DÉCRYPTAGE – Défense européenne : Les milliards avancent, les armées restent sur place

DÉCRYPTAGE – Défense européenne : Les milliards avancent, les armées restent sur place

lediplomate.media — imprimé le 29/09/2026
Réalisation Le Lab Le Diplo
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)

Le rapport qui démonte la rhétorique de la « préparation à l’horizon 2030 »

L’Europe augmente ses dépenses militaires, multiplie les programmes et proclame son intention de pouvoir se défendre contre la Russie d’ici à 2030. Mais lorsqu’on passe des milliards annoncés aux forces réellement disponibles, le tableau change radicalement.

Le premier Rapport annuel sur la préparation de la défense, élaboré par l’Agence européenne de défense, reconnaît que les plans nationaux actuels ne permettront pas de combler les lacunes les plus graves : défense aérienne et antimissile, combat terrestre, forces navales, réserves de munitions et aéronefs sans pilote.

Le résumé transmis aux dirigeants européens contient une phrase plus révélatrice que bien des déclarations solennelles : les résultats obtenus jusqu’à présent sont « sans précédent », mais ils ne suffisent toujours pas à produire des forces véritablement déployables, capables de soutenir un conflit prolongé et d’opérer ensemble.

Le problème n’est donc pas seulement de savoir combien l’Europe dépense. Il faut comprendre comment elle dépense, ce qu’elle achète et, surtout, quelle autorité politique serait chargée d’employer les instruments militaires ainsi constitués.

Une puissance comptable, mais pas encore militaire

En 2025, les vingt-sept États de l’Union européenne ont consacré 418 milliards d’euros à la défense, soit une augmentation de 20 % par rapport à 2024. Pour 2026, les dépenses devraient atteindre 454 milliards. Les achats d’équipements se sont élevés à 115 milliards, mais seulement 24 % de ces acquisitions ont été réalisés dans le cadre de programmes de coopération.

Entre 2020 et 2025, les dépenses militaires européennes ont progressé d’environ 79 %. Ces chiffres sont considérables, mais l’addition de vingt-sept budgets nationaux ne produit pas automatiquement une défense commune. L’Europe dépense comme une grande puissance, mais achète comme un archipel d’États jaloux de leurs industries, de leurs doctrines et de leurs chaînes de commandement.

Chaque gouvernement cherche à protéger ses entreprises nationales, à commander des versions différentes d’un même système et à conserver ses propres procédures. Il en résulte une multiplication des matériels, des calibres, des pièces de rechange, des systèmes de communication et des méthodes de maintenance.

En temps de paix, cette fragmentation produit de l’inefficacité et des coûts supplémentaires. Dans une guerre de haute intensité, elle pourrait paralyser la logistique.

La « défense européenne » demeure donc une expression davantage politique que militaire. Il existe des armées française, polonaise, italienne ou allemande, mais il n’existe pas de commandement européen disposant d’une autorité permanente, d’une planification unifiée, de forces directement affectées et d’une responsabilité politique clairement définie.

Les véritables lacunes opérationnelles

La défense aérienne exige un réseau organisé sur plusieurs niveaux, associant radars, satellites, intercepteurs, systèmes de lutte contre les aéronefs sans pilote et centres de commandement reliés entre eux. Il ne suffit pas d’acheter des batteries antimissiles : il faut disposer de munitions en quantité suffisante, de personnels entraînés et d’une structure capable d’identifier et de répartir en quelques secondes des milliers de cibles potentielles.

Dans le combat terrestre, la principale faiblesse n’est pas nécessairement le nombre théorique de soldats, mais la capacité à déployer des brigades complètes. Une unité privée d’artillerie, de génie, de défense antiaérienne, de maintenance, de carburant, de soutien médical et de moyens de transport n’est pas une force combattante, mais une donnée statistique.

Dans le domaine naval, l’Europe manque de moyens pour la lutte contre les sous-marins et les mines, d’unités d’escorte, de capacités de transport maritime et d’instruments adaptés à la protection des câbles sous-marins, des ports et des infrastructures énergétiques.

Les réserves de munitions ont longtemps été dimensionnées pour des interventions limitées et non pour les consommations gigantesques d’une guerre prolongée. Produire quelques milliers d’obus supplémentaires ne suffit pas lorsque les besoins d’un conflit de haute intensité se comptent en millions.

La guerre en Ukraine a également démontré que les aéronefs sans pilote, la guerre électronique et la production industrielle doivent être considérés comme les éléments d’un même ensemble. Un appareil technologiquement perfectionné qui ne peut être produit en grande série, adapté rapidement ou remplacé à faible coût risque de devenir militairement secondaire.

La dépendance envers les États-Unis

La question la plus délicate reste la dépendance européenne envers les États-Unis. L’Europe continue de s’appuyer sur Washington pour le renseignement satellitaire, la reconnaissance, le transport stratégique, le ravitaillement en vol, le commandement intégré et certains systèmes de défense antimissile.

Acheter des armements américains permet de répondre rapidement aux besoins les plus urgents, mais transfère vers les États-Unis des capitaux, des compétences industrielles et une part supplémentaire de souveraineté technologique.

Acheter européen permettrait de renforcer l’autonomie industrielle, mais exigerait davantage de temps et supposerait de surmonter les rivalités entre les gouvernements et les industriels. L’Europe se trouve ainsi confrontée au conflit classique entre urgence militaire et souveraineté future.

L’Organisation du traité de l’Atlantique Nord demeure la structure chargée de la défense territoriale de l’Europe. L’Union européenne peut financer les industries, faciliter les acquisitions communes et améliorer la mobilité des forces, mais elle ne peut remplacer l’Alliance atlantique sans se doter d’un commandement opérationnel, d’une politique étrangère commune et d’une capacité crédible de décision en temps de guerre.

Huit cents milliards ne constituent pas une stratégie

Le programme européen prévoit de mobiliser jusqu’à 800 milliards d’euros, dont 150 milliards sous la forme de prêts destinés notamment aux acquisitions communes. Mais il ne s’agit pas d’un immense budget militaire fédéral. Une grande partie de ces ressources devra être trouvée par les États, éventuellement au prix d’un nouvel endettement.

La croissance des dépenses militaires peut soutenir les chantiers navals, l’industrie électronique, la métallurgie, la recherche et l’emploi spécialisé. Elle risque néanmoins de détourner des ressources de la santé, de l’enseignement, des infrastructures et de l’énergie, en particulier dans les pays déjà lourdement endettés.

Surtout, l’argent ne fait pas disparaître immédiatement les goulets d’étranglement industriels. Il faut des explosifs, des composants électroniques, des matières premières, des ouvriers spécialisés, des ingénieurs, des installations industrielles et des commandes garanties sur plusieurs années.

Le danger est que le réarmement se transforme en une politique industrielle désordonnée, marquée par la duplication des programmes et l’augmentation des coûts, ou en un gigantesque transfert de la demande européenne vers l’industrie américaine.

La Russie et l’alibi de 2030

Se préparer à un conflit ne signifie pas le considérer comme inévitable. La Russie représente une menace militaire concrète pour le flanc oriental, mais la date de 2030 ne résulte pas d’une certitude scientifique. Elle constitue un scénario de planification fondé sur la possible reconstitution des forces russes et sur une éventuelle réduction de l’engagement militaire américain en Europe.

Utiliser Moscou pour justifier n’importe quelle dépense relèverait de la propagande. Ignorer les lacunes militaires européennes serait irresponsable. Une politique sérieuse devrait associer la dissuasion à la diplomatie et empêcher que la préparation à la guerre ne devienne une prophétie autoréalisatrice.

Le véritable changement ne consiste pas à ajouter de nouveaux milliards, mais à réduire le nombre de programmes concurrents, à sélectionner quelques systèmes communs, à garantir des réserves pour plusieurs années, à intégrer les structures de commandement et à déterminer clairement qui aurait le pouvoir de décider de l’emploi de la force.

Tant que ces questions resteront sans réponse, la défense européenne continuera d’exister dans les communiqués, les fonds financiers et les conférences. Beaucoup moins sur les champs de bataille.

https://www.reuters.com/business/aerospace-defense/eu-needs-decisive-change-scale-pace-defence-investment-report-says-2026-09-24/

https://eda.europa.eu/news-and-events/news/2026/07/16/eu-defence-spending—418-billion-in-2025–projected-to–454-billion-in-2026

https://www.eca.europa.eu/en/publications/RV-2026-01

https://commission.europa.eu/topics/defence/future-european-defence_en


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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
Ouvrages en italien
 
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Ouvrages en français
https://www.va-editions.fr/giuseppe-gagliano-c102x4254171
 
Liens utiles
 
Biographie sur le site du Cestudec
http://www.cestudec.com/biografia.asp
 
Intelligence Geopolitica
https://intelligencegeopolitica.it/
 
Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis
https://centrostudistrategicicarlodecristoforis.wordpress.com/?_gl=1*1nwazl2*_gcl_au*MTY0MDE3Njc2LjE3Mjg3NDI3NTM

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