Entretien Spécial avec Alain Rodier – Dans l’intimité du renseignement : Itinéraire d’un couple au cœur des bouleversements de la fin du XXe siècle

Entretien Spécial avec Alain Rodier – Dans l’intimité du renseignement : Itinéraire d’un couple au cœur des bouleversements de la fin du XXe siècle

lediplomate.media — imprimé le 16/09/2026
Entretien Spécial avec Alain Rodier – Dans l’intimité du renseignement : Itinéraire d’un couple au cœur des bouleversements de la fin du XXe siècle

Le renseignement est volontiers raconté à travers ses opérations, ses secrets et ses légendes. Beaucoup plus rarement à travers celles et ceux qui l’ont vécu au quotidien, et moins encore à travers l’histoire d’un couple ayant partagé, chacun à sa manière ce même métier.

Ancien officier supérieur au sein des services de renseignement extérieurs, Alain Rodier a connu de l’intérieur une période de profondes mutations : fin de la Guerre froide, effondrement de l’URSS, indépendance des anciennes républiques soviétiques, première guerre du Golfe et recomposition des équilibres stratégiques des années 1990.

Son épouse, récemment disparue, avait, elle aussi, consacré vingt années de sa vie à cette Administration. Cet entretien se veut également un hommage à sa mémoire et à cette trajectoire singulière qu’ils ont partagée. Sans rechercher le scoop ni la révélation sensible, Le Diplomate souhaitait revenir avec Alain Rodier sur la réalité humaine du métier, la vie d’un « couple du renseignement », les transformations d’un monde que les services tentaient alors de comprendre et d’anticiper, mais aussi sur le souvenir d’une épouse et d’une carrière vécue dans la discrétion.

Depuis 2001, Alain Rodier poursuit son travail d’analyse, notamment sur le terrorisme, la criminalité organisée et les crises géopolitiques, comme chercheur indépendant.

Il est un auteur et analyste régulier pour Le Diplomate.

Propos recueillis par La Rédaction

Le Diplomate : Avec votre épouse, vous avez tous deux appartenu pendant vingt ans à cet univers professionnel si particulier qu’est le renseignement. Avec le recul, et au moment où vous évoquez aujourd’hui sa mémoire, comment le renseignement est-il entré dans votre vie de couple ? Qu’est-ce que le fait d’avoir partagé ce même métier a changé dans votre manière de vivre ensemble, de vous comprendre et de traverser le quotidien ?

Alain Rodier : Le parcours a été assez simple. Juliane (prénom d’emprunt) avait déjà le goût « militaire » enseigné par son père, ancien sous-officier, maître d’armes au Bataillon de Joinville puis engagé lors de la Seconde Guerre mondiale, d’abord dans l’armée de Terre (3 citations) puis dans la résistance où il a dirigé un maquis dans les Basses-Alpes (une citation et Légion d’Honneur).

Elle suivait des études à Rennes où je l’avais rencontrée et nous nous sommes mariés à ma sortie de l’ESM de Saint-Cyr.

Elle m’a suivi dans de garnison en garnison face à l’« adversaire soviétique » qui n’a jamais déclenché la « guerre de haute intensité » que l’on craignait. Il se livrait déjà à une « guerre hybride » qui était alors beaucoup plus mortelle – hors Ukraine – que celle d’aujourd’hui. Pour ce faire, il utilisait les conflits par procuration et les mouvements terroristes comme Action directe, la Bande à Baader ou autres Brigades Rouges, etc.)

Nous avions eu un petit avant-goût de l’« espionnage » (mot que les professionnels rejettent préférant « renseignement ») lors d’un séjour de plus de deux ans à Berlin à la fin des années 1970. C’était l’époque du rideau de fer, de Checkpoint Charlie, de Spandau…

Ayant intégré la DGSE en 1982, j’ai découvert que Julianne pouvait concourir pour y postuler comme fonctionnaire civile. C’est ce qu’elle fit en 1984.

Notre manière de vivre n’a pas été bouleversée dans la mesure où nous baignions toujours dans la même ambiance de Guerre froide – face au Pacte de Varsovie – que nous avions connue lorsque je servais dans l’armée de Terre et qu’elle se tenait parfaitement informée. Pleine d’humour, alors que je commandais une compagnie mécanisée « face à l’Est », elle m’avait offert les cartes du possible futur « champ de bataille » : l’Espagne et le Maroc. Son père lui avait inculqué l’Histoire de la Seconde guerre mondiale.

À noter que comme aujourd’hui, il était question d’« adversaire » et pas d’« ennemi. » Quand un gouvernement décrète qu’un autre pays est « ennemi », la première mesure prise est la rupture des relations diplomatiques.

Le grand public imagine souvent l’espionnage à travers le cinéma et les romans. Vous et votre épouse en avez connu la réalité quotidienne, chacun à votre place. Lorsque vous repensez aujourd’hui à ces années partagées, qu’est-ce qui distinguait le plus votre vie réelle de ce monde du renseignement de l’image romanesque que l’on s’en fait ? Et cette connaissance commune du métier vous permettait-elle précisément de préserver, une fois rentrés chez vous, une vie de couple presque ordinaire ?

Elle avait un peu connu la version romanesque de l’espionnage ayant travaillé brièvement et indirectement pour Gérard de Villiers (le « père » de SAS) et pour l’avoir rencontré ainsi que sa compagne de l’époque, inspiratrice d’« Alexandra » avant d’intégrer la Centrale.

Mais à la différence de James Bond, il y avait dans les romans de Gérard de Villiers un fond de vérité très documenté. Elle a découvert comment il faisait pour obtenir des informations crédibles et réalistes qui fournissaient le cadre des « galipettes » de son héro Malko Linge.

Il y a eu plusieurs périodes dans notre vie au sein de la DGSE.

Dans un premier temps, lorsque nous étions à Paris, chacun avait une affectation dans un secteur différent.

Loin des clichés, elle a connu les « petites mains » de l’espionnage, son premier emploi ayant été celui de dactylo car l’informatique n’en n’était qu’à ses débuts. Nombre de « diffusions » destinées aux autorités extérieures passaient par sa machine à écrire (par la suite, les analystes publiaient eux-mêmes – après contrôle).

Puis, comme dans toute autre administration, elle a progressé en faisant reconnaître ses compétences via des concours internes.

C’est ainsi qu’elle s’est retrouvée au secteur Asie. Cela a été l’occasion de collaborer avec elle puisqu’appartenant à un secteur thématique chargé des affaires militaires (la Direction du renseignement militaire n’existait alors pas), je m’occupais de la guerre en Afghanistan sur le plan militaire. Ce n’est pas tant le conflit qui nous intéressait mais les savoir-faire et les matériels de l’Armée rouge. Le recueil de renseignement était alors – comme souvent – multi-sources et le secteur Asie était en première ligne…

Elle a ensuite été mutée au secteur Afrique, c’est celui qui l’a le plus passionné. Il faut dire qu’elle a bénéficié d’un patron exceptionnel qui était dans l’air du temps : la Françafrique. Bien que simple « catégorie B » de la fonction publique, elle y occupait les fonctions d’analyste (exploitant) au même titre que les civils « catégorie A », les officiers subalternes et supérieurs. Les galons comptaient moins que les compétences. Il se trouve qu’elle avait un talent rédactionnel impressionnant venant de son goût prononcé depuis son plus jeune âge pour la lecture et sa curiosité insatiable. De plus, j’ai alors découvert qu’elle se lançait des défis : elle voulait « à la hauteur » de sa tâche. Cela a toujours été le cas durant toute sa carrière – mais aussi dans sa vie personnelle.

Nous n’échangions que peu sur le détail de nos activités professionnelles, mais au moins, nous parlions le même langage. Il n’y avait pas à se mentir la connivence ainsi créée devenait une douce complicité.

Nous étions loin d’être le seul « couple » au service car, pour le commandement, c’était une garantie de sécurité qui était à l’époque son souci premier. On parlait du « syndrome du contre-espionnage » qui voyait des taupes soviétiques partout. Beaucoup d’autres ont aussi fait la même expérience avec, comme dans la vie normale, ses joies mais aussi ses vicissitudes.

Nous nous sommes retrouvés une seconde fois à travailler sur un même sujet lorsqu’elle était « africaine. ». Je l’ai retrouvé sur le secteur Afrique lors de la « guerre des Toyota » en 1986-87 alors que j’étais envoyé en « expert militaire ».

J’étais chargé de fournir deux fois par jour des fonds de cartes en noir et blanc avec les positions des forces. Ces documents étaient assez précis avec les unités répertoriées. Le Directeur Général participait à des réunions de crise à haut niveau et pour l’aider à mieux visualiser le document, j’avais tracé un trait rouge séparant les Libyens des Tchadiens (épaulés par les forces françaises). Julianne et moi avons été stupéfaits d’entendre par la suite un ministre de l’époque déclarer : « les agresseurs ne franchiront pas la « ligne rouge ». Depuis, l’emploi de ce terme « ligne rouge » nous faisait toujours sourire… Cela dit, nous n’en n’avions ni la paternité, ni les droits d’auteur…

Comme vous pouvez le constater, il n’y avait rien de « james-bondien » dans nos activités d’analystes. On attribue à Voltaire – soi-disant créateur des premiers services de renseignement français – cette maxime : « point d’aigles en ce métier, que des moineaux picoreurs ». Nous étions des « moineaux picoreurs » qui généralement ne voyaient pas le résultat de leur travail.

Juliane a reçu une fois une petite carte de satisfaction signée du Premier ministre de l’époque : Michel Rocard. Elle était adressée globalement au secteur Afrique. Fonctionnaire ayant un simple « numéro d’officier traitant », elle restait évidement anonyme, mais le Premier ministre citait une de ses diffusions en demandant d’en savoir un peu plus…

Si l’on réfléchit bien, cette vie n’avait rien d’exceptionnel par rapport à celle d’un couple travaillant au ministère des Affaires étrangères… Peut-être que le « secret » que l’on devait garder vers l’extérieur était un petit piment.

Et puis, période fantastique, j’ai été désigné en poste extérieur en 1990 (sous couverture diplomatique) mon épouse étant réglementairement mise en disponibilité.

En réalité, non seulement elle ne s’est pas arrêtée de bosser mais nous avons alors vraiment formé une équipe complémentaire que je qualifierais de fusionnelle. Nous œuvrions sur les mêmes sujets et là où je ne pouvais pas aller, elle s’y rendait.

Nous avons bien évidement aussi mené des actions en commun, notre profonde complicité nous facilitant la tâche.

Un souvenir parmi d’autre, lors d’un dîner organisé par le chef de station de la CIA en présence des représentants du MI-6 et du BND, au moment du café, notre hôte a demandé aux dames de passer au salon. Julianne est restée avec nous car elle était de la partie.

Bien sûr, je rendais compte de ses activités sous son numéro d’officier traitant (étrangement, nous avions le même à un chiffre près).

Lors d’une visite du Directeur général auprès son homologue local, elle rejoignait le poste aux aurores pour lui faire une revue de presse distincte de celle de l’ambassade (il n’était pas équipé de smartphone qui n’existait pas à l’époque).

Lorsqu’un ministre de la Défense est venu en voyage officiel organisé par son cabinet réservé, il a tenu à nous rencontrer ainsi que l’Attaché d’armement lors d’un petit déjeuner donné dans sa suite. Pour lui, nous étions les seuls à avoir un discours qui sortait de l’habituel (d’ailleurs, le protocole officiel français avait tenté d’empêcher cette entrevue : les espions et les vendeurs d’armes étaient mal vus par les Affaires étrangères… Il ne fallait pas donner de mauvaises idées au ministre… Je ne sais pas si cela est toujours le cas plus de trente ans après…).

Vous avez vécu ensemble la fin de la Guerre froide puis l’effondrement de l’Union soviétique, alors que vous apparteniez tous deux à la même Administration. Pour un officier de renseignement, comment perçoit-on de l’intérieur la disparition soudaine d’un adversaire et d’un ordre stratégique qui avaient structuré plusieurs décennies ? Et gardez-vous le souvenir de la manière dont vous viviez, avec votre épouse, cette période exceptionnelle où le monde que vous aviez appris professionnellement à observer semblait basculer sous vos yeux ?

Nous avons vécu cette période alors que nous étions en poste à l’étranger. Nous avons effectivement constaté un léger flou dans l’attitude de nos homologues soviétiques (que nous connaissions parfaitement) tout simplement parce qu’ils n’avaient plus les crédits nécessaires. Ils restaient à jouer au tennis dans l’enceinte de leur ambassade. Cette période a duré uniquement quelques mois et nos collègues redevenus uniquement russes, ont fini par recevoir orientations (sans doute les mêmes qu’avant, mais ils n’ont pas eu la gentillesse de nous en informer…) et surtout de nouveaux moyens financiers. Plusieurs ont été expulsés car, sans doute grisés par la reprise de leurs activités, ils en ont trop fait et cela a déplu aux autorités locales.

Les plus perdus ont été nos confrères des ex-pays du Pacte de Varsovie qui eux, ne savaient plus sur quel pied danser. Ils nous ont donné à peu près tout ce qu’ils pouvaient – sans doute pour s’acheter une conduite. La moisson en renseignements a alors été impressionnante (par exemple, nous avons recueilli beaucoup d’informations sur les forces yougoslaves alors en décrépitude). Je ne sais pas ce qu’ils sont devenus mais je crains le pire pour eux et pour leurs familles (nous connaissions au moins les conjoints).

L’indépendance des anciennes républiques soviétiques a ouvert une période d’incertitude considérable. À l’époque, les services avaient-ils conscience de la profondeur des bouleversements géopolitiques qui allaient naître de cette fragmentation ? Dans votre vie commune, ces grandes transformations internationales entraient-elles parfois dans vos conversations, ou aviez-vous au contraire appris à laisser le renseignement et ses préoccupations à la porte de votre foyer ?

Nous n’avons jamais laissé le renseignement à la porte du foyer : nous « vivions » pour le renseignement. Nos échanges étaient complémentaires et enrichissants car nous abordions les situations avec une sensibilité différente.

En ce qui concerne les Russes, dans un premier temps, il y a eu un fol espoir. Nos adversaires depuis le début de la Guerre froide étaient devenus nos « amis » (avec une nuance toutefois car il n’y a jamais d’« ami » en matière de renseignement d’ailleurs comme en politique). Ils étaient prêts à coopérer avec tout le monde sur tous les sujets… Ils n’étaient plus communistes, du moins officiellement. Personne ne se faisait d’illusions, s’ils occupaient les postes qu’ils tenaient à l’époque, c’est qu’ils avaient été de bons communistes…

Avec Juliane, nous avons constaté qu’on leur a claqué la porte au nez (cela s’est fait sur des années) en rejetant une coopération qui paraissait pourtant sincère. Mais comme dans toute guerre, même la « froide », malheur au vaincu.

Je pense que c’était le fait des responsables politiques (en démocratie, ce sont eux qui donnent les ordres) et pas vraiment des services qui ne voyaient que des avantages à des rapprochements avec Moscou sur les grands sujets comme le crime organisé, le terrorisme, etc. Pour les autres, nous aurions fait comme avec nos partenaires habituels : « chacun pour soi ».

Puis tous les nouveaux cadres des ex-pays de l’Est sont venus quémander de l’aide en Europe occidentale mettant en avant leur « manque de professionnalisme » mais surtout leurs manques de moyens. Normal, les anciens professionnels avaient été mis – dans le meilleur des cas – à la retraite, quant aux finances, ils avaient toujours dépendu du « grand frère » russe. Ils s’en sont trouvés d’autres encore plus généreux.

Juliane et moi étions tous les deux à peu près d’accord en matière de politique internationale. Un officier de renseignement est formé pour regarder et appréhender une situation en dehors de ses propres considérations dans le but de tenter de rester aussi objectif que possible. Ce détachement fait qu’au bout de la route, l’observateur assez honnête ne peut que constater la réalité des faits tels qu’ils sont. C’est le responsable politique qui, informé, a la lourde tâche de faire ensuite des choix.

La première guerre du Golfe marque presque simultanément l’émergence d’un nouvel ordre international. Avec le recul, à quel moment avez-vous compris que les priorités du renseignement français étaient en train de changer durablement ? Votre épouse et vous aviez-vous alors le sentiment de vivre ensemble, depuis l’intérieur de l’Administration, la fin d’une époque et le commencement d’une autre ?

Ce que nous avons constaté directement sur le terrain a été le démarrage de la montée de l’islam radical.

Mais c’est après notre retour de l’étranger en 1994 que nous avons vu des changements.

Les priorités du service n’étaient plus l’Afrique ni la menace russe (le service avait focalisé sur cette dernière pendant des années). Il est possible qu’il soit allé trop loin dans ce mouvement de balancier car beaucoup de compétences ont été perdues et ont sans doute été difficiles à combler. Mais les services savent toujours s’adapter pour coller à l’actualité. Seulement un expert (et pas seulement un linguiste) sur la Russie, le monde arabe ou la Chine, cela ne se forme pas en quelques années.

Par exemple, nous avons connu un spécialiste de l’Allemagne de l’Est qui y a passé toute sa carrière. Il était peiné de voir des analystes des Affaires étrangères vendre des poncifs…

Cela dit, Juliane qui, après notre retour en France, avait finalement rejoint le secteur Afrique qu’elle avait tant aimé, l’a trouvé bien changé. Le nouveau (relatif) désintérêt des autorités politiques avait changé sa manière de travailler qui ne lui plaisait plus. En outre le nouveau jeune chef ne s’était pas montré très pédagogue avec elle. Elle a demandé sa mutation au service de la formation surnommé le « science-fiction ». Elle s’était lancé un nouveau défi : se spécialiser en informatique. Elle s’est retrouvée formatrice.

J’avais aussi été muté au même service mais ma tâche était de former des stagiaires français puis étrangers, à la recherche par moyens humains. Je succédais à une lignée d’« Africains » qui, durant des années, avaient constitué la colonne vertébrale de ce service aussi appelé « le cimetière de éléphants ». Il m’avait bien été précisé qu’il fallait « désafricaniser » le discours, ce qui tombait bien puisque je n’avais jamais mis les pieds sur ce continent.

Après mon départ à la retraite en 2000, Juliane a poursuivi sa carrière durant quatre ans.

Elle a réussi son dernier défi professionnel en intégrant l’état-major du légendaire Service Action dont elle avait eu l’occasion de connaître deux de ses implantations en allant y prodiguer des cours d’informatique. Malheureusement, elle fut contrainte de démissionner au bout de deux ans car le corps médical m’avait trouvé le début d’une « longue maladie » et sa présence s’imposait à mon chevet.

Un métier fondé sur le secret impose nécessairement des frontières, y compris dans la sphère privée. Lorsque deux époux appartiennent à la même Administration, est-il plus facile de comprendre les silences de l’autre parce que l’on en connaît les raisons et les contraintes ? Ou existe-t-il malgré tout des choses que l’on ne partage jamais, même avec la personne qui connaît mieux que quiconque la réalité de votre métier ? Et, rétrospectivement, cette compréhension silencieuse faisait-elle partie de la force de votre couple ?

Il y a peu de choses que nous ne partagions pas et c’était une arme : si l’un tombait, l’autre connaissait les derniers évènements. Mais je reconnais que cela peut être à double tranchant, par exemple en cas de crise grave au sein du couple. Tous en traversent mais cela peut être encore plus délicat lorsqu’on appartient aux services. Les adversaires sont à l’affût des faiblesses qu’ils peuvent détecter.

De plus et on n’en parle pas, mais le drame peut survenir avec les enfants. Comme vous l’avez compris, ce métier est prenant voir envahissant et l’attention que tout couple doit porter à ses enfants peut être gravement affectée. Des soins palliatifs peuvent être alors de mise : écoles privées, éducateurs, mais malheureusement, au bout, c’est souvent l’échec (heureusement pas pour tout le monde). Ces drames humains laissent des cicatrices qui ne disparaissent jamais.

Mais je pense que globalement, notre appartenance au service a été un ciment pour notre couple. Je ne cacherai pas que ce n’était pas simple ni pour l’un ni pour l’autre, mais cela n’a rien d’exceptionnel.

Votre témoignage est aussi, aujourd’hui, une manière de rendre hommage à votre épouse, qui a consacré vingt années de sa vie à cette Administration et avec laquelle vous avez partagé bien davantage qu’un univers professionnel. Lorsque vous repensez à son parcours, à sa personnalité et à toutes ces années vécues ensemble, qu’aimeriez-vous que l’on retienne d’elle ? Et, à travers son souvenir, que souhaiteriez-vous dire de ces femmes et de ces hommes du renseignement dont les carrières, les engagements et parfois les sacrifices demeurent, par définition, largement invisibles ?

Tout d’abord, je commencerai par une galéjade : nous, les « papy boomers », nous n’étions pas trop mauvais à la fin des années 2000 puisqu’il a fallu presque tripler les effectifs pour nous remplacer ! Mais le monde actuel est beaucoup plus complexe à appréhender qu’à notre époque où il était plus « binaire ».

Pour moi, les femmes dans le renseignement sont supérieures aux hommes et Juliane en a été la preuve vivante.

Elles ont une finesse d’analyse plus développée car elles sont dotées d’une mémoire prodigieuse et d’une sensibilité exacerbée. Elles sentent mieux les choses et, sans jouer les « madame Irma », elles ont plus de capacités à anticiper le futur proche.

Surtout, elles n’ont pas le handicap de la vanité qui, toujours selon Voltaire, est une « caractéristique essentiellement masculine ». Nous avons eu comme chef une colonelle qui a refusé de passer général car cela impliquait qu’elle devait quitter le service. Peu lui importait le grade, c’est la fonction qui l’intéressait.

Enfin, elles ont une aptitude à jouer un rôle avec un naturel déconcertant ; en gros, à mentir. C’est évidemment considéré comme un « vilain défaut » dans la vie de tous les jours mais, dans le domaine du renseignement sur le terrain, c’est une qualité de premier ordre.

Par contre, le problème pour les Officiers traitants (OT) qui ont fait du renseignement humain (qui ont donc menti à un moment ou à un autre), c’est se garder de se livrer à de la « manipulation » dans la sphère privée. Juliane me le reprochait parfois en me disant : tu considères les individus en fonction de ce qu’ils peuvent t’apporter… Elle avait raison.

Enfin, lorsque vous regardez le renseignement d’aujourd’hui à la lumière de votre expérience et de ces vingt années que vous avez traversées aux côtés de votre épouse, qu’est-ce qui vous paraît avoir le plus profondément changé : les menaces, les technologies, les méthodes ou la manière même dont les services doivent comprendre le monde ? Et, à l’inverse, existe-t-il quelque chose d’essentiellement humain dans ce métier – une qualité, une exigence ou peut-être une certaine conception du service – qui vous semble n’avoir pas changé et qui vous rappelle particulièrement aujourd’hui celle avec qui vous avez partagé cette partie de votre vie ?

Tout ce qui touche à la technique a été révolutionné. Nous sommes à l’époque des professeurs Nimbus qui inventent tous les jours quelque chose de nouveau. Il me semble que l’esprit humain a du mal à suivre puisque l’on a été obligé de s’abonner à l’intelligence artificielle.

Le problème, c’est qu’au final, il reste toujours l’exploitant (l’humain) qui doit analyser et estimer des masses incalculables de renseignements pour en faire une synthèse intelligente et intelligible pour ses destinataires extérieurs.

Par contre, ce qui n’a pas changé, c’est le « renseignement humain » qui fait appel aux mêmes méthodes depuis l’Antiquité (on dit que l’espionnage est le plus vieux métier du monde). Tout est dans le relationnel et vous ne rencontrerez jamais un officier traitant – homme ou femme – antipathique au premier abord – même si c’est du « théâtre ». Cela exige des qualités humaines (et des défauts comme évoqué plus avant) au-dessus de la moyenne.

Quant à l’ennemi, il existe toujours mais ce sont les idéologies qui ont changé et les plus totalitaires veulent s’en prendre à ce qui reste du « monde libre » pour s’y imposer.

Enfin, je ne peux pas parler de l’évolution des services puisque, mon épouse et moi-même, les avons quittés il y a bien plus de vingt ans.

Avant de rejoindre définitivement Paris, nous nous sommes consacrés à la gestion de chasses ; c’était aussi un défi qu’elle s’était lancé : après avoir passé le permis, elle a obtenu successivement ses brevets de piégeur et de garde-chasse particulier.

Enfin, son dernier défi a eu lieu au début de l’été dernier quand elle m’a regardé depuis son lit des Urgences hospitalières. Ses grands yeux verts ont semblé me dire avant qu’ils ne se referment : « tu vois, le passage, il n’est pas si difficile que ça… »


#Renseignement, #AlainRodier, #DGSE, #GuerreFroide, #URSS, #Espionnage, #ServicesSecrets, #HistoireDuRenseignement, #CoupleDuRenseignement, #TransformationGéopolitique, #FinDeLaGuerreFroide, #EffondrementURSS, #PremièreGuerreDuGolfe, #RenseignementFrançais, #AnalyseGéopolitique, #CriminalitéOrganisée, #Terrorisme, #ChangementsStratégiques, #MémoireDuRenseignement, #VieDeCouple, #Hommage, #Juliane, #ServiceAction, #Françafrique, #Asie, #Afrique, #Berlin, #CheckpointCharlie, #Spandau, #PacteDeVarsovie, #ActionDirecte, #BrigadesRouges, #BandeABaader

Avatar photo

Le Diplomate

▼ Lire la biographie complète
Retour en haut