ANALYSE – Fauda après le 7-Octobre : La série israélienne face à l’indicible

Par Alexis Nouss
Avec sa cinquième saison, Fauda ne se contente plus de mettre en scène la guerre clandestine entre Israéliens et Palestiniens : la série se confronte directement au traumatisme du 7-Octobre. Images, silences, ruptures narratives et personnages désormais hantés par l’échec et la culpabilité transforment profondément son récit. Pour Alexis Nouss, cette fragilité nouvelle n’est peut-être pas une faiblesse scénaristique, mais la traduction formelle d’un réel devenu presque impossible à représenter.
Une perspective formelle peut venir étayer la justesse analytique et heuristique de l’article précédent1 sur les pouvoirs et la légitimité de la fiction à rendre compte, dans la série de Netflix Fauda, d’une réalité dramatique, voire traumatique. Deux dimensions seront saisies dans une telle approche.
Filmer l’indicible : le 7-Octobre au miroir de la Shoah
C’est d’abord l’intericonicité – équivalent pictural de l’intertextualité, à savoir la relation, plus ou moins explicite, allant de la citation à l’allusion, d’un texte donné avec d’autres écrits – fonctionnant entre les événements du 7 octobre et la shoah, établie autour d’une représentation filmique précise apparaissant dans les épisodes 7 et 8 : un container de métal jaunâtre rouillé contenant les cadavres d’une dizaine ou quinzaine de victimes des assassins du Hamas. L’intericonicité joue sur deux éléments. Le premier concerne l’entassement des cadavres – corps dénudés et mêlés en une disposition d’une radicale obscénité – révélé dans les charniers, les fosses et les chambres à gaz. Dans Fauda, les victimes sont toutes jeunes et vêtues mais leurs corps amassés rappellent impérativement ceux des morts de la shoah.
Ce qui est souligné par le second élément : un trou rond de quelques centimètres dans l’une des parois du container. La caméra y saisit l’œil de Doron Kabilio – l’un des personnages principaux, sinon le personnage principal de la série – découvrant l’intérieur. Or, ce dispositif qui permet la vision de ce qui ne devrait pas être vu évoque l’image connue et souvent exploitée de l’œillet perçant la porte des chambres à gaz. D’autant que l’œil de Doron, dans sa vulnérabilité et la détresse qu’il exprime, évoque un œil iconique de l’histoire du cinéma, celui apparaissant dans Un chien andalou (1929) de Luis Buñuel and Salvador Dalí, tranché par une lame de rasoir.
Si la cruauté implacable de l’image peut dans ce dernier cas être rapportée aux excès de l’esthétique surréaliste, l’œil de Doron vient au contraire placer la vision dans les normes du regard humain, obligeant celui-ci à accepter l’inacceptable, ce que souligne le surgissement fugace et par anticipation de l’image dans les séquences précédentes. Comme dans le film précité, cet œil figure celui du spectateur, lui aussi mutilé par ce qu’il voit, ici ce que la saison 5 de Fauda lui rapporte du 7 octobre.
En outre, cette iconographie n’appartient pas qu’au registre culturel juif car elle participe d’un patrimoine mémoriel occidental, sinon mondial. À ce titre, elle permet de faire comprendre aux opinions publiques qu’en dehors de toute considération politique ou communautariste, le cadre référentiel, à la fois sensible et cognitif, du 7 octobre pour la majorité du peuple juif a été celui de la shoah, d’où la gravité de la blessure collective et sa persistance quels que soient les événements ultérieurs.
Quand le traumatisme fait éclater les règles de la fiction
La seconde dimension sur laquelle s’attardera une approche formaliste tient à un certain laxisme scénaristique par contraste avec les récits étroitement ficelés des épisodes précédents et leur progression dans la construction de chaque saison. L’architecture de la 5e saison est tout à fait déséquilibrée avec ces épisodes 7 et 8 qui, situés au début de la seconde moitié, dévalorisent par leur intensité les actions et faits ultérieurs, quelle qu’en soit la trame événementielle. Est-ce par volonté symbolique, au demeurant, que l’épisode 7 ait été choisi pour donner à voir le 7 octobre ?
Le récit de cette 5e saison, ensuite, est tissé d’improbabilités et de données éloignées du réalisme des précédents épisodes. Cela regarde au premier chef le spectateur et le degré qu’il accorde à sa « suspension volontaire d’incrédulité » selon le principe que la narratologie emploie pour indiquer qu’une fiction demande à ce que son récepteur soit prêt à admette un certain écart par rapport au vraisemblable du récit afin que celui-ci soit reçu comme une représentation de la réalité. Mais ce laxisme – justement par contraste avec les saisons antérieures – peut aussi être compris comme une non-maîtrise assumée, comme si le 7 octobre sortait des cadres habituels de la représentation et que celle-ci devait en tenir compte pour lui être fidèle. Comme le disait Elie Wiesel, un roman sur Auschwitz soit ne sera pas un roman, soit ne sera pas sur Auschwitz.
Les épisodes 7 et 8 sont donc consacrés à ce qu’ont vécu les protagonistes le 7 octobre, expliquant leurs malaises psychologiques subséquents et les actions en découlant. Or, ces épisodes sont précédés d’un avertissement disant, en hébreu et arabe : « Les épisodes 7 et 8 contiennent des scènes violentes. Nous mettons particulièrement en garde les survivants de tragédies. L’intrigue restera claire si vous continuez sans les voir ». Le « vous » vise-t-il les « survivants de tragédies », par exemple celle du 7 octobre, ou tous les spectateurs deviennent-ils, du seul fait de visionner la série, de potentiels survivants ? Au mépris de la règle d’or de toute série, garantissant l’accoutumance du spectateur, les producteurs de Fauda acceptent que le spectateur saute deux épisodes sur onze, acceptant ou revendiquant donc un vide, un trou, une béance dans le tissu narratif alors que le 7 octobre constitue le centre narratif de l’intrigue autant qu’il porte la motivation de réécriture sur ce qui était initialement prévu pour la saison 5. Ce creux narratif ne serait pas un manque mais, au contraire, l’affirmation d’une vérité paradoxale portée par l’œuvre filmique, le surgissement de l’ineffable au sein de la parole.
Par ailleurs, cette non-maîtrise auctoriale est doublée au niveau de l’intrigue par le comportement des personnages principaux qui agissent indépendamment, voire contre la volonté de leurs supérieurs. Mû d’un esprit de vengeance, Eli qui a perdu femme et enfants le 7 octobre parce que, appelé en mission, il avait quitté son kibboutz s’embarque dans une entreprise de vengeance personnelle à Marseille, suivi par Doron et Steve, les compagnons de sa brigade d’élite, en l’absence de toute autorisation ou planification avec les autorités dont ils dépendent et qui ne pourront que tenter de réparer les dégâts collatéraux causés ou profiter des opportunités ouvertes. Une bravade d’autant plus remarquable qu’elle est reproduite en miroir par l’action terroriste en Israël que lance Saeed al-Khatib, un chef du Hamas, là aussi contre la décision de son supérieur.
De la toute-puissance au doute : quand Fauda devient vraiment le chaos
Une fragilité narrative à laquelle correspond la fragilité psychologique des personnages, les Israéliens traumatisés par le 7 octobre mais aussi le personnage de la Française Anne, épouse d’un djihadiste éliminé. Là où les saisons précédentes ne laissaient que peu de place à l’introspection, cette saison 5 multiplient chez tous les personnages les examens de conscience et les dialogues chargés de doute. Chez les Israéliens, le lexique de l’échec et de la culpabilité est constant, celui de la vengeance remplace celui de la lutte contre les terroristes, et le dernier épisode s’achève sans conclusion, sinon, dans un cimetière lors des funérailles d’Eli, le spectacle d’une inconsolable souffrance.
Douleur que tout spectateur ressentira. Le processus créatif à l’œuvre dans cette dernière saison – la toute dernière, vu sa teneur ? – touche à un mécanisme précis dans la réception de la série. Auparavant, une jouissance narcissique animait un spectateur pouvant facilement être convaincu, épisode après épisode, de l’invulnérabilité de l’unité d’élite même si elle perdit plusieurs de ses membres au cours des actions successives. Dans la saison 5, ce sentiment est mis à mal et lui est substituée une angoisse devant la réalité saisie par le scénario, la caméra et les personnages. Le chaos qui donne son titre à la série ne se réfère plus, selon son acception initiale, à une action dégénérant sur le terrain mais à l’ensemble de la réalité géopolitique prétextant et encadrant le récit. En ce sens, la saison 5, dans sa forme même, est pleinement fidèle à ce dont traite la série.
Notes
- Hagay Sobol, « Pourquoi regarder Fauda ? », 18/09/2026 : Pourquoi regarder Fauda, la série israélienne sur Netflix ↩
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