants n’a pas de prix. La Patrie en sera éternellement reconnaissante à notre clairvoyant, président de la République qui a toujours la main sur le cœur. Nul besoin, à ce stade, de se poser la question stupide de savoir si la France éternelle ne met pas le doigt dans un engrenage très dangereux comme le fait le Leader Maximo de LFI, Jean-Luc Mélenchon. La question ne se pose pas dans la mesure où Kim Jong Macron a pris les devants en nous assurant que cette expédition « sera uniquement avec des moyens défensifs ». Par ailleurs, nos amis saoudiens le valent bien, eux qui viennent de s’engager à construire trois immenses parcs d’attraction dans la région parisienne. La lutte contre le chômage en France le vaut bien. Ne pas répondre au souci de nos concitoyens inquiets serait suicidaire pour le chef de l’État toujours à l’écoute du peuple souverain et qui entend conclure son second mandat sous le signe de la responsabilité et de l’excellence. Tous marqueurs indéniables de son passage au 55 rue du Faubourg Saint-Honoré, sis dans le très chic huitième arrondissement de Paris, où il reçoit à grandes guides le ban et l’arrière ban de tout ce qui compte dans la planète du XXIe siècle alors que las caisses de l’État sont vides. Quel superbe coup de génie militaire de notre Mozart de la finance !4 Bravo l’artiste. En 2019, Emmanuel Macron était intervenu en Arabie saoudite avec l’envoi d’une cinquantaine de militaires français et d’un puissant radar de surveillance antiaérienne. Aujourd’hui, reconnaissons-le, la réplique est plus théâtrale. Il faut permettre à la clique du Prince MBS d’exporter son pétrole via la mer Rouge5, entre autres vers les consommateurs français gloutons. Qui plus est, Jupiter veut laver l’affront de Donald Trump au prince saoudien ! Ce dernier n’a pas obtenu l’aide américaine pour repousser les assauts meurtriers des Houthis du Yémen6. Qui plus est, l’homme à la mèche blonde aurait passé un accord secret avec ces derniers pour qu’ils ne s’en prennent pas aux navires de l’Oncle Sam7.
En un mot comme en cent, la décision d’Emmanuel Macron apparaît logique et humaine. Mais, à y regarder de plus près, la situation se présente de manière peu favorable, pour ne pas dire plus, à la France jupitérienne.
Une décision injustifiable dans le relatif
Par quelque bout qu’on la prenne, cette décision apparait injustifiable dans le relatif. Tentons de dresser la liste de ses incohérences, de ses contradictions même si elle ne prétend pas à l’exhaustivité !
Contradiction entre intérieur et extérieur qui conduit Emmanuel Macron à jouer les redresseurs de torts, les matamores en Arabie saoudite pour protéger ses citoyens des hordes houthistes alors qu’il montre parfaitement incapable de ramener l’ordre aux abords des lycées pris d’assaut par des hordes gauchistes aux ordres de la France insurrectionnelle (LFI)8 et de ses élus … pas toujours très courageux9. On empêche les lycéens de suivre les cours. On s’en prend physiquement aux enseignants, poursuivis tels de vulgaires gangsters dans les rues. On brûle, on casse le bien public10. On demande au contribuable de payer les pots cassés. Et Jupiter, avec l’appui de son transparent ministre de l’Intérieur, démontre l’ampleur de son impuissance et son incapacité à assurer la sécurité dans la pétaudière qui a pour nom France11. Bravo l’artiste aux casseroles encombrantes !12
Contradiction entre objectifs et moyens qui conduit Emmanuel Macron à se lancer dans une opération extérieure coûteuse financièrement – dont nul ne peut raisonnablement imaginer une durée approximative – alors que la bourse de l’État est vide et que nos partenaires européens estiment que la situation de la dette publique française est plus qu’inquiétante13. La France d’Emmanuel Macron est l’homme malade de l’Europe14. Avons-nous encore les moyens de nos ambitions planétaires ? Telle est la question qui fâche et que nos folliculaires n’osent pas poser par crainte d’une réaction épidermique négative de la bande à Manu. Nos compatriotes, à qui l’on annonce urbi et orbi, qu’ils devront se serrer la ceinture, doivent avoir une petite idée sur la question qui ne va pas nécessairement dans le sens souhaité par l’exécutif.
Contradiction entre offensif et défensif qui conduit Emmanuel Macron à insister sur le fait que notre engagement en Arabie saoudite « sera uniquement avec des moyens défensifs ». Que ferions-nous s’il venait à l’esprit de ces bons apôtres que sont ces valeureux Houthis de s’en prendre directement à nos militaires ? Resteraient-ils l’arme au pied et quel serait alors leur valeur ajoutée dissuasive ? Ou bien réagiraient-ils aussitôt et se transformeraient illico en co-belligérants, nous entrainant dans un conflit sans fin ? Nos grands esprits du château et, éventuellement du Quai des et dans les brumes, ont-ils exploré toutes ces hypothèses avec les conséquences qui s’imposent ? Rien n’est moins sûr dans cette atmosphère de fin de règne crépusculaire plus portée à l’agitation permanente, au coup de com’ permanent qu’à la réflexion permanente.
Contradiction entre attachement au multilatéralisme et action unilatérale qui conduit Emmanuel Macron à faire cavalier seul. Pourquoi alors que la question posée par les actions iraniennes dans le détroit d’Ormuz et de leurs affidés houthis dans le détroit de Bab el Mandeb est d’importance cruciale. Elle a trait à la violation du principe cardinal de droit international de la liberté de navigation. Pourquoi ne pas avoir saisi, dès le début de l’année, le Conseil de sécurité des Nations unies pour qu’il condamne ce coup de canif aux grands principes et impose des sanctions collectives à Téhéran en application du Chapitre VII de la Charte de l’ONU intitulé « Action en cas de menace contre la paix, de rupture de la paix et d’acte d’agression » ? Les choses auraient été plus claires et la France n’aurait pas à jouer le rôle de gendarme du monde.
Contradiction entre valeurs et intérêts qui conduit Emmanuel Macron à faire litière de nos principes avec un pays qui découpe ses opposants dans les locaux de son consulat général à Istanbul et dont nous redécouvrons, à l’occasion, les liens incestueux qu’il entretient avec le groupe terroriste, Al-Qaïda comme le rappelle une intéressante série du Monde, en quatre parties, intitulée « Sur la piste saoudienne des attentats du 11-septembre ». Mais, « C’est payé, balayé, oublié, je me fous du passé ! », pour reprendre la célèbre chanson d’Edith Piaf. Si nous comprenons bien, nos valeurs sacrées seraient à géométrie variable alors que nos dirigeants les présentent comme intangibles dans le temps et dans l’espace. Nous baignons dans le en même temps jupitérien dans ce qu’il a de plus détestable pour la crédibilité de la France éternelle.
Contradiction entre passé récent et présent très présent qui conduit Emmanuel Macron à oublier les conditions pitoyables dans lesquelles nos courageux militaires ont été éconduits tels des malotrus de nos anciennes colonies d’Afrique de l’Ouest en remerciement de leurs immenses services rendus à des régimes aussi incompétents que corrompus pour combattre les djihadistes. Jupiter n’a toujours pas intégré que, dans pareilles circonstances, nous sommes provisoirement accueillis en libérateurs (Cf. notre intervention au Mali) et promptement chassés tels des colonisateurs indécrottables. Qui peut nous assurer que ce grand démocrate qu’est le prince MBS ne réserve ce sort peu enviable un jour prochain aux impies et mécréants que nous sommes en terre d’islam ? Dans cet Orient compliqué, tout est possible, surtout le pire.
Comme nous l’avons mentionné ci-dessus, cette liste n’a rien d’exhaustif. Elle est simplement indicative mais démontre à l’infini la vacuité de la politique extérieure de Jupiter 1er, le président qui a effectué plus de trois cents déplacements à l’étranger depuis le début de son premier quinquennat. Pour la même période, le général de Gaulle en comptait une petite trentaine. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. De la différence entre quantité et qualité. De la différence entre un véritable homme d’État et un homme politique, authentique globe-trotter et amuseur public dont nous apprenons qu’il effectuera une visite dans quatre pays du Golfe (Koweït, EAU, Bahreïn et Qatar du 19 au 21 octobre 2026
Ce soir on improvise
« Yunba vaut bien une messe », pourrait-on dire en plagiant la célèbre formule du bon roi Henri IV ! Emmanuel Macron, adepte sans le savoir de Luigi Pirandello, n’en fait qu’à sa tête. Il n’écoute personne, Il est incapable de tirer les très intéressantes et instructives leçons de la visite du pape sur les scènes intérieure et internationale16. Comment peut-il diriger la diplomatie française en ne cessant de zigzaguer en fonction de ses intuitions, humeurs, émotions qui sont les plus mauvaises conseillères par les temps mauvais que nous connaissons de nos jours ? À la fin de l’envoi, il touche les dividendes de son inconstance en étant pris à contre-pied par le réel qui le rattrape toujours au galop. Outre qu’il est rattrapé par la patrouille, sa diplomatie théâtrale – comme ce fut le cas avec feu notre présence militaire en Afrique – tourne souvent au fiasco drame. Chez le chef de l’État, le hasard et la nécessité font rarement bien les choses17. Qu’on se le dise. Dans cet « automne de tous les dangers »18, le pire est toujours certain. L’arrogance à la française est rarement la bienvenue au temps de l’ère de désordre. Le coup de menton est une illusion politicienne de tribune, de bateleur de foires face aux promoteurs de pareil désordre. Toute cette agitation oublie de conjuguer harmonieusement la pensée et l’action pour le plus grand bien de notre action extérieure. Nous n’y sommes pas. Dans cet environnement liquide, formons le vœu pour nos vaillants militaires qui n’en peuvent mais que cette excursion militaire ne se transforme en un voir Yanbu et mourir !
Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
Notes
- Ahmed El Keiy, Quand Macron envoie des soldats français à Yanbu protéger le pétrole saoudien, www.marianne.net , 29 septembre 2026. ↩
- Éditorial, L’Arabie saoudite, le pétrole et la parole de la France, Le Monde, 27-28 septembre 2026, p. 31. ↩
- Éric Albert, En France, une crise du pouvoir d’achat historique, Le Monde, 1er octobre 2026, pp. 16-17. ↩
- Claude Angeli, Le coup militaire de Macron en Arabie saoudite, Le Canard enchaîné, 30 septembre 2026, p. 3. ↩
- Marie de Vergès, L’Arabie saoudite tente de protéger ses exportations de pétrole, Le Monde, 17 octobre 2026, p. 15. ↩
- A-S. M., USA-Riyad : double jeu, Le Canard enchaîné, 30 septembre 2026, p. 8. ↩
- Olivier d’Auzon, Bab el-Mandeb : quand les Houthis monnayent leur retenue, www.lediplomate.media , 1er octobre 2026. ↩
- Rodolphe Cart, Comment la France insoumise veut manipuler le blocus des lycées, www.bvoltaire.fr , 1er octobre 2026. ↩
- Gabrielle Cluzel, A. Léaument affolé dans un blocus lycéen : Frankenstein échappe à son créateur, www.bvoltaire.fr , 30 septembre 2026. ↩
- Arthur Carpentier/Rémi Ducasse/Sylvie Lecherbonnier/Éléa Pommiers/Richard Schittly/Florence Traullé, Le mouvement lycéen s’étend en France, Le Monde, 3 octobre 2026, p. 8. ↩
- Arthur Carpentier/Fabien Leboucq/Liselotte Mas, Laurent Nunez durcit le ton malgré une réponse policière critiquée, Le Monde, 3 octobre 2026, p. 9. ↩
- Gérard Davet/Fabrice Lhomme, Le macronisme, récit d’un désenchantement. Les années Macron (1/3), Le Monde, 2 octobre 2026, pp. 18-19. ↩
- Romaric Godin, Une présidentielle sous la menace des marchés financiers, www.mediapart.fr , 30 septembre 2026. ↩
- Éric Albert, La France en pleine tempête sur la dette, Le Monde, 3 octobre 2026, p. 16. ↩
- Titre de la comédie dramatique de Luigi Pirandello de 1929. ↩
- Solenn de Royer, Les leçons politiques de la visite du pape en France, Le Monde, 1er octobre 2026, p. 9. ↩
- Etienne Lombard, La gifle ! En plein dîner avec Philippe VI, E. Macron apprend le rejet d’un traité d’amitié franco-espagnol, www.bvoltaire.fr , 30 septembre 2026. ↩
- Isabelle Lasserre (propos recueillis par), Jean-Yves Le Drian : « C’est l’automne de tous les dangers », Le Figaro, 24 septembre 2026, p. 13. ↩
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