PORTRAIT – Chantal Delsol : Le crépuscule de l’universel et le retour des civilisations

Par la Rédaction du Diplomate
Et si la grande rupture géopolitique de notre époque n’était pas seulement le retour de la guerre, mais la fin d’une illusion occidentale ? Depuis plusieurs décennies, Chantal Delsol explore ce moment où l’Europe découvre que ses valeurs ne sont ni éternelles ni spontanément universelles. Philosophe du politique, membre de l’Institut, elle observe le recul de la chrétienté, la crise de l’universalisme, la poussée des particularismes et la révolte des peuples contre des élites qui ont parfois confondu ouverture et déracinement. Son œuvre prend aujourd’hui une résonance singulière : guerre en Ukraine, affirmation chinoise, retour des puissances, tensions migratoires, poussée des partis populistes, crise de l’Union européenne et fragmentation de l’Occident semblent confirmer que l’Histoire n’a jamais accepté de disparaître. Chez Delsol, pourtant, il n’y a ni nostalgie facile ni culte de l’homme fort. Il y a une question plus profonde : comment une civilisation peut-elle demeurer elle-même lorsqu’elle ne croit plus tout à fait à ce qui l’a fondée ?
Penser contre l’illusion de la table rase
Chantal Delsol appartient à cette famille de penseurs français pour lesquels la politique commence par une anthropologie : avant d’imaginer la société idéale, il faut regarder l’homme tel qu’il est. Né dans une histoire qu’il n’a pas choisie, inscrit dans une famille, une langue, un territoire et des héritages, l’individu n’est jamais cette créature entièrement disponible que rêvent les utopies. Cette conviction irrigue une œuvre située au croisement de la philosophie politique, de l’histoire des idées et de l’interrogation sur l’Europe.
Sa réflexion sur la subsidiarité est emblématique. Dans L’État subsidiaire, elle remonte aux racines d’une idée qui refuse aussi bien l’individualisme absolu que l’État absorbant : ce qui peut être décidé et accompli au plus près des communautés ne doit pas être systématiquement capté par le centre. Derrière une notion devenue familière dans le vocabulaire européen se cache une conception du pouvoir : la société n’est pas une matière informe administrée d’en haut, mais un tissu de familles, de communes, d’associations, de provinces, de nations et de fidélités.
Cette méfiance envers la centralisation rejoint directement les tensions politiques contemporaines. Une partie de la crise européenne vient de la distance ressentie entre les institutions et les peuples. Les débats sur Bruxelles, la souveraineté, l’immigration ou les normes ne sont pas seulement techniques. Ils posent une question de légitimité : jusqu’où peut-on gouverner un espace politique en demandant aux nations de considérer comme secondaires leurs histoires, leurs frontières et leurs préférences collectives ?
Dans La Haine du monde, Delsol s’en prend plus largement au désir moderne de refaire la réalité lorsqu’elle résiste à nos projets. Le XXe siècle a montré jusqu’où pouvait conduire la volonté de fabriquer un homme nouveau. Sa critique ne consiste pas à refuser tout progrès. Elle vise la tentation de traiter l’héritage, les limites et les appartenances comme autant d’obstacles à abolir. Le réalisme politique commence alors par une forme d’humilité : le monde précède nos théories.
La récente mobilisation des lycéens français lui offre d’ailleurs une illustration saisissante. Dans une tribune publiée par Le Figaro le 7 octobre 2026, intitulée « Les lycéens sont les victimes du mensonge égalitaire de l’école », Chantal Delsol établit un parallèle particulièrement sévère entre la jeunesse contestataire de Mai 68 et celle d’aujourd’hui. Les premiers, rappelle-t-elle, pouvaient se laisser séduire par les chimères maoïstes ou trotskystes, mais ils avaient reçu de l’école républicaine une véritable formation intellectuelle, une culture et les instruments nécessaires pour exercer leur jugement. Les seconds seraient, selon elle, victimes d’un mensonge autrement plus profond : celui d’un égalitarisme scolaire qui, sous prétexte de démocratiser la réussite, aurait progressivement sacrifié l’exigence, l’effort et la transmission des savoirs, dès l’enseignement primaire. En contestant notamment l’héritage intellectuel de Pierre Bourdieu, la philosophe dénonce une école qui promet à chacun la réussite tout en privant trop souvent les élèves des moyens de l’atteindre. Le paradoxe est cruel : une institution prétendant émanciper la jeunesse contribuerait ainsi à la désarmer intellectuellement, la rendant plus vulnérable aux séductions idéologiques et aux récupérations politiques. Derrière la colère lycéenne, Delsol distingue donc une faillite plus ancienne, celle d’une société qui a fini par confondre égalité des chances et renoncement à l’excellence.
Le crépuscule de l’universel : quand l’Occident cesse d’être le monde
Le livre le plus directement géopolitique de Chantal Delsol est sans doute Le Crépuscule de l’universel. Son point de départ est celui d’une immense désillusion. Après 1945, et plus encore après 1989, l’Occident a cru que la démocratie libérale, l’individualisme, les droits de l’homme et le cosmopolitisme constituaient moins une civilisation particulière que l’horizon naturel de l’humanité. La chute du communisme semblait annoncer la victoire définitive d’un modèle.
Le XXIe siècle a brutalement dissipé cette certitude. La Chine est devenue une puissance mondiale sans se convertir au libéralisme politique occidental. La Russie a reconstruit son discours de puissance autour de l’État, de la souveraineté, de l’histoire et d’une identité civilisationnelle revendiquée. Une partie du monde musulman continue d’articuler politique, religion et communauté selon des catégories étrangères à la sécularisation européenne. L’Inde elle-même affirme de plus en plus une identité nationale et civilisationnelle qui ne se laisse pas réduire aux catégories occidentales.
Le déplacement est considérable. Il ne signifie pas que les droits de l’homme seraient faux ou inutiles. Il signifie que leur prétention à s’imposer sans conflit à toutes les sociétés rencontre des civilisations qui possèdent leurs propres mémoires, hiérarchies de valeurs et conceptions de l’ordre. Le monde redevient pluriel. Et ce pluralisme n’est pas seulement culturel : il devient stratégique à mesure que la puissance économique et militaire se déplace vers l’Asie et que les États du Sud global disposent d’une marge de manœuvre accrue.
La guerre en Ukraine illustre cruellement cette nouvelle époque. Pour les Européens, elle pose la question de l’agression, de la souveraineté et du droit des peuples à choisir leur destin. Pour Moscou, elle est intégrée à un récit de sécurité, de profondeur stratégique, d’histoire impériale et de confrontation avec l’Occident. Dans une grande partie du reste du monde, enfin, le conflit est souvent regardé à travers d’autres intérêts : prix de l’énergie, céréales, relations avec la Russie, méfiance envers l’Occident ou volonté de ne pas s’aligner. Une même guerre produit plusieurs lectures parce qu’il n’existe plus un seul centre incontesté du récit mondial.
C’est là que Delsol rejoint, par un autre chemin, le réalisme géopolitique. Les États ne se meuvent pas dans un univers abstrait de principes. Ils sont porteurs d’histoires et de représentations. La puissance chinoise ne se comprend pas sans la mémoire de l’humiliation et du retour au centre ; la Russie sans la profondeur territoriale et la perte de l’empire ; l’Europe sans le traumatisme des guerres mondiales ; les États-Unis sans leur universalisme national et leur géographie continentale protégée. Les civilisations ne remplacent pas les intérêts : elles leur donnent un langage.
Populismes, chrétienté et Europe : la bataille politique pour l’appartenance
Le second grand axe de la pensée de Chantal Delsol touche au bouleversement intérieur de l’Occident. Dans La Fin de la Chrétienté, elle distingue la foi chrétienne de la civilisation chrétienne qui a structuré l’Europe pendant des siècles. Selon elle, ce monde normatif s’achève. La morale, les mœurs, le rapport à la famille, à l’autorité, au sacré et à la nature ont profondément changé. Ce basculement n’est pas un simple épisode électoral : c’est une mutation de civilisation.
Cette lecture permet de comprendre pourquoi les affrontements politiques contemporains prennent une intensité presque religieuse. Les débats sur l’identité, l’immigration, la famille, le genre, l’écologie ou les frontières ne portent pas seulement sur des politiques publiques. Ils opposent des visions de l’homme et du monde. Delsol parle d’une inversion normative : ce qui constituait autrefois l’évidence morale peut devenir suspect, tandis que des comportements naguère marginaux accèdent à la légitimité sociale. Une civilisation change lorsque ses évidences changent.
C’est dans ce contexte qu’il faut lire le phénomène populiste. Le mot sert trop souvent d’anathème. Il rassemble pourtant des réalités différentes : protestation contre la dépossession politique, demande de frontières, inquiétude culturelle, refus d’une technocratie éloignée, mais aussi parfois simplification, personnalisation excessive du pouvoir et tentation illibérale. Delsol ne réduit pas ce phénomène à une pathologie. Elle y voit aussi la réaction de sociétés qui veulent continuer à décider de leur manière de vivre.
L’Europe est au centre de cette contradiction. Elle doit devenir assez puissante pour exister entre les États-Unis, la Chine et la Russie, mais elle ne peut acquérir cette puissance en niant les nations dont elle dépend. L’intégration européenne se heurte donc à une question que la seule ingénierie institutionnelle ne résoudra pas : existe-t-il un peuple européen suffisamment conscient de lui-même pour consentir aux sacrifices qu’exige une puissance politique ? Une monnaie et un marché créent des interdépendances ; ils ne fabriquent pas automatiquement une communauté de destin.
Les débats actuels sur le réarmement européen rendent cette question très concrète. Défendre un territoire suppose des budgets, une industrie, des soldats, une stratégie et, au bout de la chaîne, des citoyens prêts à considérer que ce territoire mérite d’être défendu. La géopolitique retrouve ici la civilisation. On ne construit pas une puissance uniquement avec des règlements ou des capacités militaires. Il faut encore savoir ce que l’on protège.
Cette interrogation traverse également la crise migratoire. Un État libéral reconnaît des droits à la personne ; une nation politique possède en même temps des frontières et une continuité historique. La difficulté commence lorsque ces deux exigences sont présentées comme incompatibles. Une politique qui ne voit que l’humanité abstraite risque d’ignorer les capacités d’intégration et les attachements collectifs ; une politique qui ne voit que l’identité risque de transformer l’étranger en ennemi. Entre les deux se trouve le difficile exercice du politique : conserver une maison sans prétendre que ceux qui vivent au-dehors n’ont aucune dignité.
Une civilisation ne se défend qu’en sachant ce qu’elle est
Chantal Delsol dérange parce qu’elle pose des questions que notre époque préfère souvent transformer immédiatement en affrontements moraux. Qu’est-ce qu’un peuple ? Jusqu’où l’universel peut-il s’imposer sans devenir impérial ? Une société peut-elle vivre durablement sans héritage commun ? L’Europe peut-elle être une puissance si elle hésite sur sa propre identité ? Et que devient l’Occident lorsque les autres civilisations cessent de vouloir lui ressembler ?
Ces questions ont désormais quitté les amphithéâtres. Elles traversent les urnes européennes, les frontières orientales de l’Union, les rapports avec Washington, Moscou et Pékin, les crises migratoires et les débats sur le réarmement. Elles expliquent aussi une part de la fracture entre les élites métropolitaines et les sociétés périphériques, entre ceux qui voient la mondialisation comme une émancipation et ceux qui la vivent comme une perte de maîtrise.
Le mérite de Delsol est de refuser deux consolations. La première serait le progressisme automatique : l’idée que l’histoire conduirait nécessairement l’humanité vers le modèle occidental contemporain. La seconde serait la nostalgie : croire qu’il suffirait de restaurer un monde ancien pour résoudre les crises présentes. L’histoire ne revient jamais exactement en arrière. Elle transforme les héritages et oblige les civilisations à inventer de nouvelles formes de continuité.
Le monde multipolaire qui se dessine est moins confortable que celui rêvé après 1989. Les puissances y parlent à nouveau le langage des frontières, de l’industrie, de la démographie, de l’énergie, de l’identité et de la force. Mais derrière les chars, les droits de douane et les alliances militaires demeure une question plus ancienne : pour quoi sommes-nous prêts à durer ?
C’est peut-être ici que la pensée de Chantal Delsol rencontre le plus profondément la géopolitique. Une puissance peut acheter des armes ; elle ne peut pas acheter une civilisation. Elle peut administrer un territoire ; elle ne peut pas décréter l’attachement. Et lorsqu’une société ne sait plus très bien ce qu’elle veut transmettre, ses adversaires n’ont parfois même pas besoin de la vaincre : il leur suffit d’attendre.
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