ANALYSE – Afrique : Pourquoi les BRICS sont-ils en train de gagner la bataille d’influence ?

Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0
Les BRICS et l’Afrique : le nouveau front de la guerre froide
L’Afrique est devenue le théâtre d’une confrontation silencieuse mais déterminante entre deux visions du monde. D’un côté, l’alliance des BRICS, emmenée par la Chine et la Russie, qui promet un ordre « multipolaire » libéré de l’hégémonie occidentale. De l’autre, les États-Unis et leurs alliés, qui tentent de préserver leur influence économique, sécuritaire et normative sur un continent riche en ressources et en voix à l’ONU.
Entre opportunités de diversification et risques de nouvelles dépendances, les États africains doivent naviguer avec prudence pour ne pas devenir les pions d’une guerre froide qui les dépasse.
Une Afrique au cœur de la rivalité des blocs
Depuis le sommet de Kazan (octobre 2024), les BRICS ont affiché leur ambition de devenir le porte-étendard du « Sud global » face au G7.
La Déclaration de Kazan insiste sur la souveraineté des États, la lutte contre les sanctions unilatérales et la promotion d’un développement autonome. Derrière ces principes se cache une réalité géopolitique : Moscou et Pékin utilisent les BRICS comme un levier pour contester l’ordre libéral dominé par Washington et ses alliés.
Dans Les BRICS vus de Moscou (Éditions de l’Inventaire, 2026), David Teurtrie montre comment le Kremlin conçoit le groupe comme un instrument de légitimation internationale.
Après son isolement relatif depuis 2022, la Russie voit dans les BRICS une coalition de grandes puissances émergentes capable de contrebalancer l’Occident. L’élargissement à l’Égypte et à l’Éthiopie, deux États africains stratégiques, n’est pas anodin : il ancre le groupe dans le continent et renforce son poids démographique et géopolitique.
Mais si la Russie apporte la rhétorique anti-occidentale et les partenariats sécuritaires, c’est la Chine qui fournit la masse économique et financière. Premier partenaire commercial de l’Afrique depuis 2009, Pékin a investi des centaines de milliards de dollars dans les infrastructures, les mines et l’énergie via les Nouvelles Routes de la soie.
La Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB) et la Nouvelle Banque de développement (NDB) des BRICS offrent des alternatives crédibles aux institutions de Bretton Woods, avec moins de conditionnalités politiques mais des taux d’endettement parfois préoccupants.
Pour Olivier d’Auzon (Afrique 3.0, Éditions Érick Bonnier, 2024), analyste des questions maritimes et géopolitiques, l’Afrique est désormais un « champ de bataille stratégique » entre l’entente sino-russe et l’Occident. Dans une tribune publiée par Le Diplomate en octobre 2024, il décrit une concurrence frontale sur les modèles de développement, les infrastructures, les minerais critiques et la sécurité.
Les BRICS proposent des partenariats sans conditionnalités politiques, un discours de « non-ingérence » et des investissements massifs. En réponse, les États-Unis et l’Europe mettent en avant la gouvernance, les droits humains et des initiatives « vertes » et numériques.
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Le triangle Moscou-Pékin-Prétoria : une dynamique africaine
L’Afrique du Sud, membre fondateur des BRICS, joue un rôle pivot dans cette dynamique. En tant que porte-parole africain du groupe, Pretoria défend l’idée d’une voix africaine unie au sein des BRICS, mais doit naviguer entre ses intérêts nationaux, ses liens historiques avec la Chine et ses relations complexes avec l’Occident.
Le sommet de Johannesburg (2023) a marqué un tournant avec l’invitation de six nouveaux membres, dont deux Africains, consolidant la présence du continent dans le groupe.
La Chine, de son côté, ne cache pas ses ambitions. Pour Pékin, les BRICS sont un moyen de légitimer son statut de puissance globale et de promouvoir un modèle de développement alternatif, fondé sur le respect de la souveraineté nationale et la coopération « gagnant-gagnant ».
Mais derrière ce discours se cache une stratégie économique agressive : contrôle des chaînes d’approvisionnement en minerais critiques (cobalt, lithium, terres rares), domination des infrastructures numériques (5G, câbles sous-marins, data centers) et expansion de l’influence culturelle via les Instituts Confucius.
La Russie, quant à elle, apporte une dimension sécuritaire et énergétique. Partenaires historiques depuis l’époque soviétique, Moscou et plusieurs États africains ont renoué des liens étroits dans les domaines de la défense, de l’extraction minière et du nucléaire civil. Les contrats gaziers, les ventes d’armes et les accords de formation militaire renforcent la présence russe sur le continent, souvent en coordination avec les initiatives chinoises.
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Émirats, Égypte, Éthiopie : les nouveaux pivots africains et arabes des BRICS
L’élargissement des BRICS en 2024 a introduit trois acteurs majeurs qui redéfinissent la géométrie du groupe en Afrique et au Moyen-Orient : les Émirats arabes unis, l’Égypte et l’Éthiopie. Chacun apporte une dynamique spécifique, entre ambitions régionales, intérêts économiques et stratégies de diversification.
Les Émirats arabes unis représentent le pont entre le Golfe et l’Afrique.
Membre des BRICS depuis janvier 2024, Abu Dhabi a consolidé sa position de hub financier, logistique et énergétique entre l’Asie, l’Afrique et l’Europe. Les investissements émiratis en Afrique (ports de Berbera au Somaliland, de Pwani au Kenya, terminals à Djibouti et en Égypte) s’inscrivent dans une stratégie de contrôle des routes maritimes critiques.
Les Émirats apportent aux BRICS une capacité d’investissement souverain massive (via Mubadala, ADQ, DP World) et une expertise dans la gestion des infrastructures portuaires et énergétiques.
Pour Moscou et Pékin, Abu Dhabi est un partenaire précieux : il offre un accès aux marchés africains tout en maintenant des relations équilibrées avec l’Occident.
L’Égypte, deuxième membre africain des BRICS après l’Afrique du Sud, est un pivot géostratégique incontournable. Avec plus de 110 millions d’habitants, le contrôle du canal de Suez et une position centrale au Moyen-Orient, Le Caire apporte au groupe une légitimité arabe et africaine.
L’Égypte est également un partenaire énergétique clé (gaz naturel, projets solaires, nucléaire civil) et un marché de consommation majeur. Pour la Chine, l’Égypte est un maillon essentiel des Nouvelles Routes de la soie, avec des projets d’industrialisation dans la zone économique du canal de Suez.
Pour la Russie, c’est un partenaire sécuritaire et nucléaire (construction de la centrale d’El Dabaa). L’adhésion égyptienne aux BRICS renforce la présence du groupe en Méditerranée orientale et en Afrique du Nord, tout en offrant au Caire une alternative aux conditionnalités occidentales.
L’Éthiopie, troisième membre africain des BRICS, incarne les ambitions du continent dans le groupe. Avec plus de 120 millions d’habitants et une croissance économique soutenue avant la guerre du Tigré, Addis-Abeba est le siège de l’Union africaine et un hub diplomatique continental.
L’Éthiopie apporte aux BRICS une voix africaine influente et un accès privilégié à la Corne de l’Afrique, région stratégique pour le contrôle de la mer Rouge et les routes commerciales vers l’Asie.
La Chine y a investi massivement (chemin de fer Djibouti-Addis, parcs industriels, télécommunications), tandis que la Russie y maintient des liens historiques (formation militaire, coopération technique). L’adhésion éthiopienne aux BRICS renforce la présence du groupe en Afrique de l’Est, mais pose aussi la question de la stabilité intérieure et de la capacité d’Addis-Abeba à peser sur l’agenda du groupe.
Ces trois nouveaux membres transforment les BRICS en une alliance plus diversifiée, intégrant des puissances régionales du Golfe, d’Afrique du Nord et d’Afrique de l’Est. Ils apportent des capitaux, des infrastructures et des positions géostratégiques qui renforcent la capacité du groupe à concurrencer l’Occident. Mais ils introduisent aussi des tensions potentielles : rivalités entre l’Égypte et l’Éthiopie sur le Nil, concurrence entre les Émirats et d’autres membres sur les investissements africains, et divergences sur les priorités régionales.
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La Turquie : un partenaire des BRICS en quête d’influence
Si la Turquie n’est pas membre des BRICS, elle entretient des relations étroites avec le groupe et joue un rôle croissant en Afrique, ce qui en fait un acteur indirect mais influent de la dynamique BRICS–Afrique.
Ankara et les BRICS : une adhésion en discussion
Depuis plusieurs années, la Turquie a exprimé son intérêt pour une adhésion aux BRICS, voyant dans le groupe une plateforme pour diversifier ses alliances et contester l’ordre occidental, notamment après ses tensions avec l’OTAN et l’Union européenne.
En 2023, Ankara a officialisé sa demande d’adhésion, suivant la même procédure que l’Iran, l’Algérie et d’autres pays. Bien que la Chine et la Russie accueillent favorablement cette candidature, certains membres, comme l’Inde et le Brésil, restent prudents, craignant une dilution de l’identité du groupe et des complications géopolitiques (relations d’Ankara avec l’OTAN, position sur l’Ukraine).
La Turquie en Afrique : une présence économique et sécuritaire croissante
La Turquie a considérablement renforcé sa présence en Afrique depuis les années 2010, avec plus de 40 ambassades ouvertes sur le continent, des investissements dans les infrastructures, la construction, l’aviation (Turkish Airlines dessert plus de 60 destinations africaines) et les médias (TRT Afrika). Ankara se positionne comme un partenaire « alternatif » à la Chine et à l’Occident, mettant en avant des projets de coopération « gagnant-gagnant », des formations militaires et une diplomatie religieuse via la présidence turque des Affaires religieuses (Diyanet).
Le Pacte de La Mecque : la Turquie comme architecte d’une nouvelle architecture de sécurité
En août 2026, la Turquie a co-signé avec l’Arabie saoudite et le Pakistan le « Pacte de La Mecque », un accord de défense mutuelle qualifié par certains observateurs d’« OTAN musulmane ».
Ankara a invité l’Égypte à rejoindre cet accord, et l’Iran a été contacté pour une éventuelle adhésion. Ce pacte, bien que distinct des BRICS, s’inscrit dans la même logique de recomposition des alliances régionales et de contestation de l’hégémonie occidentale. Pour la Turquie, il s’agit de consolider son statut de puissance régionale et de peser sur les dossiers africains (Libye, Soudan, Somalie, mer Rouge) en coordination avec des partenaires des BRICS comme l’Égypte, l’Éthiopie et, indirectement, la Chine et la Russie.
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Turquie–BRICS–Afrique : une triangulation stratégique
La position de la Turquie est singulière : membre de l’OTAN, candidate à l’UE, mais partenaire des BRICS et acteur majeur en Afrique. Cette triangulation lui permet de maximiser ses marges de manœuvre, en jouant sur les rivalités entre blocs pour obtenir des avantages économiques (contrats de construction, ventes de drones Bayraktar, coopérations énergétiques) et diplomatiques (médiation dans les conflits, soutien à des gouvernements africains).
Pour les BRICS, la Turquie représente un pont potentiel vers l’Europe et l’OTAN, mais aussi un concurrent en Afrique, notamment dans les domaines de la défense, des infrastructures et de l’influence religieuse.
2026 : accords structurants et reconfigurations régionales
L’année 2026 a été marquée par plusieurs accords stratégiques qui redéfinissent les alliances régionales et illustrent la complexité des jeux d’influence en Afrique et au Moyen-Orient.
Maroc-Émirats : un méga-accord de 14 milliards de dollars
En mai 2025, le Maroc et les Émirats arabes unis ont conclu un partenariat stratégique d’une valeur de 14 milliards de dollars, portant sur la production et le transport d’eau et d’énergie.
Ce méga-accord, signé entre Taqa Morocco, Nareva, le Fonds Mohammed VI pour l’investissement et l’ONEE, prévoit le développement de capacités de dessalement d’eau de mer, de production d’électricité bas carbone et d’infrastructures de transport. Ce projet s’inscrit dans le cadre de la déclaration conjointe signée en décembre 2023 entre le roi Mohammed VI et le président émirati Cheikh Mohammed ben Zayed, visant à créer un « partenariat novateur, renouvelé et enraciné ».
L’objectif est d’accompagner l’initiative royale pour l’espace afro-atlantique, notamment via le projet « Dakhla Gateway to Africa », qui positionne le Maroc comme un hub énergétique et logistique vers l’Afrique de l’Ouest.
Gazoduc Afrique Atlantique : le Maroc élargit son rôle
En juillet 2026, la CEDEAO a signé l’accord intergouvernemental du projet de gazoduc Afrique Atlantique (anciennement gazoduc Nigeria-Maroc), renforçant la stratégie énergétique marocaine et sa coopération avec les Émirats. Ce projet, qui vise à transporter le gaz nigérian vers l’Europe via le Maroc, consolide la position de Rabat comme acteur énergétique clé sur la façade atlantique africaine.
Accord États-Unis-Iran : répercussions régionales
En juin 2026, un mémorandum d’entente entre Washington et Téhéran a établi un cessez-le-feu amélioré et promis la réouverture du détroit d’Ormuz. Le Maroc a salué cet accord, le qualifiant d’« étape importante pour la stabilité régionale ». Les dirigeants des Émirats, du Qatar et de l’Égypte, invités au G7 à Evian, ont dû accepter ce deal malgré leurs réserves, faute d’option militaire crédible. Cet accord, bien que contesté par certaines monarchies du Golfe, a permis une désescalade temporaire et la réouverture des voies maritimes critiques.
Éthiopie-Chine : un partenariat stratégique renforcé
Bien que les détails précis d’un accord spécifique en 2026 ne soient pas encore publics, le partenariat stratégique entre l’Éthiopie et la Chine s’est consolidé autour des infrastructures (chemin de fer Djibouti-Addis, parcs industriels, télécommunications) et de la dette.
Addis-Abeba, confrontée à des défis de restructuration de sa dette extérieure (dont plus de 20% est détenue par des créanciers chinois), négocie avec Pékin des termes plus favorables en échange d’un accès accru aux ressources et d’un alignement diplomatique.
Ce partenariat illustre la dépendance croissante de l’Éthiopie vis-à-vis de la Chine, mais aussi la capacité d’Addis-Abeba à utiliser son statut de siège de l’Union africaine pour peser dans les négociations.
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Iran-Égypte : un rapprochement stratégique en août 2026
Dans un contexte de tensions régionales persistantes, l’Égypte et l’Iran ont esquissé un rapprochement diplomatique en août 2026, matérialisé par des pourparlers au Caire sur la sécurité régionale, la réouverture des canaux diplomatiques et la coordination sur les dossiers du Soudan, de la Libye et de la mer Rouge. Ce rapprochement, bien que prudent, marque une évolution notable dans les relations entre Le Caire et Téhéran, historiquement marquées par la méfiance et les divergences géopolitiques (soutien iranien à des groupes chiites, rivalité sunnite-chiite, concurrence en Afrique de l’Est).
Pour l’Égypte, membre des BRICS, ce dialogue offre une opportunité de diversifier ses alliances et de renforcer sa position de médiateur régional, notamment dans le contexte du protocole d’accord États-Unis-Iran de juin 2026 et des discussions sur la réouverture du détroit d’Ormuz.
Pour l’Iran, c’est une manière de briser son isolement diplomatique et de consolider ses liens avec un acteur clé du monde arabe et africain. Ce rapprochement s’inscrit également dans la logique plus large du « Pacte de La Mecque » (août 2026), un accord de défense mutuelle entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan, auquel l’Égypte a été invitée à rejoindre, et qui pourrait ouvrir la voie à une nouvelle architecture de sécurité au Moyen-Orient incluant, à terme, l’Iran.
Turquie-Égypte-Afrique : une dynamique triangulaire
La Turquie, en invitant l’Égypte à rejoindre le Pacte de La Mecque, cherche à créer une dynamique triangulaire Ankara-Le Caire-Afrique, qui pourrait influencer les équilibres régionaux. Pour l’Égypte, membre des BRICS, cette invitation est une opportunité de diversifier ses partenariats sécuritaires et de renforcer son rôle de médiateur dans les conflits africains (Soudan, Libye, Éthiopie). Pour la Turquie, c’est un moyen de consolider sa présence en Afrique du Nord et de peser sur les dossiers de la mer Rouge et du Sahel, en coordination avec des partenaires des BRICS. Cette dynamique illustre la complexité des recompositions en cours, où les alliances se font et se défont au gré des intérêts économiques, énergétiques et sécuritaires.
Ces accords montrent que les alliances régionales se recomposent autour d’intérêts économiques et énergétiques, souvent en dehors des cadres traditionnels. Les Émirats, le Maroc, l’Égypte, l’Éthiopie et la Turquie utilisent leur positionnement dans les BRICS et leurs partenariats bilatéraux pour maximiser leurs marges de manœuvre, tout en naviguant entre les influences chinoises, russes et occidentales.
Le pari moscovite et pékinois : une alternative crédible ?
Du point de vue russe et chinois, les BRICS doivent permettre de construire des alternatives financières et commerciales hors du dollar. Paiements en monnaies locales, nouvelles banques de développement, mécanismes de compensation : autant d’outils pour réduire la dépendance africaine au système occidental. Cette stratégie séduit plusieurs gouvernements africains lassés des conditionnalités du FMI et de la Banque mondiale.
Mais ce modèle comporte des risques. Les études sur les BRICS en Afrique montrent des impacts positifs sur le volume du commerce, mais aussi des asymétries croissantes. La concentration des exportations vers la Chine, l’endettement et les partenariats de sécurité opaques avec Moscou posent la question d’une nouvelle forme de dépendance. L’élargissement des BRICS à des États africains renforce la présence du groupe sur le continent, mais ne garantit pas que ces pays pèseront réellement sur l’agenda du club, dominé par les grandes stratégies sino-russes.
Le cas de la dette africaine envers la Chine est emblématique. Selon plusieurs rapports, plus de 20% de la dette extérieure du continent est détenue par des créanciers chinois. Certains pays, comme le Zambie ou l’Éthiopie, ont dû négocier des restructurations complexes, révélant les limites du modèle « gagnant-gagnant ».
De même, les partenariats sécuritaires avec la Russie, bien que séduisants pour des régimes en quête de légitimité, s’accompagnent souvent d’un soutien à des gouvernements autoritaires et d’une opacité préoccupante.
L’Afrique entre diversification et souveraineté
Face à cette rivalité, les États africains disposent d’atouts : un marché de 1,4 milliard d’habitants, des ressources naturelles critiques pour la transition énergétique, et une intégration régionale en progression avec la ZLECAf. Mais ils doivent éviter de s’enfermer dans une logique de blocs qui limiterait leurs marges de manœuvre.
La « non-ingérence » prônée par les BRICS peut sembler séduisante, mais elle s’accompagne souvent d’un soutien à des régimes autoritaires au nom de la « stabilité ». À l’inverse, les conditionnalités occidentales, bien que critiquées, visent à promouvoir la transparence et l’État de droit. Le défi pour l’Afrique est de construire des stratégies propres, capables de tirer parti des opportunités offertes par les deux camps sans aliéner sa souveraineté.
La Chine, en particulier, doit être observée avec lucidité. Si ses investissements ont permis de combler des déficits infrastructurels majeurs, ils ont aussi créé des dépendances technologiques et financières. Les projets de la Ceinture et de la Route, bien que bienvenus, s’accompagnent parfois de clauses opaques et de transferts de souveraineté (gestion portuaire, concessions minières, contrôle des données). L’Afrique doit négocier ces partenariats avec fermeté, en exigeant des transferts de technologie, des contenus locaux et des garanties de durabilité.
Les Émirats, l’Égypte, l’Éthiopie et la Turquie, en tant qu’acteurs clés des recompositions régionales, ont une responsabilité particulière. Ils doivent veiller à ce que les nouvelles alliances (BRICS, Pacte de La Mecque, accords bilatéraux) ne deviennent pas des instruments de domination extérieure, mais de véritables cadres de coopération Sud-Sud, respectueux des intérêts africains. Leur positionnement pourrait permettre à l’Afrique de peser davantage sur l’agenda régional et mondial, à condition qu’ils coordonnent leurs positions et défendent une vision africaine commune.
Vers une « Afrique 3.0 » dans un monde de blocs ?
Dans Afrique 3.0, Olivier d’Auzon met en lumière les défis économiques et politiques d’un continent qui doit naviguer entre la montée des blocs et la nécessité de construire des stratégies africaines propres.
La lecture croisée de Les BRICS vus de Moscou et des analyses récentes suggère que pour Moscou et Pékin, les BRICS sont un levier géopolitique pour repositionner la Russie et la Chine comme puissances globales. Pour l’Afrique, ils sont à la fois une opportunité de diversification et un risque de nouvelle dépendance.
Le sommet de Kazan a marqué un tournant : les BRICS ne sont plus un simple club économique, mais une plateforme de contestation de l’ordre occidental. L’Afrique, avec ses 54 États et ses ressources stratégiques, est au cœur de cette bataille. La question n’est pas de choisir entre les BRICS et l’Occident, mais de définir une voie africaine qui préserve la souveraineté, favorise l’industrialisation et garantit un développement durable.
Dans un monde de plus en plus structuré par la confrontation entre grands blocs, l’Afrique a une chance historique : celle de devenir un acteur à part entière, et non un simple terrain d’affrontement. Mais cette opportunité exige lucidité, cohérence et une volonté farouche de ne pas laisser les autres écrire son avenir. La Chine, la Russie, les Émirats, l’Égypte, le Maroc, l’Iran, la Turquie et l’Occident ont tous des intérêts en Afrique. À l’Afrique de définir les siens.
Sources
David Teurtrie, Les BRICS vus de Moscou, Éditions de l’Inventaire, 2026
Olivier d’Auzon, « Afrique : le nouveau front de la Guerre froide entre les BRICS et l’Occident », Le Diplomate, octobre 2024.
Olivier d’Auzon, Afrique 3.0,Editions Erick Bonnier, 2024
Padraig Carmody, The New Scramble for Africa: The Rise of the BRICS and the Contest for Resources, Polity Press, 2016.
Chris Alden et Daniel Large (dir.), New Powers in Africa: The Rise of the BRICS, African Affairs, 2019.
Yvan Guichaoua, Les BRICS et l’Afrique : ambitions et réalités d’un groupe d’influence, Éditions Karthala, 2018.
Robin Triffaux, Les BRICS et la réforme de l’ordre économique international : de l’avènement à l’élargissement des BRICS en Afrique, Mémoire de science politique, Université de Liège, 2023.
Agnès Adélaïde, Les BRICS+ et l’Afrique, Cetri, 2024. LCM Idanga, L’impact de la coopération des BRICS sur le commerce africain, Revue FREG, 2026.
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