DÉCRYPTAGE – Ankara marque des points en Libye, Rome en mesure le prix

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
L’accord maritime turco-libyen renforce la position de la Turquie en Méditerranée. Pour l’Italie, l’enjeu concerne le gaz, les investissements, la sécurité navale et la capacité de négocier avec une Libye toujours plus disputée.
L’étape décisive a été franchie sur la rive libyenne. Le Parlement installé dans l’est du pays a approuvé l’accord maritime avec la Turquie, revenant sur son opposition antérieure. Ankara obtient ainsi la reconnaissance d’une entente conclue en 2019 avec le gouvernement de Tripoli et rejetée jusque-là par ses adversaires libyens. La portée politique de cette décision dépasse celle de la ratification : la Turquie parvient à faire accepter un intérêt stratégique par une institution appartenant au camp qui l’avait combattue.
L’Union européenne a réagi en réaffirmant que l’accord porte atteinte aux droits souverains d’États tiers et contrevient au droit de la mer. La déclaration conjointe d’António Costa et d’Ursula von der Leyen confirme la solidarité avec la Grèce et Chypre. Mais, pour l’Italie, cette question exige davantage qu’un alignement diplomatique : elle concerne le poids que Rome pourra conserver en Méditerranée centrale.
Une ligne en mer modifie les rapports à terre
Le différend porte sur la délimitation des juridictions maritimes entre la Turquie et la Libye, qui entre en conflit avec les revendications grecques. Au cœur du problème demeure le rôle des îles dans la détermination des zones économiques exclusives et du plateau continental. La ratification libyenne ne résout pas cette opposition et ne peut effacer les droits des autres États.
Sur le plan politique, elle renforce toutefois Ankara. L’interprétation stratégique est que la Turquie cherche à rendre sa présence moins dépendante des fluctuations des alliances libyennes. Lorsqu’un accord surmonte l’hostilité initiale d’une partie du pays, un simple changement de gouvernement suffit plus difficilement à le remettre en cause.
Pour Rome, le risque est une réduction progressive de sa capacité de négociation. Des relations économiques profondes peuvent coexister avec une influence politique croissante d’autres acteurs. Être un client important et un investisseur historique ne garantit pas, à lui seul, un rôle décisif dans les choix stratégiques du partenaire.
Le gaz italien dépend de la stabilité libyenne
Le premier intérêt concret concerne l’énergie. Le gazoduc reliant la Libye à la Sicile transporte vers l’Italie le gaz des gisements de Wafa et de Bahr Essalam. Cette infrastructure fait du partenariat énergétique une relation physique, fondée sur des installations et des liaisons difficilement remplaçables à court terme.
À cet ensemble s’ajoute l’accord annoncé en janvier 2023 entre Eni et la compagnie pétrolière nationale libyenne pour développer deux structures de production gazière, moyennant un investissement global alors estimé à huit milliards de dollars. L’objectif déclaré comprenait l’approvisionnement du marché libyen et les exportations vers l’Europe.
La ratification de l’entente avec Ankara ne démontre aucune menace immédiate contre ces installations et ne modifie pas automatiquement les contrats d’Eni. L’effet possible est indirect : un acteur extérieur qui renforce ses relations avec plusieurs centres de pouvoir libyens peut acquérir une plus grande capacité d’influencer les décisions futures.
L’enjeu italien consiste donc à protéger la continuité des activités ainsi que les conditions politiques nécessaires à de nouveaux investissements. Une concession perd de sa valeur lorsque les autorisations, la sécurité et les rapports entre autorités deviennent imprévisibles.
Les entreprises paient aussi l’incertitude
La dimension économique comprend les chantiers, la maintenance, les services techniques et les infrastructures. Un investissement énergétique mobilise toute une chaîne de fournisseurs : les retards ou les réductions de programmes peuvent se répercuter sur les entreprises qui apportent équipements et compétences.
Dans un scénario de coopération, une convergence accrue entre acteurs libyens pourrait stabiliser les accords et favoriser des projets réunissant plusieurs partenaires. Dans un scénario concurrentiel, les contrats et les autorisations pourraient devenir des instruments de marchandage politique. Si la confrontation maritime l’emportait, les coûts d’assurance, de protection et de financement augmenteraient également.
Il s’agit de scénarios, non de conséquences déjà établies. Ils montrent néanmoins pourquoi l’intérêt italien doit se mesurer à la prévisibilité des conditions d’exploitation, autant qu’à la valeur des contrats signés.
Navires et infrastructures : la sécurité a un coût
Sur le plan militaire, le risque le plus plausible concerne des incidents et des pressions limitées : reconnaissances contestées, navires de recherche escortés par des bâtiments militaires, exercices dans les zones revendiquées. Un différend peut entraver un projet sans déboucher sur une guerre.
Pour l’Italie, qui souhaite valoriser sa position entre l’Afrique du Nord et l’Europe, la sécurité des infrastructures sous-marines devient une composante de la politique économique. Surveiller les installations et les liaisons exige des moyens, du renseignement et une coopération diplomatique.
La mission européenne Irini, dont le quartier général se trouve à Rome, utilise des moyens navals, aériens et satellitaires pour vérifier le respect de l’embargo sur les armes à destination de la Libye. Son mandat reste distinct du règlement des différends maritimes : elle ne peut remplacer un accord politique sur les frontières.
Rome entre Ankara, Athènes et les interlocuteurs libyens
L’Italie doit conjuguer solidarité européenne et dialogue avec la Turquie. La directive du ministère italien des Affaires étrangères pour 2026 relie elle-même la posture en Méditerranée orientale aux intérêts des entreprises italiennes et préconise le renforcement du dialogue avec Ankara.
Cette approche peut fonctionner si Rome définit des objectifs vérifiables : protection des activités existantes, prévisibilité des autorisations, prévention des incidents et respect des droits des États tiers. Le dialogue gagne en force lorsque les interlocuteurs connaissent les intérêts que l’Italie entend défendre.
La coopération migratoire entre également dans cette équation. La collaboration avec les autorités libyennes demeure une priorité italienne ; si elle absorbe une grande partie des négociations, elle peut toutefois réduire la place consacrée à l’énergie, aux investissements et à la sécurité. C’est un risque politique à prendre en compte, sans attribuer automatiquement à Ankara le contrôle des départs.
La ratification ne consacre pas une défaite italienne. Elle indique que la Turquie sait transformer des relations conflictuelles en résultats diplomatiques. Rome dispose d’investissements, d’infrastructures et de contacts à valoriser. Elle devra les mobiliser pour obtenir des engagements concrets, car, en Méditerranée, la profondeur d’une relation se mesure aussi à la capacité d’influencer les décisions du lendemain.
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